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Le mot censure

Chapeau : Camille Laurens témoigne de la manière dont elle fût interpellée par la douane marocaine qui jugea utile de confisquer de façon arbitraire un livre au titre douteux...

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : texte d'artiste (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'artiste

Apparence :

Camille LAURENS rédacteur
Camille LAURENS écrivain

Texte : Il y a une quinzaine d'années, passant la frontière du Maroc où je venais d'obtenir un poste, j'avais dans ma voiture des cartons pleins de livres. Un douanier m'arrête, farfouille d'une main négligente dans une pile et en extrait un volume qu'il regarde avec stupeur, sourcils froncés, montre à un collègue, puis à un autre, avant que n'arrive tout un bataillon d'uniformes en armes. Je me dis: «Quoi? Sont-ils tombés sur Le Contrat Social, sur Diderot, sur le marquis de Sade?» (je prêtais aux censeurs une culture, j'étais jeune). Non, c'était Le Roi se meurt. Personne ne l'avait lu, bien sûr, mais le titre à lui seul était un crime de lèse-majesté, et moi une criminelle, qui le divulguait. J'ai continué mon voyage sans cette belle pièce de Ionesco, mais avec tous les philosophes du XVIIIème, et mon cher Beaumarchais. Car la censure frappe au hasard, ses critères sont soumis à des bribes de morale subjective, à des interprétations erronées, à des approximations, c'est une espèce de jeu de dés, une sorte de loto-censure. Pourquoi interdire telle oeuvre et autoriser telle autre, caviarder ce passage et tolérer celui-là? C'est que le censeur agit au nom d'un intérêt supérieur, celui des innocents, des ignorants -enfants, croyants, vrais gens- pour les protéger des mots, de l'art, de la réflexion, de la subversion perturbatrice. Car le censeur est notre père à tous, il sait, lui, ce qui est bon pour nous, il vote le véto sans ciller, nous dit quoi penser, ou plutôt quoi ne pas penser, il a le sens sûr. Mais, comme le proclamait Victor Hugo, il faut toujours préférer la conscience à la consigne: les grands ciseaux qui coupent les ailes, le souffle et le reste n'ont jamais aidé l'homme à réfléchir -couvrez ce sens que je ne saurais voir. Nous sommes encore au temps de Molière, les Tartuffe abondent, et les Diafoirus qui prétendent extirper le mal: la société est malade, purgeons-la!
Et va pour les sangsues qui nous retirent le sens soi-disant pour nous secourir, alors que ce qui est censé nous guérir nous affaiblit et nous tue. Pourvu que je ne parle ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'opéra, ni des autres spectacles, ni des personnes qui tiennent à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous la direction, néanmoins, de deux ou trois censeurs. Ajoutons à la liste de Figaro la vie, le sexe, la réalité, la mort (comme si interdire Le Roi se meurt empêchait le roi de mourir...). Comment écrire, penser, créer, dans ces contraintes? Le geste créateur est un don, il se fait dans un souci de vérité, de liberté. Qu'en retour on l'accepte sans conditions, c'est bien le moins. Alors, s'il vous plaît, merci de renvoyer la censure.


Date de publication : 28/10/2002


Mots-clés : censure
Inséré le : 28/10/2002 00:00
Thèmes : politique générale, institutions, écriture,