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L’école de tous les savoirs

Apprendre à être auteur

Chapeau : L’école supérieure d’arts et médias de Caen intègre cet automne un nouveau bâtiment de 11 500 m2. Son directeur, Jean-Jacques Passera, rêve d’un enseignement artistique où pourraient se croiser les différents champs de la création.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien (Mots-clés : )

Genre Ressource : dossier

Genre Agenda : arts visuels

Apparence :

Jean-Jacques Passera directeur de structure
Jean-Marc ADOLPHE rédacteur

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Texte : Quels vous semblent être, en ce début de XXIe siècle, les enjeux contemporains d’une formation artistique ?
« Dans tous les champs de la création, on voit bien, là où c’est le plus vif, que l’on est entré dans une relation beaucoup plus ouverte de partage entre les disciplines. Et je trouve étonnant que le ministère de la Culture n’ait pas, en France, profité de la grande réforme européenne du LMD pour fusionner les conservatoires de musique, de danse ou de théâtre et les écoles d’art au sein de grandes institutions d’enseignement artistique. On pourrait permettre aux étudiants, autour des formations initiales de chacun (qu’il ne s’agit pas de détruire), de rencontrer d’autres formes et d’autres personnalités. C’est une question essentielle que de pouvoir faire ses études artistiques dans un environnement culturel ouvert. En France, on a au moins vingt ou trente ans de retard sur ces questions. Je rêve d’unités dans lesquelles on enseignerait la musique, les arts plastiques, le théâtre, la littérature, le cinéma, la danse… Je vois de moins en moins de dimension professionnelle unique. Il s’agit d’accéder à une culture du texte, du son, de l’image, autrement que par les spécialités dans lesquelles nous mettent des filières étanches…

Pourtant, à l’école d’art de Caen, vous avez choisi de ne pas sacrifier certaines techniques au profit de formes nouvelles, notamment liées au multimédia...
« Depuis trente ans, les écoles d’art ont majoritairement fait l’impasse sur des techniques qui sont apparues comme obsolètes. Si on considère un cadre d’enseignement comme étant le creuset de tous les possibles, je ne peux imaginer que l’on décide par exemple, de tout passer au numérique. A Caen, au début des années 1990, nous avons été l’une des premières écoles à nous équiper sérieusement en outils numériques mais sans pour autant tout jeter l’existant. Qui fait encore fonctionner une forge, une fonderie, que sont devenus les ateliers d’estampe, les imprimeries, ²la typo, le travail de la terre et les approches du modelage ? De quelle autorité, si l’on est pédagogue, enlève-t-on ces possibilités ? Il faut maintenir dans le cursus des parcours extrêmement denses et variés pendant les premières années, avec un tronc commun pour les arts plastiques qui devrait aussi toucher d’autres domaines. Par exemple, les étudiants en école d’art fuient souvent le texte, souvenir du lycée. Ils sont pourtant nombreux à porter un désir d’écrire, un désir du mot comme matière. Il faut donc faire en sorte que l’appréhension de l’écriture devienne un jeu et un plaisir au travers de la matière qu’on leur offre. Tout le monde parle de poésie sonore. Mais pourquoi pas, aussi, de Rilke, d’écrits d’artistes… Dans l’enseignement, on doit avoir une ouverture et une tolérance qui permettent qu’on infuse, à l’intérieur d’actions pédagogiques, des notions de plaisir. Ici, depuis des années, à partir d’écrits d’artistes, d’écrits intimes, les étudiants développent un goût pour le texte et l’écriture qui est relayé plus tard dans l’écriture du mémoire. Et quand on s’attache au texte comme matière, avec des éclairages différents, c’est intéressant d’aborder à un moment le travail de Chris Marker ou l’écriture de Valère Novarina, de mettre en relation des écritures actuelles avec des écritures plus anciennes… Il s’agit d’arriver à tisser dans une structure d’enseignement des liens qui traversent les siècles, les pouvoirs, les méthodes, et d’atteindre ainsi un niveau où le texte, le mot, l’image, le désir de bouger, le corps présent dans l’espace, ne se résument plus qu’à cette envie d’être auteur, de joindre culturellement des éléments différents…

Est-ce la mission d’un enseignement en art que de former des auteurs ?
« En France, on est dans une approche où la technique prédomine, les spécialités de l’Education nationale, des écoles d’art privées, certaines disciplines dans des écoles “ministère de la Culture”, en vue de former des interprètes… Mais la notion d’auteur est très importante ; c’est la seule chose que les écoles d’art devraient travailler ! Parmi les étudiants qui se destinent à une forme d’art, tous n’auront pas la chance, le désir ou la force d’être “auteurs”, mais qu’au moins ces années d’école puissent aider à construire quelque chose de l’ordre de l’invention, du regard sur le monde, d’une forme poétique… !

