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Massacre à la Cité de la musique

Ludovic Lagarde revisite un glaçant opéra de Wolfgang Mitterer

Chapeau : Début avril Ludovic Lagarde met en scène un ouvrage glaçant et baroque qui révèle un univers musical bien peu orthodoxe. A l’occasion du passage de l’opéra Massacre de Wolfgang Mitterer, d’après une pièce de Christopher Marlowe, à Nîmes et puis à Cité de la Musique à Paris, nous vous invitons à relire l’article paru sur notre site en septembre 2008.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : compte-rendu (Mots-clés : )

Genre Ressource : compte rendu

Genre Agenda : musique

Apparence :

Rubrique : Le Vrac

Ludovic LAGARDE Metteur en scène
Christopher MARLOWE dramaturge
Wolfgang MITTERER compositeur
David SANSON rédacteur

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du 01/04/2010 00:00 au 01/04/2010 00:00
Salle : Théâtre de Nîmes
04 66 36 65 00
Nîmes 30000 France (Sud-Est)



du 08/04/2010 00:00 au 09/04/2010 00:00
Salle : Cité de la Musique
221 av Jean Jaurès
01 44 84 44 84
Paris 75019 France (Ile-de-France)




Texte : A Porto, le Teatro nacional São João est un théâtre à l’italienne construit en 1798 dont les sombres et austères boiseries aux teintes lie-de-vin et or forment un parfait écrin pour le « spectacle » auquel on est venu assister, ce samedi 20 septembre 2008 : la mise en scène, signée Ludovic Lagarde, de Massacre, opéra de chambre de l’Autrichien Wolfgang Mitterer (créé en 2003 dans le cadre des Wiener Festwochen) inspiré de la pièce Massacre à Paris de Christopher Marlowe. Au générique de cette nouvelle production initiée notamment par l’association Théâtre & Musique dirigée par Antoine Gindt et par la Casa da Música – la sublime salle de concert/« maison de la musique » construite par Rem Koolhaas, inaugurée à Porto en 2005 – dans le cadre de son festival Novas Músicas, on trouve une belle réunion de fortes personnalités artistiques.

A commencer par Wolfgang Mitterer, compositeur hors formats né en 1958, et « enfant terrible » d’une jeune scène musicale autrichienne amatrice de musiques « mixtes », c’est-à-dire incorporant l’électronique à l’instrumentarium traditionnel (Olga Neuwirth, Bernhard Lang), dont il se distingue notamment par un parcours qui l’a vu frayer avec nombres de musiciens issus des scènes improvisées et jazz ou de la new wave industrielle, de Wolfgang Reisinger à Matador, en passant par le grand Tom Cora. La pratique et le catalogue de cet organiste de formation, qui enseigne aujourd’hui « la musique et l’ordinateur » à l’université de musique de Vienne, se ressentent de cette approche instinctive et sensuelle du phénomène sonore : « Je cherche des sons non entendu, inouïs. Je crois qu’on a besoin aujourd’hui d’un son nouveau », explique-t-il à Antoine Gindt dans le programme du festival Musica à Strasbourg, où est cette semaine repris ce Massacre. De fait, son usage de l’électronique le rapproche de celui qu’en font certains musiciens de la scène électronique expérimentale actuelle, comme est venu en témoigner le formidable et décapant concert d’orgue (augmenté d’un sampler et d’un ordinateur portable) qu’il donnait, au lendemain de cette première, dans la grande salle de la Casa da Música (il se produira également à Musica, le 28 septembre)… Icl y a ensuite la figure étonnante de Christopher Marlowe, mystérieusement assassiné à l’âge de 29 ans, en 1593, alors qu’il était en train de donner naissance au théâtre élizabéthain : Massacre à Paris, écrite en quelques jours au lendemain de la nuit de la Saint-Barthélémy, est l’ultime pièce de son auteur, que Wolfgang Mitterer a choisie après avoir initialement pensé confier le livret de son ouvrage lyrique à un écrivain contemporain…
Entre les deux, il y a Ludovic Lagarde : par son parcours même, qui fait se côtoyer les écritures contemporaines (en témoigne son compagnonnage avec le poète Olivier Cadiot) et un répertoire baroque qu’il a souvent travaillé à l’opéra (voir ses Lully, Gluck, Charpentier, réalisés avec le chef d’orchestre Christophe Rousset), celui-ci apparaît comme le trait d’union quasi naturel entre ces deux univers à priori fort éloignés. Il faudrait parler également de l’équipe de fidèles collaborateurs qu’il a réunis autour du projet (l’éclairagiste Sébastien Michaud, la costumière Fanny Brouste, la dramaturge Marion Stoufflet…), mais aussi de l’ensemble Remix, qui, avec son chef Peter Rundel, assure l’exécution musicale de cette partition pour 9 instruments et électronique : né avec la Casa de Música, Remix s’est imposée en quelques années comme l’une des plus aventureuses formations vouées au répertoire d’aujourd’hui…

