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L’éducation musicale

Un bouleversement en cours

Chapeau : Frénésie évaluatrice, culte du diplôme, hégémonie de la théorie : l’enseignement de la musique en France reproduit et cristallise toutes les tares du système éducatif à la française. Mais les choses semblent commencer à bouger.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse (Mots-clés : )

Genre Ressource : dossier

Genre Agenda : musique

Apparence :

Jérémie SZPIRGLAS rédacteur

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Texte : Le constat n’est pas neuf. En 1949, déjà, le compositeur suisse Frank Martin mettait le doigt dessus. Dans une conférence sur l’enseignement de la musique, analysant le système français, il est choqué par l’importance donnée au solfège. S’il ne cache pas son admiration pour le niveau extraordinaire atteint par les étudiants, il dénonce sa pratique presque sportive, qui relègue la musique au second plan.
Soixante ans plus tard, l’hégémonie du solfège ne s’est pas estompée. Elle s’est même affirmée, si c’était possible, devenant une manière détournée d’écrémer les élèves que les conservatoires, par manque de moyens, ne peuvent accueillir – les enfants devant bien souvent subir cette discipline excessivement scolaire pour avoir droit à l’instrument et au plaisir du jeu. Heureux ceux qui, issus de milieux plus favorisés, pourront sauter l’étape grâce à des cours particuliers.
Phénomène franco-français, l’omniprésence du solfège témoigne d’un travers bien plus profond du système : une tendance généralisée à faire passer la théorie avant la pratique. Les jeunes musiciens français sont ainsi gavés de théorie solfégique, les aspirants compositeurs doivent d’abord composer avec une multitude de cours aux contenus académiques très précis. Idem pour la direction d’orchestre, pour laquelle les candidats étaient jusque récemment choisis parmi les forts en théorie.
« On suppose que, la technique acquise, la pratique suivra, mais c’est mettre la charrue avant les b½ufs, dit Nicholas Burton-Page(1), comme si on interdisait à un enfant de parler tant qu’il ne connaît pas l’orthographe… Remettre le plaisir au c½ur de la démarche musicale, dès l’enfance, est aujourd’hui une urgence. En mettant l’accent sur l’écoute (quasi inexistante dans nos conservatoires) et sur l’imitation (au chant et à l’instrument), on doit donner aux enfants accès à la vraie musique, aussi vite que possible. Il y a, dans tous les répertoires, des ½uvres merveilleuses qu’on peut jouer très tôt – auxquelles on préfère hélas, aujourd’hui encore, les gammes et les études. Il ne faut certes pas nier la nécessité de l’effort – l’enfance est jalonnée d’épreuves essentielles à la croissance et l’apprentissage de la musique ne fait pas exception –, mais on peut le cibler plus intelligemment, en faisant en sorte que l’enfant aime ce qu’il fait. »
Dans le même ordre d’idée, beaucoup d’efforts restent à faire pour promouvoir les pratiques collectives – très tôt gratifiantes et pourtant délaissées dans bien des conservatoires. Certains professeurs d’instruments se plaignent encore des lacunes techniques que la pratique de l’orchestre peut favoriser. C’est oublier que le plaisir de jouer ensemble demeure la principale motivation à poursuivre l’apprentissage, quels que soient les obstacles techniques. Encore aujourd’hui, la plupart des orchestres de conservatoires sont d’un piètre niveau, faits de bric et de broc, et rien n’est fait pour les rendre plus attractifs aux élèves, alors qu’à l’étranger, l’orchestre est justement la discipline la plus importante et la plus valorisée. Restent quelques tentatives associatives, hélas relativement isolées.
Les classes de musique de chambre sont tout aussi rares, voire quasi absentes avant les niveaux supérieurs. La musique de chambre n’a pourtant que des effets bénéfiques sur l’écoute et la technique instrumentale. Les raisons de cette lacune majeure sont multiples : difficultés logistiques et organisationnelles, inertie d’un enseignement traditionnellement orienté vers la formation de solistes, mais aussi difficulté d’évaluation dans le cadre de ces pratiques collectives.
Car, toujours selon M. Burton-Page, notre mauvais penchant à faire passer la théorie avant la pratique va de pair avec une frénésie évaluatrice, symptomatique du culte du diplôme sur lequel repose notre société : chaque année, le jeune musicien doit passer un examen pour valider son niveau.