Vous avez tenu à ce que le nouveau bâtiment où s’installe l’école d’art de Caen cet automne intègre une salle d’exposition et une salle de spectacle. Est-ce fondamental au sein d’une école d’art ?
« Oui. J’ai voulu imaginer un établissement qui puisse articuler des propositions culturelles de nature différentes, faire que les rencontres soient proches, quasi permanentes. J’ai imaginé rassembler toutes les ressources disponibles en termes de fabrication. A part quelques exceptions très spécifiques aux arts visuels, on sait bien que ces ressources touchent des compétences partagées par plusieurs champs artistiques. D’autre part, un certain nombre de plasticiens sont dans des pratiques ouvertes : installations sonores, performances, objets scéniques... Enfin, on pourrait imaginer des unités de production adossées aux écoles, dans lesquelles on recevrait en résidence des artistes, des auteurs. Un metteur en scène comme Jean-François Peyret, ou encore Xavier Boussiron et Sophie Perez, par exemple, pourraient venir ici mener un travail, ouvert au public, avec des jeunes comédiens, et des étudiants qui pourraient participer à tel ou tel niveau d’intervention (scénographie, images, costumes, pourquoi pas texte, etc.). Ce qui m’intéresse, c’est la pratique, le cadre professionnel de la viabilité du projet, le rapport aux publics, aux autres.

Vous désignez là, au fond, ce que devrait être la part « expérimentale » de toute formation-transmission...
« Toute forme de transmission artistique est expérimentale… et ne peut pas être que cela. Ainsi, je ne crois pas à une manière de dessiner qui serait la réponse obligée à deux ou trois années d’étude ; il y a une manière d’appréhender la représentation de l’espace, du corps ou des formes, qui est propre à chacun. En ce sens, c’est expérimental. Chacun est projeté dans une pédagogie où il se retrouve seul face à un objet, face à une question, face, par exemple à un désir de représenter, d’agir, de s’exprimer. On ne met pas assez en avant le plaisir de faire les choses… Au sein d’une école, il faut tisser un réseau d’apprentissage où on donne des possibles ; puis adosser ces éléments structurants à des éléments qui viennent du vide. L’art, c’est le vide, là où il n’y a plus rien, plus de nature, plus de réel… Comment arriver à faire comprendre à des jeunes qui arrivent avec le baccalauréat, ou après une ou deux années à l’université, que ce dont il s’agit, ce n’est pas ce qu’on pourrait attendre, mais c’est ce qui n’existe pas ? »



Rendez-vous d’inauguration
L’école régionale des beaux-arts de Caen, désormais rebaptisée école supérieure d’art et médias, occupait jusqu’alors quatre sites distincts à l’intérieur de la ville. Le bâtiment de 11 000 m2 qui ouvre ses portes début octobre 2009, conçu par le cabinet Studio Milou, regroupera les cursus d’études et de recherche, ainsi que des programmes d’initiation aux pratiques artistique destinés aux adultes et aux enfants, et de nouvelles missions de diffusion et de programmation rendues possibles par une salle d’exposition de 200 m2, un auditorium de 250 m2 et un atrium de 800 m2. Ce trimestre d’ouverture sera marqué par plusieurs expositions (dont des vidéos de Stephen Dean, du 5 octobre au 18 décembre), des rencontres de l’architecture et de l’urbanisme (du 7 au 22 octobre), trois récitals du pianiste Jay Gottlieb (8 octobre, 12 novembre et 3 décembre), une résidence de la chorégrapheNathalie Béasse (présentations publiques les 5 et 6 novembre), le Gombrowicz Show de Sophie Perez et Xavier Boussiron (7 et 8 décembre) et des projections dans le cadre du 15e anniversaire de Transat Vidéo (16 au 19 décembre).


Crédits photos :
Mike Kelley, Educational Complex, 1995. Courtesy Kelley Studio et Metro Pictures, New York.

Date de publication : 14/12/2009


Mots-clés : transmission, école d'art, enseignement, auteur
Inséré le : 14/12/2009 18:19