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Histoires censurées
Chapeau : A l'heure où la France voit son ministre de l'Intérieur proner le droit à la censure, le Chili connaît lui aussi les affres de l'interdiction frontale. Par Bruno Tackels.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : analyse (Mots-clés : )
Genre Ressource : texte d'analyse
Apparence :
Bruno TACKELS auteur
Bruno TACKELS rédacteur
Texte : A l'heure où la France voit son Ministre de l'Intérieur (avec 71 % des Français avec lui) s'interroger sur le droit à l'existence de la littérature, le Chili connaît lui aussi les affres de l'interdiction frontale du poème. Avec le siècle nouveau, quand le monde moderne passait de la censure directe à l'étouffement insidieux du sens par ceux-là même qui le produisent («la sensure», magnifiquement formulée par Bernard Noël dans
l'Outrage aux mots), il faut se rendre à l'évidence: la censure revient en force, et en toute sécurité.
Saluée à l'unanimité par le jury du Fonds d'aide aux artistes, la pièce de Manuela Infante, jeune dramaturge chilienne, ne sera ni publiée, ni montée à Santiago du Chili. Suite aux pressions des militaires et de différents sénateurs, la ministre de l'Education (ici, pas de ministère de la Culture, juste quelques aides et bourses attribuées au compte-gouttes) a obligé le jury à revoir son jugement. Nivia Parma, Présidente de ce jury, a démissionné sur le champ –un acte absolument inouï dans ce pays.
Mais que contient cette pièce pour faire peur à ce point? Elle raconte la vie du général Prat, valeureux conquérant qui a mené, au XIXe siècle, la campagne du Pérou. Elle la raconte pour ce qu'elle fût, violente et carnassière, avec sa violence inhérente, pas trop chirurgicale, et ses pulsions naturelles, en l'occurrence son désir pour un jeune soldat.
L'enjeu semble dérisoire, vu de France. Pourquoi empêcher la publication d'une pièce qui parle d'une époque révolue, maintenant que le pays en a définitivement fini avec son passé militaire et en entré de plein pied dans la démocratie? C'est justement que le Chili n'a pas vraiment réussi à tourner la page. Et le théâtre apparaît véritablement comme une arme, précieuse et dangereuse à la fois, pour faire le deuil de l'enfer pinochiste. A croire que tous ne le souhaite pas.
Mais peut-on dire que les choses sont si différentes chez nous, pays de la République et des Droits de l'homme? Comment analyser cette incapacité à voir (à lire) la vie et les pulsions d'un pédophile? Ou le parcours dramatique d'une famille incestueuse (comme dans
l'Epi Monstre de Nicolas Genka, toujours interdit de vente aux mineurs). Ne faut-il pas y voir la même cécité sur notre propre histoire? Et notre incapacité (croissante) à lire nos origines (socratiques), fortement ancrées dans une pulsion pédophile censée devenir éducatrice? L'interdiction de la littérature n'est pas un enjeu moral, mais d'abord politique. Et on ne peut se contenter de renverser les termes du débat, comme le fait Michel Séonnet, en posant que la littérature se doit elle aussi à un devoir de responsabilité morale. Elle est tout le contraire: la littérature pénètre en des zones que la morale ne peut circonvenir. C'est d'ailleurs à cette condition, au prix de ces explorations difficiles, aussi monstrueuses soient-elles, qu'une éthique de vie commune est rendue possible.
Toute civilisation a besoin de ses monstres. Et nos héros, militaires ou bons pères de famille, n'existent que parce qu'ils ont leur double intérieur (antérieur), leur face monstrueuse, heureusement empêchée...
Par la littérature.
Il faut donc se battre pour elle, quelle qu'elle soit, quelles que soient les violences qui s'y fantasment. Il y va, n'en déplaise à Monsieur Sarkozy, de notre sécurité collective, et de notre liberté de rêver.
Date de publication : 28/10/2002
Mots-clés : censure
Inséré le : 28/10/2002 00:00
Thèmes : politique générale,