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De l’autre côté de la frontière

Imaginer une école

Chapeau : Succédant à Yves Beaunesne en 2007, Jean-Yves Ruf dirige à Lausanne l’école de la Manufacture. Un laboratoire d’idées et de propositions concrètes qui ambitionne de produire des « acteurs politiques », en prise sur la société.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : enquête (Mots-clés : )

Genre Ressource : dossier

Genre Agenda : théâtre

Apparence :

Jean-Yves RUF directeur de structure
Bruno TACKELS rédacteur

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Texte : Les écoles de théâtre vivent en France une situation paradoxale. Elles n’ont jamais été si nombreuses (douze en tout, réparties sur l’ensemble du territoire, de Montpellier à Lille, en passant par Strasbourg, Lyon, Cannes et Bordeaux), elles produisent de nombreux acteurs, richement équipés pour affronter une vie professionnelle exigeante, et pourtant elles vivent une crise d’identité (de croissance ?), qui s’est manifestée cet été par des échanges de tribunes dans les journaux, entre les deux écoles « historiques » (l’aristocratique Conservatoire de Paris et l’école du Théâtre national de Strasbourg) et les « régionales », nées de contextes récents et très divers.
Derrière ces batailles de coqs se cache une triste réalité : un programme pédagogique souvent uniforme, qui n’expérimente que trop rarement, l’inquiétude face à un avenir sinistré, le manque cruel d’une véritable politique menée au plan national, le flottement total face aux injonctions menaçantes du « Processus » de Bologne, qui oblige l’ensemble des écoles artistiques à se fondre dans le moule universitaire européen. Face à un tel marasme, d’autant plus inquiétant qu’il est souterrain et inavoué, il est toujours utile de se tourner vers l’étranger. L’école de la Manufacture de Lausanne, inaugurée par Yves Beaunesne et maintenant dirigée par Jean-Yves Ruf, est une bouffée d’air qui nous permet, par contraste, d’interroger nos propres contradictions, et de reprendre à nouveaux frais un questionnement de fond, trop longtemps resté au point mort.
D’emblée, Jean-Yves Ruf donne le ton. L’école qu’il appelle de ses v½ux repose sur ce
qu’il appelle le « comédien rêvé », un « animal dramaturgique, un compagnon de travail qui s’installe dans la durée, qui n’a pas peur de porter ses contradictions, dont le parcours soit mûri, étayé, capable de penser la situation globale et son rapport à la société ». Une telle définition de l’acteur rêvé ne correspondant pas exactement à la réalité de toutes les écoles françaises. S’y pose en creux cette question de Jean-Yves Ruf, formé au Théâtre national de Strasbourg :
« A quelle condition peut-on produire des acteurs politiques ? Comment imaginer une école qui échappe à la tyrannie ambiante du “stanislavkisme”, qui produit des acteurs tournés sur eux-mêmes ? Quels dispositifs inventer pour que l’école les enrichisse d’une interrogation tournée vers la société, avec les questions économiques qu’elle leur adresse ? »

