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Le passage du savoir est texturé de deuils

Transmettre c'est aussi démettre.

Chapeau : Que peut-on transmettre à un jeune artiste, sinon que la rage est mère de la métaphore et fille du souvenir ?Le peintre, écrivain et metteur en scène Serge Ouaknine distingue transmissions historique et artistique, à la lumière des maîtres anciens.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : texte d'artiste (Mots-clés : )

Genre Ressource : dossier

Genre Agenda : arts visuels

Apparence :

Tadeusz KANTOR artiste
Serge Ouaknine rédacteur

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Texte : « Ce n’est pas Napoléon qui a fait l’Europe, c’est Goya. » Cette petite phrase de Tadeusz Kantor (tirée de son journal intime), je l’avais écrite, telle quelle, toute semblable, en ce que j’appelais pompeusement, « mon cahier esthétique ». J’étais adolescent, sur le parvis du musée du Prado, à Madrid, j’avais dit cela à mes camarades de voyage, étourdis par tant de beauté hallucinée : « C’est Goya qui a fait l’Europe, pas Napoléon. » Que Tadeusz Kantor, le Polonais, peintre et homme de théâtre, le dise, cela entre dans une sorte de logique culturelle, mais moi le Marocain, le Juif, l’étranger à la vaste culture du Nord, qu’avais-je vécu pour penser aussi cela, en une sorte de clairvoyance échappée ? De quelles douleurs étais-je né ? Kantor avait grandi à Wielopole, son village juif pour moitié. Il avait, lui, la légitimité de la mémoire des disparus pour penser cela. Mais moi, entouré de parfums de menthe et de cannelle, de café grillé et de coriandre, d’où pouvais-je avoir su ces choses qu’on ne partage que dans la vieille Europe, sur les cendres de toutes ses guerres ?
Mais pourquoi Goya ? Parce que l’Angleterre avait vaincu Napoléon, et que l’Invincible Armada d’Espagne dut aussi reculer, comme Cambronne, devant la puissance de feu des galions de guerre de la « Perfide Albion »… Mais plus encore, c’était Goya qui avait compris la déraison du monde, lui qui fut le témoin des folies meurtrières, l’acharnement vindicatif de la Sainte Inquisition Catholique, lui qui osa écrire que : « Le désordre de la raison engendre des monstres. » Lui, qui saisit dans ses portraits dévastateurs, dans ses esquisses et eaux-fortes, l’impitoyable férocité des troupes napoléoniennes qui dévastèrent l’Espagne, soldatesque aussi cruelle que ladite Inquisition qui pétrifiait encore le peuple, alors qu’il n’y avait plus de Juifs, vrais ou faux, à soumettre. C’était Goya le libérateur, l’affichiste avant la lettre, le croqueur fugace de la résistance au « libérateur » français. Ainsi celui qui dessine la violence du monde est plus fédérateur que celui qui l’accomplit. La voilà la transmission des peintres et poètes. La transmission des voyants. Le passage du savoir est aussi texturé de deuils. La survie de la connaissance, la plus ésotérique, la philosophie la plus émancipatrice, la foi la plus subtile, la conscience la plus rageuse, ne peut ignorer les affres et mensonges d’une occupation obscène, au nom de la Liberté ! […] Que devient une société quand la parole trahit le corps, quand la raison s’applique sans le commerce consenti des êtres. Transmettre, c’est aussi démettre. Voilà la sagesse du fou, face à l’ordre du législateur. Que peuvent arts et littératures, que peut l’enseignement sinon radiographier l’Histoire sans mensonge aucun, sans s’extasier sur les cicatrices ? Il n’est pas un seul coin d’Europe qui n’ait saigné une femme, battu un estropié inutile, ou un Juif tenant un livre, ou les gitans forniquant avec frénésie dans les trains vers Treblinka, persuadés qu’on va les châtrer pour qu’ils ne fassent plus d’enfants. Ils sont là, dans la sueur et sans eau avec les homosexuels du Reich, jetés dans les mêmes wagons plombés. Le sexe est toujours soumis à la vindicte du pouvoir, du contrôle des femmes et de l’icône des corps, du contrôle du « look » et des papiers… Que peut-on transmettre à un jeune artiste, sinon que la rage est mère de la métaphore et fille du souvenir ? Elle ment, la République qui veut un art lisse, un art innocent, un art tendance, un art mortifère endimanché, mis en capsule et vite effacé. Il ment le capitalisme consommateur d’effets. Il ne veut rien transmettre sinon le devoir de jouissance immédiate. Il est là Goya, il dit non au satisfecit des tortionnaires, fussent-ils les gestionnaires gantés d’une aristocratie cultivée. Qu’enseignent les beaux-arts, sinon l’histoire de la nostalgie rendue effet technique, la mythologie de l’infini qui court sous la peau depuis trente siècles, le passage mécanique des styles comme un défilé de mode, une rhétorique vide sans avoir interrogé la collusion jamais interrompue des grammairiens de la langue et la chimie des matériaux, la sensualité lente des artisans. Cessons d’enseigner les styles comme des pages de catalogues. Interdisons définitivement la photocopie coloriée dans les écoles maternelles et primaires, dans ces pseudo-cours d’arts plastiques où l’enfant est tenu de remplir et non d’imaginer. Remplir pour faire passer le temps et non observer le réel et lui rendre son tumulte ou son soupir.
