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Lettre à la Cour

Chapeau : L'écrivain Nicolas Genka, condamné au silence après la suspension de la publicité pour son ouvrage L'Épi monstre en juillet 1962, rédige une «Lettre à la Cour» et accuse ces lois qui relèvent plus de l'arbitraire que de la justice.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : texte d'artiste (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'artiste

Apparence :

Nicolas GENKA auteur

Texte : Chacun sait -nul, du moins, n'est censé ignorer- comment la loi de 49 sur les «publications destinées à la jeunesse» a été changée par une ordonnance du 23 décembre 58 en loi sur les «publications de toute nature». Mon avocat d'hier, Me Maurice Garçon, a durablement commenté l'article 14, et j'ai porté son plaidoyer devant la Cour européenne des droits de l'homme. Quant aux vraies raisons du maintien de l'interdit sur L'Épi monstre, voici ce que j'en écrivais à M. Bernard Joubert, l'auteur d'une anthologie érotique publiée à La Musardine l'an dernier: «Ces raisons toutes nues, «idéologiques» comme le rappelle l'anthologie, le maintien, très spectaculaire, de l'interdit, aurait quelque mal à les habiller aujourd'hui en griefs de «pornographie accusée». Votre Anthologie érotique de la censure épaule, en effet, mes Premières Maisons de la ville en leur tome 1, à savoir ma Lettre à la Cour européenne, pièce enregistrée par la même instance (de Strasbourg) dont elle invite le président à éprouver, dans le champ de l'article 14, la constitutionnalité de celui-ci. Il est peu banal qu'une anthologie sur le sujet de la censure se préoccupe des vrais dessous d'un interdit. La vôtre est la première, la toute première à signaler que «pour une raison inconnue (l'arrêté Marcellin) ramenant les précédentes dispositions à une simple interdiction aux mineurs ne paraît pas au Journal officiel et ne devient donc pas effectif».
Je vous devais bien de vous l'exposer, la raison, quand ceux qui l'ont dans leurs dossiers ne l'eussent pas fait pour un empire.
La raison -la plus obscurcie de toutes- est que réclame justice (à la cour d'appel de Paris) celle que l'on écrase en mon nom, comptée avec Jeanne la pudeur dans le matériel de publicité en faveur de L'Epi monstre, c'est-à-dire en faveur de l'annonce interdite, l'annonce de la révolution, méthodiquement incriminée.
Plus d'interdiction de publicité, y pensez-vous? Les applicateurs de l'article 14 avaient-ils porté à sa fleur fatale, sous le couvert de l'interdit, cet inimitable «art d'écrire» formé aux encriers de la Propaganda-Staffel, pour que s'effondrât de toute sa hauteur, le monument de procédure qu'il inspirait?
Réfléchissez...
Ledit «visionnaire de l'histoire» (Malraux) n'en récoltera pas moins la tempête, puisque trois mois après la remise au pas de Marcellin (29 janvier 1968), c'est devant le tribunal de l'histoire que va l'emporter l'annonce en procès, marquant aux jurés qui la rouvriront, l'éprouvant au terme d'un suspense où l'on attend le septième art, ce qu'elle entend par «épi monstre».
Vous signalez encore, mais je l'ai fait moi-même sans fruit (chez l'éditeur et à l'émission d'Hervé Claude en présence de Me Kiejman, de
J-J. Pauvert, de Costa Gavras), l'une des principales «exagérations(commises) dans la médiatisation du martyre». Que dire d'une pareille exagération, sinon qu'elle aura fait le jeu de l'adversaire? «(...) Faire accroire que dès parution, Jeanne la pudeur, le second titre, endossait son propre arrêté d'interdiction quand la vérité est infiniment plus expressive, permet en effet de restreindre, sinon de ruiner tout à fait la distribution de l'ouvrage, et par là de mettre à l'abri de la curiosité publique l'épigraphe et l'avertissement indésirables, bref d'occulter les procédés sur lesquels revient ma Lettre à la Cour
Puis-je ici rappeler, comme le fit ailleurs Me Garçon, la disposition à laquelle la police des publications indésirables renvoie le matériel humain déclaré «de publicité en (leur) faveur?»
«Les officiers de police judiciaire pourront, avant toute poursuite, saisir, arracher, lacérer, recouvrir ou détruire tout matériel de publicité en faveur de ces publications».
Ajuster, somme toute, à cet intraitable «tout matériel» l'article 28 de la loi Guigou (art. 706-47 du Code de procédure pénale), c'est mettre l'hôpital devant le cimetière.


Date de publication : 28/10/2002


Mots-clés : censure
Inséré le : 28/10/2002 00:00
Thèmes : politique générale, institutions, écriture,