« Psychologiquement, la notion même d’examen pose de nombreux problèmes – elle est presque anti-musicale. L’examen, comme le concours, est certes un mal nécessaire – à un certain niveau du moins –, mais il y a des solutions alternatives. Dans les écoles supérieures de musique à l’étranger, ces examens sont remplacés par un véritable récital que doivent donner les élèves, ceux-ci étant évalués par un jury interne mêlé au public. Une solution certes coûteuse, mais tellement plus logique du point de vue artistique ! Le reste pourrait être confié aux bons soins du professeur, au moins pendant les premières années d’apprentissage : l’élève aurait ainsi moins l’impression d’une matière scolaire de plus. »
Les premiers à souffrir sont indéniablement les amateurs. Et c’est peut-être le plus alarmant : les amateurs sont essentiels dans la vie musicale d’un pays, ils constituent le noyau dur des publics, le terreau des générations futures de musiciens, et doivent de toute urgence être replacés au centre du système éducatif pour les jeunes. De plus en plus d’acteurs du monde musical, musiciens, pédagogues et responsables, soulignent aussi la nécessité de développer des structures d’enseignement spécifiquement destinées à la pratique amateur adulte – ceux-ci n’ayant à l’heure actuelle pour continuer à progresser que quelques rares orchestres et le recours aux leçons particulières.
Cet état de fait n’est toutefois pas immuable, les choses peuvent changer. Pour preuve
la formation professionnelle. Il y a quelques années encore, les mêmes défauts et lacunes affectaient aussi l’enseignement supérieur de la musique, et une leçon d’humilité attendait les jeunes musiciens fraîchement émoulus de nos conservatoires lorsqu’ils étaient confrontés aux systèmes étrangers.
Aujourd’hui, bien au contraire, la formation est des plus complètes et efficaces, ses qualités sont internationalement reconnues et il faut saluer les efforts faits dans ce sens par les deux conservatoires supérieurs (CNSM) et certains conservatoires à rayonnement régional (CRR, ex-CNR), sous l’impulsion d’une nouvelle génération de professeurs, motivés et compétents. La formation est d’ailleurs presque trop complète : avec la nouvelle mastérisation, le cursus est très lourd – les étudiants n’ont pas toujours le temps de se consacrer autant qu’ils le souhaiteraient à leur instrument, aux conférences ou à leur épanouissement personnel. En revanche, grâce notamment à des programmes d’échange comme Erasmus, ils n’hésitent pas à voyager, aller vers d’autres enseignements et s’ouvrir à de nouveaux horizons.
L’état d’esprit général a lui aussi radicalement changé. D’après le violoncelliste Xavier Phillips, assistant d’enseignement au CNSMD de Paris, l’élitisme à la française est bien loin derrière nous. Devenir soliste n’est plus le seul débouché honorable. Pragmatiques, mais surtout beaucoup plus matures et conscients de leurs choix, de plus en plus d’élèves des CNSM se destinent aux métiers d’orchestre ou à l’enseignement. Les classes de pédagogie et de formation à la formation ont beaucoup de succès. Les classes de direction s’ouvrent à leur tour à tous les musiciens, et non plus seulement aux forts en thème, constate François-Xavier Roth, chef de l’orchestre Les Siècles (voir encadré page précédente). Quant aux classes de musique de chambre, elles ont depuis bien longtemps fait leurs preuves et ne cessent de former d’excellents musiciens qui se produisent aussi bien en France qu’à l’international. Le chemin à parcourir est donc encore long, et coûteux, mais il est déjà bien entamé. A quand une France véritablement musicienne ?

1. Professeur de musique de chambre et de musique ancienne au CRR d’Aubervilliers, maître de chapelle du Temple de l’Oratoire du Louvre, Nicholas Burton-Page est à l’origine d’une école d’orchestre unique en France, au sein d’un lycée général avec classes à horaires aménagés.


Crédits photos :
Images extraites de Magical World, vidéo (2005) de Joanna Billing réalisée dans une école de musique à Zagreb. Courtesy de l'artiste et Hollybush Gardens, Londres.

Date de publication : 14/12/2009


Mots-clés : éducation, musique, transmission, improvovisation, solgège
Inséré le : 14/12/2009 16:05