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Pour une humanité qualifiée

Chapeau : L'expérience artistique est elle-même vecteur de transmission. Pourtant, depuis Mai 68, le tiraillement ne cesse de s'accentuer entre l'égalitarisme républicain et une tradition élitiste. Avec désormais pour maîtres mots performance et compétition.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse (Mots-clés : )

Genre Ressource : dossier

Genre Agenda : divers

Apparence :

Jean-Marc Adolphe et Bruno Tackels rédacteur

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Texte : L’école ? Un sac de n½uds. Indémêlable. Au fur et à mesure que se succèdent les réformes, et qu’elles échouent interminablement, s’est installée une opinion devenue terriblement banale : l’école est en crise. Crise des moyens (suppressions de postes, université exsangue, réductions budgétaires, etc.) qui recouvre le sentiment plus profond d’un sens en berne. L’école républicaine est-elle encore en mesure de lutter contre les inégalités sociales ? A-t-elle su s’adapter aux mutations économiques, sociétales, culturelles, qui vont bien plus vite que le chemin de fer de l’administration à vapeur ?

De légendaires serpents de mer sommeillent encore dans les placards de l’Education nationale. Celui des « arts à l’école » n’est pas le moins monstrueux. Entre des intentions maintes fois affichées et des mises en ½uvre chaque fois reportées ou anéanties, et quel que soit le militantisme de certains enseignants passionnés, parfois relayés par des institutions culturelles et des collectivités territoriales, les pratiques artistiques et culturelles des élèves sont stoppées, en gros, dès qu’ils quittent la maternelle ! Et ce n’est pas en alourdissant le cartable de l’écolier d’une « nouvelle » discipline, l’histoire de l’art, que viendra le moindre changement…

Nous sommes donc dans un système où l’acquisition des savoirs semble de plus en plus déconnectée d’un vécu social où chômage rime avec paupérisation et inactivité (à quoi bon, dans ces conditions, apprendre quoi que ce soit, qui ne servira à rien), et où tout apprentissage du sensible est non seulement considéré comme facultatif, mais de fait laissé à la seule emprise des industries du loisir. Dans un tel contexte, il pourrait sembler dérisoire de s’intéresser aux modes de transmission de l’art. Ce choix n’est pas neutre ; il questionne un « périmètre » où, à nos yeux, la démission politique est particulièrement significative.

Insistons quelque peu sur les mots : nous n’aborderons pas strictement et spécifiquement, les questions de l’enseignement artistique(1), mais plus généralement, une notion curieusement démodée : la transmission. Des universités médiévales à l’école républicaine, en passant par les compagnons et les écoles d’art, les savoirs se sont toujours transmis. Et l’expérience artistique est en elle-même, tout entière, vecteur de transmission.
Celui qui transmet s’est toujours présenté comme la figure du maître, de celui qui sait voir dans l’inconnu, et qui partage avec celui qui apprend ce vertige d’une création en train de naître, par-delà toute maîtrise, paradoxalement. Une telle logique, il faut le dire, présuppose un double principe d’excellence et d’élection – deux notions qui sont devenues suspectes aux yeux de nos démocraties, qui prétendent partager tous les savoirs avec tous leurs citoyens. Mais cette situation intenable s’est largement résolue en liquidant purement et simplement la transmission, au motif que les maîtres ne pouvaient plus répondre aux exigences de l’époque.

Mai 68, un pivot historique
Sans céder aux sirènes qui voudraient liquider l’héritage de Mai 68 (son inventaire devrait au contraire le préserver de ses propres dérives et effets pervers), il faut reconnaître que la fièvre « révolutionnaire » s’est alors empressée de diaboliser toute forme de transmission, perçue comme trace ou avatar d’un ordre bourgeois. L’enseignement des arts et l’école en général devaient se démettre de toute figure autoritaire (oubliant au passage ce qui, dans le mot « autorité », peut être lié au concept d’auteur), et c’est bien à cette aune que furent vilipendées
les différentes institutions ayant vocation à « transmettre », à commencer par les « Conservatoires », condamnés pour leur dimension nécessairement conservatrice.
Mais en facilitant l’accès à la culture (tous les usagers de la culture sont amenés, en droit, au passage à l’acte créateur), l’Etat a laissé se développer une situation de moins en moins contrôlable. Le désir de culture s’est amplifié dans des proportions impressionnantes, mais les cadres nécessaires pour l’accueillir dans des conditions sérieuses et professionnelles n’ont jamais été véritablement aménagés au fil des décennies. Il y va d’une volonté politique démissionnaire, convaincue qu’une réelle application d’une politique culturelle digne de ce nom aurait des conséquences dangereuses pour l’ordre établi. Avec pour effet cette situation intenable : on n’a jamais autant produit d’½uvres et dans le même temps, on ne s’est jamais aussi peu soucié de transmettre l’art. La France est tiraillée entre son obsession de l’égalitarisme républicain et une tradition élitiste qui conserve jalousement ses privilèges.

