Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

La cité des vertiges

Electronic City par Cyril Teste

Chapeau : Cyril Teste et son collectif MxM mettent en scène la pièce Electronic City de Falk Richter. Deux univers qui ont en commun de prendre au sérieux, courageusement, les questions inédites que nous pose le monde d’aujourd’hui. A l’occasion de passage de la pièce à Paris, nous vous proposons de relire l’article paru sur notre site en avril dernier.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Genre Agenda : théâtre

Apparence :

Rubrique : Le Vrac

Falk Richter dramaturge
Cyril Teste Metteur en scène
Bruno TACKELS rédacteur

rectangle-electroniccity.jpg ()
petit-electroniccity.jpg ()

du 31/03/2010 00:00 au 11/04/2010 00:00
Salle : Théâtre Silvia Monfort
Parc Georges Brassens 106 rue de Brancion
http://www.lemonfort.fr
Paris 75015 France (Ile-de-France)




Texte : Comment raconter la nouvelle donne du monde contemporain au théâtre ? La question est un véritable défi, que s’est imposé le dramaturge berlinois Falk Richter – désormais artiste associé à la Schaubühne – et que relève brillamment le collectif MxM. Premier volet d’un ensemble de pièces qui dessinent différentes facettes du monde contemporain, Electronic City nous donne quelques nouvelles de deux êtres humains intégralement régis par le monde technique. Il ne s’agit pas de science-fiction, simplement d’une hypothèse poussée à bout : que se passe-t-il si un couple vit complètement dans notre temps, c’est-à-dire non plus dans un lieu du monde, mais dans le monde de tous les lieux, ce monde qui a uniformisé tous les points du globe en les régissant par des règles et des comportements mondialisés ?

Aéroports, chaînes d’hôtels, centres commerciaux, couloirs, écrans, gratte-ciel : un vocabulaire qui dessine un paysage identique, quel que soit le point du globe. Soit un homme et une femme, un homme d’affaires qui voyage dans toutes les métropoles et la femme qu’il aime, employée dans une chaîne d’aéroports qui l’envoie aux quatre coins de la planète lorsque le personnel vient à manquer. Logique de délocalisation à l’envers : c’est le corps cette fois, et non plu seulement la marchandise, qui se délocalise selon la seule logique des besoins et des profits.

Pourront-ils se croiser, ou plus exactement ne pas se croiser, et se retrouver, en infléchissant quelque peu horaires et plans de vol, pour quelques heures dans une chambre d’hôtel. Richter trouve la forme de récit qui traduise cette quête folle (pour nous, mais le jour n’est pas très loin, où elle sera le lot commun) : préserver quelques heures un espace/temps en dehors du mouvement migratoire, un instant suspendu : un temps pour se voir, se toucher, se dire des mots, se savoir en vie. Arriveront-ils à retrouver leur nom, leur identité, leur chemin ? Car le vertige guette ce genre de vie, même pour ceux qui semblent les mieux armés pour l’épouser. Lente descente au pays de la décomposition humaine.

En 2004, le collectif MxM avait déjà tenté de s’approprier les matériaux arides de notre réalité la plus contemporaine. L’écrivain Patrick Bouvet avait, dans Direct collecté, monté et recyclé les mots et les images du 11 Septembre, posant là aussi une redoutable question au théâtre : saurez-vous attraper cette langue, pouvez-vous en faire votre miel théâtral ? La réponse est venue sous la forme d’un dispositif théâtral parfaitement guerrier conçu par MxM, assumant que les mots (et leurs mensonges) tuent. Confrontés à un montage d’images à la fois décalé et percutant, ces mots télévisuels de la guerre commentée (de la guerre comme commentaire et annonce permanente sur fond de vide généralisé), ces mots commençaient à sonner autrement, les images, détournées, commençaient à les faire parler faisaient parler autrement.

Dans la mise en scène d’Electronic City, on assiste à ce même mélange explosif des langues et des genres : textes, corps vifs, corps filmés, trois grammaires qui cohabitent, se frottent, et finissent par s’articuler très finement, au point de nous faire littéralement entrer dans ce monde sans lieu. Comme happés dans un trou noir, les spectateurs sont très vite projetés en dehors de tout territoire et de toute habitude. Quelques signes voudraient encore nous faire croire que nous sommes dans la réalité ordinaire. Un lit, un fauteuil, une table, des fragments de monde, des appuis, des repères. Mais très vite tout bascule. Le réel est comme suspendu. Noir. Où sommes-nous ?

La question se pose pour nous, comme pour cet homme qui ne sait plus dans quelle ville il a échoué, après l’oubli de sa valise dans la chambre d’un hôtel dont il a oublié dans quelle autre ville il se trouve. Avec, à l’intérieur, le code de la porte qui pourrait lui donner accès à la chambre où se trouve le code de la porte. Un n½ud de M½bius vertigineux, qui affole toute logique, magnifiquement redoublé, dédoublé en échos infinis par un jeu d’écrans : les hommes semblent se démultiplier à l’infini dans ce monde qui ne distingue plus rien. Sur scène, les trois écrans nous éloignent à chaque plan un peu plus du moindre ancrage humain.

A mesure que nous voyageons avec les deux protagonistes, nous nous éloignons de toute terre habitée. Comme une lente dérive dans l’atmosphère sans limite. Le jeu des acteurs ajoute encore à cette perte de repères. Très accentué, comme prélevé dans ces séries télévisées qui emphatisent le monde pour mieux le neutraliser, il donne ce sentiment d’apesanteur, d’hébétude un peu inquiétante. Avec une grande simplicité de moyens, le vide gagne du terrain, et les destins modernes nous apparaissent dans leur incroyable vacuité. Au point que bien sûr, la seule issue, la seule respiration sera d’en faire un film. Un nouveau tour de la cité électronique. Elle en a visiblement plus d’un dans son sac. C’est captivant. Et très flippant.

Depuis plusieurs années, le Collectif MxM réside à la Ferme du Buisson, qui coproduit et présente toutes ses créations.

> Electronic City, de Falk Richter, par le collectif MXM au Théâtre Silvia Monfort, ms. Cyril Texte, traduction et dramaturgie Anne Monfort, Du 31 mars au 11 avril.



Mots-clés : Falk Richter
Inséré le : 26/03/2010 18:02