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La médaille du diplôme et son revers

Tout diplôme a à voir avec une société de contrôle des savoirs et des pratiques

Chapeau : L’instauration récente, en France, d’un Diplôme de danseur suscite beaucoup d’interrogations. Historienne de la danse, responsable du département Danse de l’université Paris 8-Saint-Denis, Isabelle Launay considère cette réforme, menée dans la précipitation, comme porteuse d’avancées, mais aussi de risques sur lesquels la vigilance s’impose.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien (Mots-clés : )

Genre Ressource : dossier

Genre Agenda : danse

Apparence :

Isabelle LAUNAY historien d'art
Gérard MAYEN rédacteur

Texte : Le diplôme du danseur
Les accords de Bologne aménagent la reconnaissance des diplômes universitaires (LMD) à l’échelle européenne. La mise en place, par la France, du Diplôme national supérieur professionnel de danseur (DNSP) vise à résoudre une quadrature du cercle : comment faire reconnaître l’équivalence universitaire des formations de danseur, et tout à la fois sauvegarder l’originalité française des formations artistiques supérieures ne dépendant pas de l’Université ? D’où les conventions établies pour panacher les enseignements universitaires avec les formations pratiques de cinq des six écoles nationales supérieures de danse (Rosella Hightower à Cannes, Conservatoires nationaux de Lyon et de Paris, CNDC d’Angers, Ecole du Ballet de l’Opéra de Paris). A noter que ces trois dernières, dans un attelage baroque, ont choisi le département danse de l’Université Paris 8 – plein d’acuité critique – comme partenaire. Le DNSP de danseur, à l’instar de n’importe quel diplôme d’exercice professionnel, est étayé sur un « référentiel métier », qui décrit les compétences attendues pour exercer celui-ci. Cela sans préjuger toutefois du contenu des formations permettant d’acquérir ces compétences. Ce référentiel vient d’être élaboré au sein d’une commission comprenant des représentants des employeurs, des salariés, ainsi que des personnalités qualifiées.

Entretien
La mise en place du nouveau Diplôme national professionnel de danseur doit-elle être perçue comme un passage obligé, avec lequel composer ? Ou comme une réelle avancée dans la reconnaissance et les acquis des artistes chorégraphiques ?

« D’un point de vue philosophique, l’idée de la mise en place d’un diplôme de danseur m’a d’abord faite rire. C’est une idée qui n’a strictement aucun sens. Ce n’est pas par les écoles qu’on devient artiste. Aucun diplôme ne parviendra à attester le fait qu’on le soit. Telles que se présentent les grilles de ce nouveau diplôme, il y a tout lieu de penser qu’un MerceCunningham ou un Kazuo Ono ne l’auraient pas obtenu. Le diplôme ne vient que définir un champ de compétences professionnelles, dans un registre radicalement distinct de ce qui relève de l’inventivité artistique, de la créativité.

Pourquoi, alors, avoir activement participé aux travaux d’élaboration du contenu de ce diplôme ?
« Des instances politiques ont décidé qu’il fallait instaurer un diplôme. Cela, remarquons-le, sans débat réel dans le milieu artistique. Le débat de fond a été écarté. D’ailleurs tout a été mené à un rythme qu’on pourrait qualifier de sarkozyste. Ce processus une fois en marche, il faut bien s’y atteler, sans quoi on laisse les choses se faire, renonçant à avoir sur elles la moindre prise.

Au point d’y déceler des aspects positifs ?
« Oui. Ces éléments positifs sont d’ordre économique et social. Pour la première fois sont reconnus comme ayant une valeur les savoir-faire spécifiques du danseur, au même titre que d’autres régimes de savoir, attestés par une qualification reconnue, équivalente à trois années d’études supérieures. C’est un très grand acquis historique.

Mais on ignore quels usages contraignants risquent d’être faits, à terme, du critère d’obtention d’un diplôme...
« C’est le revers de la médaille. Tout diplôme a à voir avec une société de contrôle des savoirs et des pratiques. Au milieu artistique d’en développer une pleine conscience, et de secréter ses antidotes. De tout faire pour que jamais le fait de détenir le diplôme ne devienne une condition d’inclusion ou d’exclusion au moment de se produire sur un plateau. Ou encore pour accéder à un statut d’intermittent du spectacle. Il va falloir être très vigilant.