Cette absence de vision claire a produit de nombreux effets collatéraux. Elle explique notamment le mépris durable dans lequel on a tenu l’éducation populaire et l’animation culturelle : l’art ne peut être au service de rien d’autre que de lui-même. S’enfermant dans la tour d’ivoire de l’art pour l’art, beaucoup d’artistes dédaignent l’enseignement, perçu comme tâche secondaire. Mais de l’autre côté, les écoles se trouvent coupées de leur nerf vital : enseigner, c’est chercher, et créer, c’est transmettre ce que l’on invente. L’enseignement du théâtre, de ce point de vue, est resté en jachère, sans commune mesure avec le nombre de compagnies professionnelles (plus de deux mille) qui se sont créées partout sur le territoire. Et que dire de l’absence de tout enseignement de la mise en scène, hormis quelques tentatives avortées ou atypiques ?

L’université à la dérive
Autre symptôme grave de cette crise de la transmission : l’état catastrophique des universités françaises, supplantées par les grandes écoles pour reproduire les classes dirigeantes de la nation, et reléguées au rang de salle d’attente pour occuper les corps et l’esprit de milliers de jeunes qui, pendant cette « occupation », ne viennent pas alourdir les statistiques hautement sensibles du chômage. L’un des moyens immédiats pour comprendre le dramatique effondrement de l’université nous est donné par les enseignements artistiques qui y sont censément délivrés, dans les départements d’« arts du spectacle » (théâtre, danse, cinéma) qui émaillent le territoire. Au lieu de favoriser l’exercice de la pensée par l’introduction réelle d’un corps étranger (et la triple expérience de la scène, du corps et de l’image en est un, c’est le moins que l’on puisse dire), tout est fait pour que la rencontre de la théorie et de la pratique n’ait lieu que de manière biaisée, formelle et parfaitement vaine.
Ce flottement, qui interdit quasiment toute expérience véritable, favorise en revanche
une terrible ambiguïté sur les métiers du spectacle. Beaucoup de jeunes gens s’y précipitent en pensant y trouver une formation artistique que l’université est incapable de leur offrir (ce n’est d’ailleurs pas sa mission), sans pour autant les préparer sérieusement aux différents métiers qui entourent la création, incapable qu’elle est de préparer à des activités de pensée qui ne soient pas de simples techniques de communication. Et c’est bien toute la chaîne éducative qui se trouve dans une situation exsangue, chimiquement pure de toute pensée critique, victime d’une démission politique délibérée.

A rebours de cette inquiétante dérive, il nous semble essentiel de réhabiliter et, pourquoi pas ? de refonder un « art de transmettre » qui sache prendre en compte les enjeux contemporains. Parce qu’il n’y a, au fond, de démocratie (et pas seulement de « démocratie culturelle ») que s’il y a aussi le sens d’une histoire à revisiter, à prolonger et à transformer. Quand l’idéologie de la « rupture » tient lieu de discours politique, quand « l’excellence » devient le leitmotiv d’une société où seule compterait la compétition humaine, et que la « performance » devient le principal critère d’évaluation des politiques publiques (y compris dans l’éducation), il y a tout lieu de s’inquiéter.
Nous sommes convaincus, au fond, qu’un « art de transmettre » ne concerne pas que la transmission de l’art… Car transmettre, ce n’est pas seulement apprendre. On peut apprendre les mathématiques, mais on transmet (ou pas) le goût des mathématiques… On peut apprendre plein de choses par Internet, mais un ordinateur ne transmet pas grand-chose (sauf des données ?)… On peut apprendre l’histoire de l’art (et cela peut d’ailleurs être rébarbatif), cela ne remplacera jamais la visite d’un musée ou d’une exposition, ou un atelier d’arts plastiques. Apprendre Molière par c½ur (ou Valère Novarina !) sans s’essayer à le jouer, c’est-à-dire à en faire l’expérience, c’est à peine suffisant (voire contre-productif). Faute de ce creuset, qui lie une mémoire à un présent, et qui prépare donc chacun à participer à un avenir commun, le risque est grand que toute langue de partage devienne une langue morte, et d’autant plus morte qu’elle sera perméable aux barbarismes en tous genres d’une novlangue fabriquée de toutes pièces par des industries qui ont besoin, pour prospérer, d’une humanité sans qualités.

1.Au demeurant, Mouvement l’a déjà fait. Voir notre dossier « Enseigner l’art », Mouvement n° 18, septembre- octobre 2002, et n° 19, novembre-décembre 2002.


Crédits photos :
En rachâchant, court-métrage de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (1982) d’après Ah Ernesto ! de Marguerite Duras. Photo : Jean-Marie Straub/ éditions du Montparnasse.

Date de publication : 10/12/2009


Inséré le : 10/12/2009 15:43
Thèmes : politiques culturelles,