Former des artistes complets
La Manufacture de Lausanne a pris ces questions très au sérieux, et expérimente un certain nombre de réponses concrètes. Dès leur arrivée dans l’école, les jeunes acteurs sont immergés dans des stages techniques pointus, consacrés à la lumière, au son, à la régie, à la scénographie, afin de former des artistes complets, et conscients que tout ce qui se passe derrière eux, dans l’ombre, est essentiel pour l’épanouissement de leur propre travail. Au cours de la deuxième année, ils sont confrontés à de « véritables projets fictifs », depuis le choix d’un thème, d’un texte, jusqu’aux discussions de production avec le directeur du théâtre, le régisseur général, les responsables des relations publiques, afin de projeter leurs désirs au plus près de la réalité, durant les six mois qui précèdent la création. En partenariat avec la Cour des miracles (une association de formation continue à l’animation), les élèves sont également amenés à conduire personnellement un stage d’animation en milieu scolaire, avec rédaction préalable d’un dossier dramaturgique à visée pédagogique. Durant la dernière année de leur cursus, ils suivent un cours approfondi sur l’histoire des politiques culturelles, la censure et les rapports conflictuels entre les artistes et le pouvoir, sans oublier un enseignement en gestion et comptabilité. En traversant ces différentes expériences, il s’agit toujours de la même démarche : rencontrer l’autre et lui donner une place dans l’imaginaire collectif des acteurs. Dans le même esprit, ils écouteront les interventions d’intellectuels témoins de leur temps, philosophes, sociologues, écrivains, décideurs, responsables d’institutions, et même spécialistes en tauromachie. Mais tout l’enjeu est d’éviter que ces activités intellectuelles ne soient reçues que de manière purement théorique, et donc bien peu féconde pour le travail d’éveil des jeunes acteurs. D’où l’idée de métisser concrètement théorie et pratique, en leur proposant notamment un « atelier de jeu et dramaturgie ». Autre chantier de métissage : décentrer la scène en la confrontant à la pratique de la musique et des arts plastiques, en ouvrant des coopérations pédagogiques avec la Haute Ecole cantonale du Valais et la Haute Ecole de musique de Lausanne. Poussant plus loin encore cette logique d’ouverture, la Manufacture organise des ateliers en partenariat avec des maisons de retraites, ou encore la société des transports publics lausannois.
Certes, ces idées ne sont pas révolutionnaires, loin s’en faut. Mais aussi, simples soient-elles, elles semblent pour beaucoup, de ce côté-ci de la frontière, émoussées, et pour tout dire dévitalisées. Il est vrai qu’en Suisse, les milieux culturels ne sont pas traumatisés par le lourd héritage d’André Malraux, le dialogue avec les décideurs n’y est pas verrouillé comme en France. Autre exemple sensible : pour la Manufacture, il n’y a pas eu de traumatisme à imaginer les transformations nécessaires pour se plier aux exigences du fameux « Processus de Bologne », qui enjoint les écoles à adopter une maquette compatible avec les cursus universitaires, et qui intègre une partie de leurs formations, pour pouvoir bénéficier d’un diplôme universitaire européen par équivalence.

Construire un cadre de recherches commun
En France, les injonctions de Bologne sont très mal vécues, comme en témoignent les vives réactions des écoles d’art, suite au rapport ambigu de l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (AERES) – un malaise et une désorientation que manifestent également les approches individuelles et atomisées des écoles de théâtre. Pour entériner cette reconnaissance universitaire, les diplômés des écoles artistiques doivent fournir, parallèlement à leur production et à leur création personnelle, un mémoire qui l’accompagne et l’étaye sur un mode théorique, suivant les critères et les règles de la recherche universitaire. Ce qui a suscité un tollé désinvolte de ce côté-ci de la frontière a immédiatement enclenché à Lausanne un chantier de réflexion sur de nouvelles manières d’intégrer les richesses de la théorie au parcours des jeunes acteurs. Sous la houlette d’Anne-Catherine Sutermeister, l’école s’est mobilisée pour construire un cadre de recherches commun avec le milieu universitaire, qui a débouché sur la création de groupes de travail. L’un se dédie à l’étude du « pathos » ; d’autres se consacrent à l’outil théâtre en milieu scolaire, ou à la médiation culturelle, en direction du milieu politique, un autre se construit avec l’Ecole polytechnique – une manière d’agiter des questions qui sont à la croisée des préoccupations pratiques ou théoriques, scéniques ou esthétiques.
Tous ces enseignements sont « coproduits » avec différents enseignants de l’université, et préparent à l’obtention d’un « Bachelor », équivalent suisse notre licence universitaire – un diplôme entièrement assumé par la Manufacture, contrairement à ce qui est en train de se négocier en France… Au sein de l’école, la dramaturge Rita Freda aide les élèves dans la réalisation de ce nouveau mémoire censé accompagner, préparer et prolonger leurs travaux pratiques et leur geste de création. Son regard se trouve complété par le point de vue, forcément différent, des universitaires qui sont associés à l’école. Cette dynamique de recherche inscrite dans une école d’acteurs n’est pas neutre : elle leur permet de comprendre d’emblée que la dimension intuitive de leur travail se fonde logiquement sur une pensée très structurée, au plus loin des mirages de la spontanéité, qui s’est trop longtemps imposée sur un mode réellement dictatorial. L’accès à l’art n’est pas immédiat, s’autoproclamer digne de lui ne suffit pas pour que la transmission ait lieu. Nos écoles vont devoir en faire l’expérience. Elles en sortiront plus fortes, plus libres, et plus joyeuses.


Crédits photos :
Le metteur en scène Benno Besson lors de son atelier à la Manufacture. Photo : Aline Paley.

Date de publication : 14/12/2009


Mots-clés : transmission, apprentissage, théâtre
Inséré le : 14/12/2009 18:23