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Merci Merce (et après)

Hommage au chorégraphe

Chapeau : Merce Cunningham, auquel plusieurs de ses proches rendent ici hommage, avait initié au printemps 2009 le Living Legacy Plan, organisant la dissolution de sa compagnie et la transmission d’un répertoire inestimable. Sa disparition, le 26 juillet, pose la question du statut de l’½uvre en danse.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : portrait (Mots-clés : )

Genre Ressource : portrait

Genre Agenda : danse

Apparence :

Rubrique : 53

Merce CUNNINGHAM chorégraphe
Léa LESCURE rédacteur

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Texte : Biographie
Merce Cunningham (1919-2009) est d’abord interprète chez Martha Graham. C’est le compositeur John Cage, partenaire de travail et de c½ur jusqu’à son décès en 1992, qui l’encourage à fonder sa compagnie, en 1953. Chaque pièce sera une expérience visuelle et sonore réalisée avec des compositeurs et des plasticiens vivants. Collaboreront notamment Robert Rauschenberg, Marcel Duchamp, Andy Warhol, Bruce Nauman, Jasper Johns et Oliafur Eliasson ; John Cage bien sûr, mais aussi David Tudor, Gavin Bryars, Brian Eno, Morton Feldman et plus récemment Radiohead et Sonic Youth. Dès le début, la danse, la musique, l’art plastique sont travaillés séparément puis associés le jour même de la performance sans qu’aucune discipline ne prévale : en 1952, au Black Moutain College, Cage et Cunningham donnent naissance au happening. En danse, les normes d’alors, du ballet et de la danse moderne, sont éclatées : plus de perspective, de point de référence, de hiérarchie ou de narration. Chaque danseur est son propre centre, générant au gré des interactions des cellules de mouvements, et à chacune sa musicalité, interne au mouvement et non imposée par l’extérieur. La composition est confiée au hasard via le Yi-Qing, les cartes ou les dés qui déterminent l’ordre, la durée des séquences, le nombre et le rôle des danseurs ainsi que les combinaisons dansées, à partir d’un catalogue de mouvements caractéristiques. A côté des pièces de répertoire, Merce Cunningham invente les Events, des compilations d’extraits de pièces déterminées au hasard, adaptables au lieu (il y en aura eu plus de 800, notamment sur Grand Central à New York, place Saint-Marc à Venise jusqu’à une plage de Perth, en Australie). Précurseur dans l’utilisation de la technologie, il se sert de la vidéo dès les années 1970, avec notamment Charles Atlas et Eliott Kaplan, puis de l’informatique, développant dès 1994 le logiciel de composition Life Forms. L’accueil de Merce Cunningham a été longtemps difficile, et plus encore aux Etats-Unis qu’en Europe C’est néanmoins à New York qu’il restera tout au long de sa carrière. Il est décédé le 26 juillet 2009, à 90 ans, dans son appartement à Manhattan.

Seeds of Brightness
Un entrelacs d'architectures, peut-être. Des points et des lignes, des courbes et des masses, des volumes de vide et de plein se font pour se fondre à mesure que coulissent les corps moulés en couleur. Ces corps, ils dévorent chacun l'espace, d'un trait ou par à-coups ; ils bouleversent le temps en cellules indépendantes et prolifères ; et se déploie alors un brouhaha silencieux de cadences intimes, débarrassées de l'emprise de l'unisson. L'½il se noie. Il cherche, à la surface de la totalité qui ferait sens, les corrélations, les accidents d'harmonie ou de chaos.
Et pourtant il sombre, et s'enfonce dans l'espace (é)mouvant, le sens englouti puis abandonné aux sensations libres – enfin ! – de leurs portes d'immersion : tout, ou partie, au gré de la géométrie variable des danseurs. S'agit-il d'un trio lorsqu'ils sont trois, quand chaque corps s'élance, seul, dans une trajectoire singulière, et est-ce un duo si deux danseurs, isolément et en différé, semblent se répondre si distinctement… Peu importe, au fond. La parure cède à l'essentiel : l'élégance du mouvement et sa splendeur hypnotique, qui déjà s'inscrit en image persistante. Merci, Merce, pour la beauté.

How to Pass, Kick, Fall and Run
Le Studio de Bethune Street saisit, les fins d'après-midi heureuses, les reflets orangés d'un soleil en route vers le New Jersey. Le dernier étage d'une tour de West Village, à New York, s'est laissé modeler par plus de trente ans de curves, d'arches, de tilts et de twists en triplettes traversantes : bienvenue au Cunningham Dance Studio. Le lieu est modeste, mais son aura colossale. Jeune danseur, Merce s'est résolu à s'entraîner lui-même, puis ses interprètes. Peu à peu, ses exigences ont façonné une technique rigoureuse : le corps se désarticule jusqu'à intégrer une coordination virtuose permettant la maîtrise concomitante des jambes (proche du ballet), des bras et, chose encore inédite, du dos. Les variations de direction et de rythme sculptent au plus vrai les lignes et les intentions ; et à l'intérieur de ces impératifs, le choix des qualités est offert au danseur. Tout, ou presque, devient possible : le processus, aux allures de défi, est jubilatoire. Merci, Merce, pour la technique.