Les arts vivants doivent commencer par une anthropologie de la mort. Comme Da Vinci eut le courage du cadavre et de la dissection. Que peut-on enseigner ? Des techniques ? Les mirages de Photoshop à des êtres qui ne dessinent plus ! Le virtuel est le fruit d’un désir et non sa cause, la mutation du corps vers sa fiction. Mais qu’est-ce qu’une fiction qui n’a plus de code ni de discipline des mains ? L’artiste invente ce qui va nourrir le geste de sa réparation. La pulsion de son deuil intime est charnelle avant d’être numérique. Tout art est une intimité rendue publique. Que chacun puisse explorer sa nuit secrète, avant de formuler les bonnes raisons de fabriquer un objet. Apprendre à dessiner le galbe d’un sein s’accrochant sur une poitrine. Le reflet irisé d’une bouteille en contre-jour. La scansion d’une langue inconnue. Il faut tout inverser dans les Grandes écoles, retourner à la charogne, à l’odeur des charniers et entendre que toute technique est violence et toute technique est aussi rédemption. Réécrire l’histoire des arts et des sciences sous la clarté blême des catacombes. L’underground réel, et non fantasmé. En finir avec l’idéalisme castrateur d’une transmission qui ne serait qu’un passage d’idée. Mais le passage au corps des choses prend du temps et le temps coûte cher. Les bureaucrates gèrent de l’économie, non de la créativité. Toute recherche est fièvre chargée d’erreurs et de repentirs. La radiographie des chefs-d’œuvre nous montre aujourd’hui comment Vermeer efface de son tableau, une mendiante assise au coin d’une ruelle, pour laisser vivre en point de fuite la lumière de l’allée. La pensée mercantile fait ellipse du doute fondateur qui conduit la main du scientifique ou du poète. La pensée technocrate veut une société d’effets sans mémoire, pour jouir d’un produit qui serait sans paternité. Voilà comment on produit une société de râleurs et non de chercheurs. La transmission passe par l’oralité vivante des maîtres et non la copie des magazines. Il n’est de société féconde que de la propulsion du risque qui ouvre. Dans l’intuition irraisonnée du non-savoir. Dans l’humus écouté de son histoire. Le Japon invente parce qu’il sait méditer sur des pierres inutiles. Israël innove dans les nouvelles technologies car le vieux questionnement talmudique conduit les chercheurs. L’Amérique latine panse ses blessures séculaires, elle est hantée par une mémoire refoulée qui grandit avec douleur, tant la mémoire des disparus occupe la pensée.
Il faut apprendre à confronter et réparer l’étoffe de ses deuils pour créer vraiment. Faire du « vide » une texture salvatrice. La raison seule est un piètre viatique. Au mieux, elle conceptualise ses clichés. Au pire, elle fait du kitsch un monument. Voilà pourquoi la presse ne se préoccupe que des effets tendances. Et que cela se répercute comme une norme par le manque de culture et de référents d’une nouvelle génération de journalistes, attachés de presse, gens de marketing et publicistes pour qui l’éphémère précède la trace longue et dont, si on en prenait le temps, pourraient émerger les fresques du paradoxe d’être et de vivre. Les artistes craquent ou se retirent, de se conformer à des moules stériles, à la pensée récurrente du produit. Voilà la racine de notre tragédie : croire que l’art se projette comme une mécanique.
Qu’une éthique de la vie se lève et dise : Non ! Voilà Goya plus rassembleur que Napoléon. Ce n’est pas en niant la part ontologique des œuvres d’art que l’on fera disparaître les bûchers et camps de concentration, mais en élevant en Loi ce qui choisit la vie, sans craindre du risque de soi-même à pouvoir s’y anéantir. Seule une puissante initiation dès l’enfance, entre rigueur et joie ludique, peut faire ensuite justice et équité. L’art côtoie une forme de paganisme de la matière et en même temps un esprit rédempteur qui la transforme. La force tranquille des chefs-d’œuvre émerge de la compassion et de la distance, d’un instinct brut et d’un ciel tempéré. C’est Goya qui fait l’Europe, car il osa l’écrire, telle qu’elle surgissait devant lui. C’est celui qui écrit qui fait l’Histoire, pas celui qui la tourmente ou la subit. Quand Tadeusz Kantor se souvient de sa Pologne dévastée, quand il fait de sa Classe morte une Europe morte, tout comme son compatriote Jerzy Grotowski qui, en son Akropolis, montre la cohorte des Juifs forcés de construire sa chambre à gaz et son four crématoire, pour finalement s’y jeter. Kantor et Grotowski sont frères de Goya, à travers seulement deux siècles de distance. Que sont deux petits siècles dans la mémoire du monde, quand l’art les unit par les allégories de la perte et du deuil ?Une société saine rend hommage à ses maîtres présents et passés, contre toute amnésie ou raccourci de l’effet de mode. L’artiste ne travaille pas avec sa mémoire, c’est la mémoire qui le travaille. Aussi la mémoire réduite aux souvenirs éphémères fait passage de déchéance. Il n’est de transmission possible que de la globalité rythmique et tangible de chaque instance de sensation émergée et métamorphosée. Aussi il est plus vital de transmettre la question que la liste de meubles et tentures d’un catalogue de commandes. Sans le risque du non-savoir, sans la fièvre qui démange, l’archange ne peut s’élever au-delà de sa douleur. Une société est condamnée à sa perte si elle ne donne pas légitimité au travail de ses deuils, à son envol par la dignité d’une intimité rendue publique. Il est là le génie de Goya. Le génie en chaque artiste qui pour chaque génération refait le Guernica de toujours, car violence et bêtise archaïque se côtoient sans fin. Ce qui reste de la violence des siècles, c’est ce qui échappe à la mort et au deuil et survit par son portrait.

Crédits photos :
Tadeusz Kantor, La Classe morte, 1989. Photo : Centre de documentation de l’art de Tadeusz Kantor Cricoteka, Cracovie.

Date de publication : 14/12/2009


Mots-clés : transmission, artiste, europe, napoléon, violence
Inséré le : 14/12/2009 18:35