Dans quelle mesure l’instauration de ce diplôme peut-elle modifier le contenu même des formations de danse ?
« Il s’agit de donner une dimension plus réflexive à la pratique du danseur. Le milieu, aussi bien universitaire que chorégraphique, avait envie d’une transformation dans ce sens. A présent, les écoles de danse et les universités doivent négocier entre elles, dans le cadre d’un conventionnement, pour que chaque danseur sortant d’une école bénéficie vraiment de quelque chose en plus.

En l’occurrence, le département d’études de danse de l’université Paris 8 passe convention à la fois avec le CNDC d’Angers, avec l’école du Ballet de l’Opéra de Paris, et avec le Conservatoire national supérieur de Paris. Difficile d’imaginer trois profils de formation en danse plus différents les uns des autres... Comment les concilier ?
« Nous n’y voyons aucune contradiction, car nous choisissons de nous placer le plus possible du point de vue de l’étudiant : soit un jeune danseur doté d’un grand savoir-faire, que son accès à l’Université doit aider à problématiser ses pratiques. A partir de quoi, nous nous refusons à toute hiérarchisation entre écoles, ou entre étudiants. Voilà un fondamental de l’Université, et tout particulièrement de Paris 8. On ne proposera rien à la carte, même si nous nous adapterons à ces nouveaux publics. Nous avons toujours pris soin d’accueillir une grande majorité de danseurs ou ex-danseurs parmi nos étudiants, et nous attendons que leur expérience et leurs savoirs nous apportent beaucoup aussi. Tout cela s’est envisagé avec les responsables des écoles de danse dans une atmosphère de bienveillance et de respect mutuel,
qui m’ont rendu heureuse. Sans qu’on s’en rende compte, les idées ont beaucoup bougé dans le domaine de la formation en danse ces dernières années, le dialogue est devenu possible, et un département comme le nôtre, avec sa recherche critique, cesse d’être regardé comme une bizarrerie possiblement inquiétante. Un consensus s’est dégagé sur le fait que les danseurs
en formation manquent d’une culture plus générale, qui enrichirait leur parcours d’interprète. Il s’agirait qu’ils connaissent un peu mieux l’histoire de leurs pratiques, qu’ils aient entendu parler de pensée contemporaine, qu’ils aient des notions de techniques du corps, des outils d’analyse d’une ½uvre. Qu’ils soient décomplexés de n’avoir pas fait d’études, et plus armés,
en définitive, face à divers discours d’autorité que peuvent véhiculer des chorégraphes, des critiques, des programmateurs.

Ce diplôme n’exige pas le passage par l’Université, qui n’est prévu que pour les étudiants désireux d’acquérir une équivalence entre diplôme de danse et diplôme universitaire. Or, on entend déjà certains responsables du Ministère expliquer que le but est quand même que tous les étudiants des écoles de danse accèdent à ce volet universitaire…
« En effet, il faut absolument que cela reste une option. Un jeune artiste doit conserver le droit d’éprouver de l’aversion pour les matières théoriques. Misons plutôt sur le fait qu’ils prennent goût à la chose. C’est aux Universités et aux écoles de savoir faire ressentir cette envie, même si je suis tout à fait convaincue que les jeunes danseurs ne peuvent qu’y trouver des moyens d’améliorer leur inventivité, et de mieux défendre leur position sociale. Car tel est le lieu de l’Université, qui fait que nous la défendons avec tant d’ardeur : le lieu où apprendre à penser de façon critique, à problématiser ce qui fonde les savoirs, ceux des danseurs y compris. Espérons que cela puisse aider à professionnaliser les danseurs, mais l’objectif serait surtout de problématiser leur profession. Comment cela n’enrichirait-il pas un danseur de se rendre compte qu’une technique de danse est historiquement construite, dans un contexte politique, avec des résonances idéologiques ? Il n’est pas sûr que les danseurs de l’école du Ballet de l’Opéra de Paris, avec le cadre professionnalisant qui se présente à eux, auront envie de se précipiter en masse dans cette voie ; mais alors sans doute sera-t-il d’autant plus intéressant de s’adresser à ceux qui effectueront la démarche.

