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Domaines hybrides
Chapeau : La seconde édition du festival Hybrides, initié par le metteur en scène Julien Bouffier, est venue secouer le paysage scénique montpelliérain – bien plus rigidifié qu’on croit – en débusquant toute fixité de la place du spectateur. Impressions sur une folle semaine.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu (Mots-clés : )
Genre Ressource : compte rendu
Genre Agenda : théâtre
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Oscar GOMEZ MATA performeur
Gérard MAYEN rédacteur
domaine_hybrides_petit.jpg (titre : Domaines Hybrides / )
nicolas_lieber_credit.jpg (crédits : Nicolas Lieber / titre : petit_hybrides / )
rect_2_hybrides.jpg (titre : rect_2_hybrides / )
Texte : On aurait beaucoup aimé rendre compte valablement du spectacle
Optimistic vs Pessimistic, de la compagnie suisse L’Alakran, autour du
performer Oskar Gomez Mata. Celui-ci met le spectateur en situation d’expérience radicalement hors du commun. Du coup, il appellerait aussi une expérimentation critique radicalement renouvelée. Laquelle se sera soldée, pour l’auteur de ces lignes, par un échec.
Or, s’il est un ˝message˝ – avec le maximum de guillemets – que ce spectacle transmet, c’est que
« dans l’échec se trouve la solution » . Cela y est répété à plusieurs reprises. A rester tout du moins prudemment dans le seul champ des arts vivants, voilà qui semble indiquer le rôle absolument irremplaçable de ces derniers. Simplement y faut-il qu’une claire conscience des limites des actes artistiques, par la nécessaire puissance d’échec de leurs artifices, excite indéfiniment une frontière courant entre illusion et utopie. Et sur ce fil d’une expérience sensible, que cette conscience pousse toujours à rejouer l’invention du rapport de soi à soi, à l’autre et au monde.
Attardons-nous un peu sur l’échec critique susmentionné. S’il n’est en aucun cas exempt d’une implication active de l’observateur dans ce qu’il observe, l’exercice critique suppose tout du moins de parvenir à établir une certaine distance analytique. Cela ne fût-ce, déjà, que pour parvenir à consigner une collection d’éléments caractéristiques de la pièce observée. Or voilà bien ce qui ne peut pas à tout coup fonctionner, ce qui peut être franchement empêché, par la pièce
Optimistic vs Pessimistic.
Comment cela ? C’est que tout son projet et son action consistent justement à perturber constamment tout dispositif susceptible de se fixer entre son observateur et ce qu’il observe. Il n’y a pas d’autre manière de la recevoir, en position de spectateur, que de performer soi-même la mobilité de ce rapport. S’imaginer pouvoir y instaurer une juste distance d’observation, s’y soucier d’en consigner des éléments, c’est commencer d’engager un projet de fixité qui menace aussitôt d’annuler la pièce même dans son objet – lequel dénie cette fixité. Partant, la validité de l’observation qu’on prétendrait en restituer.
Cette expérience est vertigineuse. Elle est celle d’un art de la performance, qui produit ses éclats en ruinant incessamment la rencontre de passé et de futur qui nourrit l’exact présent qu’elle remet en jeu. Oskar Gomez Mata et ses deux acolytes excitent ouvertement la puissance manipulatrice de l’acte scénique. En même temps au comble de la drôlerie, parfois au bord de la provocation, et démultipliant toute une complexité de niveaux d’actes et de discours, ils réveillent le spectateur dans le trouble à se savoir lui-même manipulateur d’art et d’artistes,
via la performativité de sa demande et de son attente. La question est franchement embarrassante – dès lors, combien salutaire… – lorsqu’évolue tout un groupe d’acteurs amateurs, recrutés sur place et ignorant tout de la pièce, réduits à l’exécution de tâches qui ne sont pas sans évoquer des corvées.
Au regard de son intrigante et affolante – et réjouissante – puissance perturbatrice, on put trouver que le dialogue entre le
performer Gomez-Mata et l’astrophysicien Michel Cassé, qui faisait suite, replaça la soirée sur les rails d’une écoute docte entre experts et néophytes. On y suggéra, assez dangereusement, que le raisonnement scientifique aurait habilitation à rendre compte de tout, sinon du moins à tout connecter, voire englober. Cela alors même qu’il s’agissait d’expliquer qu’une pleine appréhension de la physique quantique tend, justement, à ruiner la position d’autorité surplombante de la science sur le monde. Superbe paradoxe. A chacun de s’en saisir.
Optimistic vs Pessimistic était conjointement programmé à Montpellier par le festival Hybrides, et par le Centre chorégraphique national de la Ville. Cela, en ce qui concerne ce dernier, dans le cadre de la série des
Domaines, que ce centre pilote tout au long de la saison, pour faire visiter la complexité d’univers d’artistes transdisciplinaires, proches le plus souvent de la scène de la danse-performance de déconstruction de la représentation spectaculaire – dite plus couramment
non-danse.
Hybrides ici.
Domaines là. Des
domaines hybrides ? C’est tout à fait ça. Pour ne parler que de sa scène théâtrale, Montpellier est soumise depuis un quart de siècle à un effet laminoir, pris entre le festival des aimables théâtres du monde, dit
Printemps des comédiens, et un Centre dramatique national doctement voué à l’entretien du théâtre de textes de bon ton. A présent, on ne saurait attendre un sursaut esthétique,
a fortiori éthique, après la pantalonnade que vient d’y constituer la nomination à sa tête de Jean-Marie Besset, par décision discrétionnaire de Frédéric Mitterrand allié pour ce faire à Georges Frêche. Du côté de la danse, le paysage induit par la cohabitation du festival Montpellier Danse et du CCN de Mathilde Monnier est certes plus stimulant ; toutefois, non sans son lot d’engourdissement institutionnel.
C’est cela que vient rafraîchir le festival Hybrides, impulsé par le metteur en scène Julien Bouffier, sur le mode d’une déflagration de quelques jours à peine, emportant l’adhésion d’un grand nombre de partenaires très divers, entraînant un public fortement renouvelé – côté jeunesse estudiantine particulièrement – et donnant autant d’importance aux déjeuners entre spectateurs et artistes, à la confection quotidienne d’un journal librement ouvert à tout auteur d’un jour, aux laboratoires technologiques et autres ateliers animés par des artistes, qu’aux rendez-vous scéniques proprement dits.
D’autant que ces derniers se bousculant en grand nombre, visitant une grande diversité d’expérimentations de toute nature, eurent tous pour caractéristique de déplacer le spectateur dans son statut, sa fonction, mais encore physiquement dans l’espace – qui est toujours espace imaginaire. Julien Bouffier annonce le festival Hybrides comme position manifeste
˝Contre un théâtre identitaire˝. Soit une perspective critique très valable.
> Le
festival Hybrides2 s'est tenu à Montpellier du 27 mars au 2 avril .
Crédits photos: Nicolas Lieber
Date de publication : 09/04/2010
Mots-clés : critique, échec, solution, provocation
Inséré le : 09/04/2010 17:16
http://www.alakran.ch/