Tune In / Spine out
Soixante ans de carrière, et un répertoire de plus de 150 chorégraphies. Jusqu'à ses 70 ans, en 1989, Merce Cunningham apparaissait dans chacune de ses pièces. Dix ans plus tard, il danse, aidé de la stabilité d'une barre, un duo avec Mikhail Baryshnikov. Enfin, il présentait il y a quelques mois Nearly Ninety, acclamé par un public lui chantant un heureux anniversaire. Il se rendait cette année encore plusieurs fois par semaine au Studio pour créer, ou donner cours, avec toute la vivacité des mains et des yeux, en fauteuil. Le mot « passion » est fluet au regard de cette boulimie de travail. Les superlatifs journalistiques (et ministériels !) vont bon train – « Einstein de la chorégraphie », « danse de l'intelligence » –, c'est dire si Cunningham a contribué à légitimer intellectuellement l'exercice de la danse, pour nous autres troubadours écervelés occupés à lever haut la jambe (qui oserait parler, avec la latence entendue de l'exception et de la règle, de « sculpture de l'intelligence » ou d'« Einstein du théâtre » ?). Oui, la danse pense, cite, hyper-, inter- et poly-textualise ; oui, elle évolue, envisage et, espérons-le, transforme. Il y a ½uvré intensément. Comme tous les artistes d’avant-garde, il a marqué l'histoire de l'art d'une empreinte patiente qui a mis des décennies à transparaître : les roses ont remplacé les tomates il y a peu (le scandale de l'Opéra de Paris, en 1973…). Qui sait le temps encore nécessaire à l'appréhension de ses pièces, et surtout celui qui nous est imparti ? Le Living Legacy Plan prévoit deux ans. Et puis ? L'Amérique n'a pas la fibre patrimoniale de l'Allemagne soutenant le travail de Pina Bausch.

Windows
Le Living Legacy Plan, c’est le plan dont au printemps dernier, préparant pudiquement son départ, Merce a annoncé la création.
La Compagnie serait dissoute après deux ans de tournée mondiale et, avait-il précisé, le coût d'entrée de la dernière new-yorkaise n'excéderait pas 10 dollars. La Fondation devient un Trust, l'école est maintenue.
Dans les faits, en revanche, l’avenir semble plus incertain. Depuis trois ans, les difficultés financières de la fondation/trust mettent en danger la survie de l'école. Il n'y a pas de majorité d’engagements auprès des théâtres qui atteste le délai de deux ans. En termes d’archivage, le Plan évoque les Dance capsules, des dossiers digitaux visant à transmettre aux pédagogues du futur un maximum d’informations et de reconstitutions de pièces.

Alors qu’une génération s’écaille, il faut envisager dans l’urgence le statut de l’½uvre
de danse, pour éviter la péremption passive. Merce disait, en 2002 : « Si mon travail est toujours intéressant, et si les gens souhaitent continuer à le voir, alors j’espère qu’ils le pourront. »(1) Il affirmait sa foi en la constitution, à l’avenir, d’une bibliothèque de la danse via des logiciels du type Life Forms et ses silhouettes animées. Les systèmes de notations en danse sont complexes et rarement utilisées en dehors des grosses compagnies de ballet. Les archives vidéo, si elles ne se dégradent pas avec le temps, manquent de précision (cadrage trop lointain, bi-dimension, hors champ, etc.). Parce que le théâtre a les mots, ou la musique les partitions, les pièces continuent à être interrogées. Elles poursuivent leur écho. Même si l’expression paresseuse semble plaire, la danse n’est, pas plus que les autres domaines du spectacle vivant, l’« art de l’éphémère ».
Le dire ne fait que corroborer son statut implicite d’art mineur sans Histoire. Elle manque simplement d’un système d’archivage qui banaliserait l’appropriation des ½uvres, leur décalage, leur recyclage. Après tout, il n’y a aucune raison que la danse ne s’étende pas hors de son fief, auprès d’un public plus large : son outil, le corps, est le mieux partagé.

1. Dans un entretien filmé par Foofwa d’Imobilité, Inter-face-to-face-view, diffusé sur www.foofwa.com.


Crédits photos :
Une : Le petit studio de Westbeth, l’immeuble d’artistes où est établie la Cunningham Dance Company. Photo : Fred Ruegg.
Article : Emma Desjardins, danseuse dans la compagnie depuis 2006, ici en septembre 2008 lors des Beacon’s Events, au Walker Art Center de Minneapolis. Photo : Anna Finke.

Date de publication : 10/12/2009


Mots-clés : hommage, merce cunnigham, danse contemporaine, technique, beauté
Inséré le : 10/12/2009 10:57
http://www.foofwa.com

Thèmes : danse contemporaine,