Dans ce nouveau dispositif, on continuera d’aller dans les studios des écoles de danse pour apprendre des techniques, puis on se rendra à l’Université pour acquérir une formation théorique. La reconduction de ce clivage entre pratique et théorie n’est-elle pas, en soi, le début d’un échec ?
« L’articulation entre théorie et pratique est forcément très complexe à poser. Restons donc modeste dans l’enjeu : juste mettre un peu plus de liant dans ce passage entre pratique et théorie. Il s’agit de penser des pratiques qui aient des enjeux théoriques parfois très importants, et vice-versa. Tout dépend, en fait, des modalités d’enseignement. Assis dans une salle de classe, il est possible de se retrouver plus au c½ur de questions pratiques cruciales que dans un travail de studio mal pensé. Et une pratique de studio, dans l’improvisation par exemple, peut résonner avec une acuité extraordinaire sur le plan théorique. La question est la suivante : qu’est-ce qui est activé, ou pas, dans le cadre d’un cours, qu’il soit théorique ou pratique ? Quelle idée va induire un changement d’attitude, des échos, des résonances, qui feront que l’entrée en studio ne sera plus la même ? Cela tandis qu’une pratique de quelques instants en studio peut venir défaire plus de certitudes que ne le fera le meilleur des cours d’histoire de la danse développé sur quarante heures. Là se jouent les savoirs sensibles spécifiques du danseur. Il n’y a pas de problème entre théorie ou pratique, mais des problèmes qui se dénouent, des pratiques et des questions qui s’abordent, qui se modulent, qui se confrontent. Du reste, ce débat est assez franco-français, car dans de nombreux autres pays, l’essentiel des enseignements artistiques de haut niveau est pris en charge par les filières universitaires, et non par des écoles spécialisées, plus techniques, dépendant du ministère de la Culture. Je ne dis pas que c’est forcément mieux ailleurs, mais que c’est dans chaque cours qu’il faut rejouer les contradictions qui en découlent.

Le diplôme atteste de l’acquisition d’un certain nombre de compétences, rassemblées noir sur blanc dans un « référentiel métier », dorénavant inscrit au Journal Officiel de la République...
« Ce référentiel définit les compétences attendues dans l’exercice du métier. Il a été abondamment discuté, de façon souvent passionnante. Il se traduit par des moyens termes entre divers points de vue exprimés. Prenons l’exemple du chorégraphique : certains demeurent très attachés à cette notion, qui est celle d’une écriture clairement développée, composée. D’autres au contraire valorisent les pratiques de danse plus actuelles, plus proches de la performance. Alors ce terme a été maintenu, mais au sens large, dira-t-on. Il fallait faire ce choix de manière à être le moins excluant possible, pour donner aux danseurs la garantie de
ne pas être abusivement contraints, pour respecter leur diversité d’expérience du métier. Mais ce travail – je l’ai déjà dit –, a été imposé de manière trop précipité. Nombre de questions restent en suspens, dont celles des moyens des universités pour accueillir ces nouveaux étudiants. Des moyens qui restent constants ! Comment accepter de travailler plus, en ayant moins ? Autre résonance avec l’époque : aucun cadre général n’est fixé pour les conventionnements entre écoles et universités, de sorte que ces dernières sont placées en situation de concurrence, et que certaines, trop heureuses d’attirer de nouveaux étudiants pour regarnir leurs effectifs, sont tentées d’allécher les jeunes danseurs en leur promettant un régime d’équivalence plus accommodant. Moins de formation, pour plus de diplôme. Voilà ce que signifie concrètement la concurrence entre universités, même si finalement, dans ce monde restreint qu’est celui de la danse, une certaine harmonie s’est instaurée. Revenons-en au « référentiel métier » : il constitue une magnifique avancée, en ce qu’il explicite les compétences généralement attendues d’un danseur, mais jusqu’alors de manière seulement implicite, donc favorable aux non-dits, aux manipulations, aux mystifications. Quand les choses sont nommées, on peut en débattre. Mais en tant qu’historienne, je suis incapable de considérer ce référentiel autrement qu’inscrit dans un moment de l’histoire, et donc appelé, je l’espère ardemment, à beaucoup bouger dans l’avenir. »

Date de publication : 14/12/2009


Mots-clés : transmission, diplôme, danse, bologne, europe
Inséré le : 14/12/2009 18:28