Sur la scène, projeté dans un hier qui est peut-être aussi un demain, c’est aussi, en quelque sorte, à un ballet d’étranges personnalités que l’on assiste, médusés. Sur la trentaine de personnages de la pièce originale, Wolfgang Mitterer et son librettiste en ont conservé six : la Reine de Navarre, Catherine de Medicis (toutes deux incarnées par la soprano Nora Petrocenko), le Roi de Navarre, le Duc et la Duchesse de Guise, le roi Henri III. Ils ont surtout tiré du texte originel un enchaînement de situations discontinues, qui se détachent du déroulement linéaire pour s’organiser autour de phrases chocs, presque des slogans, qui traduisent la violence tragi-comique de la langue de Marlowe, cette écriture « très forte et simple » dont parle Mitterer, tout en lui conférant une résonance contemporaine (l’ouvrage a été composé au moment de l’invasion américaine en Irak) : « Ce qui m’intéressait, c’était que des gens s’entre-tuent en apparence pour des questions philosophiques, d’opinion, de croyance, alors qu’en réalité ils s’affrontent pour des questions d’argent, d’intérêt, de possession, etc. C’est ainsi à toute époque », explique encore le compositeur. Ainsi le livret privilégie-t-il les situations d’ensemble : le texte fait la part belle à l’incantation, à l’imprécation, les différents protagonistes – campés par des chanteurs-comédiens également admirables – agissant davantage à la manière d’un ch½ur, et il faut attendre la douzième des dix-sept séquences qui constituent l’ouvrage pour assister au premier véritable dialogue/duo.
Cela a pour effet d’amplifier la dimension frontale, l’impact martial, la violence sourde et sèche qui se dégage de cette assemblée de zombies en collerettes surgissant de l’ombre du fond de la scène comme des mannequins sur un podium pour ourdir leurs complot et donner leur fourberie ou leur détresse en spectacle. La musique est au diapason : une trame électronique préenregistrée – de sons bruitistes en déflagrations numériques, cette trame fait également la part belle aux samples et aux citations, notamment de musique baroque (Bach, Tallis) – a fourni à Wolfgang Mitterer son canevas de base, à partir duquel s’est articulée l’écriture vocale, puis le traitement instrumental. Cette manière assez peu orthodoxe – du moins dans le champ des musiques dites « savantes » – donne vie une musique très particulière, que l’on aurait du mal à rattacher à une tradition quelconque, n’étaient peut-être les inflexions parfois « viennoises » (expressionnistes) de l’écriture vocale : résolument atonale, recourant parfois au sprechgesang, celle-ci pousse les interprètes aux limites de leurs registres. La partition fascine sans cesser de générer un sentiment d’inconfort qui ne s’atténue qu’en de brefs instants (la Lamentatio, ou encore ce finale instrumental presque planant).
La mise en scène élaborée par Ludovic Lagarde est au diapason de cette tragédie de chambre : sans aucun élément de décor (ce sont les lumières, magnifiques, qui ont à charge de sculpter l’espace), elle fait la part belle au jeu des comédiens, mais aussi à des projections vidéo traitées pour partie en temps réel : allant et venant sur le devant de la scène, un caméraman filme les protagonistes, captant leurs visages en très gros plans dont certains sont ensuite projetés sur les moniteurs qui surplombent la scène : figeant les rictus qui déforment ces visages généralement peinturlurés, ces images renforcent la dimension grotesque de la farce cruelle qui se joue sous nos yeux, permettant au plateau de sécréter « ses propres documents », selon les mots de Marion Stoufflet : la mémoire du spectateur vient se mêler à ces bribes de mémoire collective qui défilent sur l’écran, images de guerre et documents d’archives symbolisant le caractère universel d’une pièce qui, à la fin du XVIe siècle, était donnée en plein air, sur des tréteaux à l’origine. La mise en scène évolue ainsi en permanence entre ses deux pôles : l’universel (les titres des 17 séquences/chapitres sont projetés sur des écrans, pour souligner leur dimension canonique, générique) et l’intime : telle est également la fonction de la danseuse Stéfany Ganachaud, dont le corps nu, morcelé par la vidéo, permet de faire « pendant à la théâtralité sur-affirmée des personnages de Marlowe », d’à la fois atténuer et faire saillir la cruauté qui émane de cette assemblée spectrale.
Encore une fois – comme on avait par exemple pu s’en rendre compte avec le magnifique Fairy Queen, sur un texte d’Olivier Cadiot –, on admire l’intelligence avec Ludovic Lagarde utilise des éléments et médiums qui, chez beaucoup d’autres, passent trop facilement pour des tics cache-misère propres à un certain théâtre d’avant-garde branché (corps dénudés, usage de la vidéo, jeu typographiques des mots et des phrases projetés sur écran). On ressort de ce spectacle abasourdi, groggy et secoué – mais avec la sensation d’avoir assisté à quelque chose de rare, et découvert un compositeur des plus singuliers.


> Massacre, opéra de Wolfgang Mitterer, ms. Ludovic Lagarde, a été créé le 20 septembre 2008 à Porto, dans le cadre du festival Novas Músicas. Il est repris le 1e avril au Théâtre de Nîmes et les 8 et 9 avril à Cité de la Musique à Paris.



Mots-clés : opéra, austère, guerre, religion, conflit, intime, particulier, universel, spectres, baroque, collerette
Inséré le : 29/03/2010 11:43