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«Je refuse de tourner dans l'illégalité»
Chapeau : Le projet de moyen-métrage
le Nécrophile de Philippe Barassat est balotté au gré des refus et des agrémentations des institutions françaises soucieuses de préserver le champ cinématographique de «ce genre d'horreurs». Par Jean Roy.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : analyse (Mots-clés : )
Genre Ressource : texte d'analyse
Apparence :
Philippe BARASSAT réalisateur
Jean ROY rédacteur
Texte : Arrivé au journal moins d'une heure après notre demande d'entretien, le réalisateur Philippe Barassat est dans tous ses états.
Le Nécrophile, projet qu'il porte depuis le printemps 2001, est à nouveau menacé. Motif? Le sujet n'a pas l'heur de plaire. Un film se voit jugé par certains, non une fois achevé et offert au débat public, ou soumis à la commission qui délivre les visas de contrôle (ex «visas de censure») et a pouvoir de l'interdire ou d'en limiter l'accès aux adultes, mais avant tournage, sur simple lecture d'un scénario de vingt pages. Il fallait y voir de plus près.
«C'est l'histoire d'un très vieux monsieur qui se trouve être nécrophile, pas par perversion mais parce qu'il vit seul, isolé, comme dans ces maisons où l'usure du tapis finit par enregistrer les pas répétés chaque jour à l'identique. Il va donc chercher des mortes qui sont ses petites amoureuses. Il a une arrière petite cousine de dix ans dont la DASS (Direction de l'action sanitaire et sociale) s'occupe et qui lui demande de prendre en charge l'enfant. Il va de soi qu'il n'aime pas les enfants mais il accepte. Comme il ne s'occupe pas d'elle, elle est vite malheureuse et tente de s'enfuir. On la ramène et elle découvre ce que fait ce vieux monsieur et aussi l'incroyable tendresse de ces amours mortuaires. Elle est touchée, devient moins méfiante et lui aussi. Par ailleurs, il y a un Gavroche qui joue dans un coin, s'amourache de la fillette comme on peut le faire à son âge et va se venger de ce qu'elle l'ignore en dénonçant ce que fait le vieux monsieur au voisinage. Du coup, il n'a plus accès à ses petites amoureuses. Elle va s'offrir à faire la morte pour lui et il se passerait quelque chose entre eux s'il ne voyait soudain une veine qui bat. Ils deviennent alors les meilleurs amis du monde. Il y a là une dimension de conte et d'étrangeté sur le thème de l'amour, de la perversion amoureuse et de la passion.
«Après mes premiers courts métrages, qu'Alain Burosse m'avait permis de faire à Canal+, j'ai écrit le scénario du
Nécrophile, film d'une cinquantaine de minutes, que j'ai envoyé pour subvention au CNC (Centre national de la cinématographie). La commission a été moitié pour, moitié contre, dont la présidente qui a affirmé que le cinéma n'était pas fait pour présenter ce genre d'horreurs. Quand le scénario est repassé, cette fois en commission pleinière, l'avis a été favorable. J'ai obtenu une subvention de 350 000 francs, ce qui est beaucoup pour un court, mais il est vrai que mes films précédents étaient sortis peu avant avec un fort soutien de la presse. Le lendemain, le 6 mai 2001, j'étais convoqué à la brigade des mineurs où un officier de police, qui au demeurant m'a reçu très gentiment, s'inquiétait de mon travail car des groupes qui se voulaient anonymes, s'apprêtaient à porter plainte, ce qui est curieux pour un scénario qu'à peu près personne n'avait eu entre les mains. On m'a fait noter que je devais passer par la DASS pour attribuer le rôle de cette fille de dix ans. J'y vais et sors de l'entretien avec des garanties. Pendant ce temps, la subvention du CNC tardait à tomber.
«J'ai été ensuite devant la commission chargée de la protection de l'enfance, sept personnes qui représentent le CNC, la DASS, le ministère de la Culture, l'inspection de la Santé, le tribunal pour enfants, les directions de l'enseignement, du travail et de la main-d'œuvre. J'y ai trouvé des gens très ouverts qui ont été rassurés. Mais, quand ils ont délibéré, une voix s'est élevée pour dire que l'apologie de la nécrophilie était un crime prévu par la loi. C'était monsieur Lameyre, représentant le CNC. Du coup, entendant cela de la bouche de celui qui au sein de la commission incarne le cinéma, l'interdiction a été unanime. Je m'en suis entretenu avec Monique Barbaroux (directrice générale adjointe du CNC) qui a été horrifiée et a décidé qu'elle allait écrire pour donner la position du CNC. Par ailleurs, les tracasseries arrivent. Les médecins du travail refusent d'ausculter les enfants pressentis, affirment que le film va les détruire psychologiquement. Les parents se font traiter de mauvais parents. Le pédopsychiatre de la DASS donne lui un rapport favorable tandis que l'ARP (Association des réalisateurs producteurs) et Laurent Heynemann, président de la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques), se mobilisent. Monique Barbaroux demande que les deux voix du CNC jouent en faveur du film mais Lameyre resurgit. J'appelle alors directement le ministre en recours gracieux et Elisabeth Guigou suit l'avis de la DASS me donnant l'autorisation de faire tourner la petite fille. On découvre alors que, si on continue à ne pas toucher les sous alors que des frais importants ont été engagés, c'est au nom d'un texte sorti des placards pour l'occasion qui dit qu'un film doit se faire en conformité avec la loi.
«Entre-temps, la petite fille a grandi de dix centimètres et le vieux monsieur est plus petit qu'elle. Je refais le casting pour ce rôle et obtiens l'accord de Laurent Terzieff. Par ailleurs, on recherche le jeune garçon. J'envoie mon filleul, qui n'est pas le personnage, pour tester la DASS, et il n'y a pas de problème. Le film doit pouvoir être lancé à la Toussaint. J'envoie alors à la DASS les deux enfants qui pourraient convenir. Refus de la médecine du travail, qui donne un avis consultatif, non sur leur aptitude physique mais sur le contenu moral du film dont ils n'ont pas à juger après la DASS et le ministre. Le film repasse en commission et la DASS le soutient. L'accord serait acquis sinon que monsieur Lameyre redemande l'interdiction, ce qui fait que je me retrouve à avoir l'accord pour la fille qui a le rôle trouble et pas pour le garçon qui a juste à faire un bizou à la fille. Voilà où nous en sommes, sinon que, il y a trois jours, j'ai trouvé un gamin qui a plus de seize ans (NB: et ne relève donc plus de la protection de l'enfance) mais ne fait pas son âge. Le couple est touchant et crédible. Il joue avec la fille comme si c'était sa petite sœur, ce qui amène quelque chose de très tendre. D'un autre côté, l'essentiel de l'argent n'a toujours pas été remis, les syndicats du CNC ont pris la défense de Lameyre, la direction générale du CNC se sent ou se voit obligé de le soutenir, sur ordre de qui. le gouvernement a changé ? L'affaire devient de plus en plus politique. Moi, je refuse de tourner dans l'illégalité. Mes films ont toujours été jugés scandaleux sur scénario puis achetés dans le monde entier, y compris par les télévisions. De surcroît, la santé de Laurent Terzieff m'oblige à envisager un remplacement.»
Date de publication : 28/10/2002
Mots-clés : censure
Inséré le : 28/10/2002 00:00
Thèmes : politique générale, politiques culturelles, cinéma,