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La censure? Quelle censure?
Chapeau : Les menaces de censure qui pèsent sur la production culturelle sont-elles à prendre au sérieux? Cédric Lagandré analyse la censure comme une manoeuvre de l'Etat pour maintenir l'illusion de son pouvoir pyramidal.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : analyse (Mots-clés : )
Genre Ressource : texte d'analyse
Apparence :
Cédric LAGANDRE auteur
Cédric LAGANDRE rédacteur
Texte : «Le fascisme, ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est d'obliger à dire.» Roland Barthes
Les menaces de censure qui pèsent sur la production culturelle sont-elles à prendre au sérieux? Comment un État occidental, soumis aux conditions modernes de communication, peut-il prétendre réguler les flux d'images et de paroles? Quelle dérisoire mesure que d'interdire le porno à la télé ou le récit d'un pédophile quand Internet donne accès aux sites les plus
trash? L'exécutif se montre là plus soucieux de s'assurer la popularité de ceux qu'il prive des moyens de comprendre la complexité de leur époque que de mettre en œuvre une politique «efficace», qui ait prise sur le réel. La réalité du monde contemporain, et notamment le décloisonnement moral que les moyens de communication modernes ont provoqué, dépasse tellement les organes officiels du pouvoir qu'ils en sont réduits à donner le change.
La censure d'État sert à maintenir l'illusion d'un pouvoir pyramidal, celui d'un État imposant sa loi et limitant d'en haut la culture de la base. Elle satisfait ainsi une conception simple du pouvoir comme rapport à deux termes, le dominant et le dominé, mais elle rend du même coup beaucoup moins perceptible la réalité du pouvoir, ce que Foucault appelait ses «mailles»: c'est-à-dire un pouvoir s'exerçant depuis chaque point du corps social, non pas verticalement mais horizontalement.
Par ce subterfuge, la censure peut maintenir l'illusion d'un langage subversif, terroriste, susceptible de mettre en péril l'ordre social. Et, en même temps que légitimer son propre langage, occulter la censure réelle qu'exerce sa domination unilatérale. Avec cette conséquence: la dépossession généralisée du langage, par laquelle nous sont progressivement ôtés les moyens de nous saisir comme sujets.
La télévision regorge d'exemples de cette dépossession : ainsi, à chaque catastrophe, le journaliste télé se doit d'aller voir les sinistrés pour leur donner la parole. Discours type du «catastrophé»: «
les pouvoirs publics n'ont rien fait, le niveau de l'eau monte jusqu'ici, c'est la psychose, etc.». Eh bien quoi ? Faudrait-il attendre autre chose ? Mais pourquoi leur donne-t-on la parole, puisque non seulement ils n'ont rien à dire, sinon ce qu'en ont dit les sinistrés de la précédente catastrophe, mais qu'en outre s'ils s'avisent de dire quelque chose, ce sera de toute façon ce qu'en attendent les journalistes dépêchés sur place? Il y a une grande moquerie dans tout cela: d'aller faire parler des gens soi-disant réels, mais qu'on a préalablement dépouillés de toute parole propre, et dont on est sûr qu'ils ne feront que reproduire un ensemble donné, borné, de significations. Peu de chance, donc, de voir le sinistré expliquer que le débordement du fleuve, par les bouleversements qu'il produit dans sa ville, et en dépit des dégâts matériels ou humains évidemment regrettables, distille une étrange atmosphère de
fête, une étrange excitation qui est celle qu'on éprouve au contact du réel, et qui explique à elle seule les gestes de solidarité qu'on ne manque pas de constater.
Telle est la véritable censure, que camoufle l'effet de manche de la censure officielle: la dépossession du langage rend impossible la formation d'un discours minoritaire. Et la langue majoritaire n'est pas une langue qui dit quelque chose, mais un dispositif qui contrôle les significations d'usage et assure leur auto-référentialité. Un peu à la manière des scénarios des films américains à grand spectacle: il s'agit toujours, plus ou moins, du même scénario, et le plaisir qu'on en tire, c'est celui de la vérification ou de la confirmation d'un certain système de valeurs, d'un certain ensemble de significations connues et dont la valeur n'est pas à justifier (le héros blanc triomphant du mal). Ainsi que l'écrivaient Adorno et Horkheimer, la seule utilité des détails, dans ce cinéma (l'échec temporaire du héros, la rudesse du héros avec l'héritière trop gâtée...) «
est de correspondre à la fonction qui leur a été assignée dans le schéma», c'est-à-dire de «
confirmer ce schéma en devenant partie intégrante de celui-ci» (
Dialectique de la raison).
La censure réelle est celle qui censure le réel, c'est-à-dire le dispositif par lequel les significations d'usage sont contrôlées, et toutes renvoyées au Spectacle comme le fondement ultime de leur signification. L'impossibilité d'user d'une autre langue que celle de la fiction médiatique. La fictionnalisation du monde est devenue telle que c'est désormais ce qui, traditionnellement, relève le plus proprement de la fiction, à savoir le roman ou le film, qui est soupçonnée de «réalisme», et à qui l'on demande de garantir sa dimension «fictive». Tant qu'on en restera là, la censure officielle ne sera pas autre chose qu'une supercherie démagogique, destinée à maquiller l'artificialité du Spectacle.
Date de publication : 28/10/2002
Mots-clés : censure
Inséré le : 28/10/2002 00:00
Thèmes : politique générale,