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Sur la voie de droite

Chapeau : Fin de la culture pour tous, Frédéric Mitterrand prône « la culture pour chacun ». Il est, pour Nicolas Sarkozy, l’artisan zélé de ses desseins en matière de politique culturelle : une offensive jamais vue de privatisation d’un bien commun, dont les artistes et créateurs vont payer la note au prix fort.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : enquête (Mots-clés : )

Genre Ressource : dossier

Genre Agenda : politique

Apparence :

Rubrique : 55

Jean-Marc ADOLPHE rédacteur

Texte : « Entre ici, ministère de la Culture, avec ton sublime cortège. Entre avec les artistes issus de l’ombre et disparus avec elle... » En 2002, Jean-Jacques Aillagon promettait de « sanctuariser » le budget du ministère de la Culture dont il avait alors la charge. Huit ans plus tard, son successeur, Frédéric Mitterrand, pourrait bien « panthéoniser » la dépouille du ministère
lui-même. Et nul doute que, paraphrasant l’emphase de Malraux lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, Frédéric Mitterrand retrouverait le ton de fossoyeur inspirant qui lui seyait si bien lorsqu’il animait Etoiles et toiles sur TF1. D’animateur à paillettes, après un détour hélas resté sans vrai lendemain par la réalisation cinématographique (le très beau Lettres d’amour en Somalie) et l’éphémère direction de la Villa Médicis à Rome, le neveu de l’ex-Tonton socialiste est donc devenu, par la grâce de Nicolas Sarkozy, ministre de la Culture et de la Communication : ministre « d’ouverture » d’un Président bling-bling qu’ennuient La Princesse de Clèves (en livre)et Jean-Luc Lagarce (à la Comédie-Française), mais qui est aussi bien capable de flatter le « monde de la culture », lors de ses voeux du 7 janvier 2010 à la Cité de la musique : « L’une des réponses à la crise, c’est la culture » ! Quant à savoir si Frédéric Mitterrand est l’une des réponses à la crise de la culture… Il fait pourtant ce qu’il peut, paie de sa personne, se déplace à tout va, et parle beaucoup (parfois même trop, cf. l’« affaire Polanski »), souvent pour ne rien dire. Par exemple lors de ses voeux 2010, adressés par voie électronique : « Une autre ère commence. En entrant dans un nouveau demi-siècle d’existence, le ministère se donne une nouvelle mission : après l’idéal de la “culture pour tous” – qui n’a parfois eu pour réalité que celle de la “culture pour quelques-uns” – je souhaite porter plus loin cette exigence en allant vers ce que j’appelle la “culture pour chacun”, c’est-à-dire pour chacun dans sa particularité et sa différence, quels que soient ses origines sociales, son héritage culturel et son lieu de résidence. » Il n’échappera à personne que ce nouveau concept de « culture pour chacun » (encore plus ridicule et prétentieux que le défunt « culture pour tous ») sonne en fait, dans la bouche de Frédéric Mitterrand, comme le vague éloge de la culture « de » chacun, « dans sa particularité et sa différence ». Cela ne mange pas de pain, sauf que s’y trouve incidemment liquidée toute ambition collective d’une politique publique. Mais au contraire, indexée sur les intérêts des industries culturelles.
Sans détour, le ministre de la Culture précise : « J’ai fait du numérique, et en particulier d’Internet, la priorité de mon action. » Internet ? L’un des seuls domaines où, jusqu’alors, l’Etat n’intervenait guère. Et où il se doit désormais de surveiller
et punir
. Punir ? Le Conseil constitutionnel a heureusement censuré certaines dispositions du projet de loi Hadopi, mais le gouvernement est loin d’avoir dit son dernier mot. Surveiller ? La France n’est certes pas la Chine. Mais il y a d’autres moyens, sans avoir recours à la censure, pour contrôler l’essentiel de ce qui circule sur la Toile. Par exemple, comme l’indique Frédéric Mitterrand, en favorisant « le développement des grandes infrastructures » mais aussi « la valorisation des contenus culturels », naturellement sans préciser lesquels. En dehors d’une vague allusion à « la protection du droit des auteurs sur Internet », pas un mot, dans le discours de François Mitterrand, sur les artistes, créateurs et autres « producteurs de contenus ». Les « distributeurs de flux » ont tout lieu de se frotter les mains. Comme cela s’est déjà passé pour les vraies autoroutes, l’Etat s’apprête à financer les gros tuyaux et les équipements sur lesquels les Bouygues, Vinci et autres Lagardère de la culture n’auront plus qu’à apposer leurs péages. Comme disait Hervé Digne, vice-président du Forum d’Avignon, en novembre dernier : « Si l’on investit dans la culture, c’est d’abord pour relier des êtres, mais aussi parce que c’est rentable. » Ou encore, dixit Nicolas Sarkozy lors des « voeux au monde de la culture », le 7 janvier 2010, « les perspectives de rentabilisation sont nombreuses dans la nouvelle économie du savoir », pour justifier des 750 millions d’euros accordés dans le cadre du Grand Emprunt pour « numériser le patrimoine ». Car le patrimoine, en attendant que le numérique ne s’en empare pour en faire profit, est l’objet de toutes les attentions gouvernementales. Et pour cause. Au Forum d’Avignon, le secrétaire d’Etat au tourisme, Hervé Novelli, ne s’est pas fait prier pour rappeler que « plus de 500 000 emplois en France sont générés par le patrimoine culturel, qui contribue pour 21 milliards d’euros au PIB » et que « 56 % des visiteurs étrangers viennent en France pour ses biens culturels ». Frédéric Mitterrand a vite compris le message, et s’est empressé de signer une convention Culture-Tourisme (laquelle permettra notamment de privatiser certains espaces du patrimoine historique, tandis que l’article 52 du projet de loi finances 2010 autorise le transfert de tous les monuments
historiques aux collectivités locales, qui pourront les mettre en vente au bout de vingt ans) en vantant « cette synergie vertueuse de l’économie et de la culture ». On allait passer sous silence, au menu de 2010, les « grands événements populaires » qui vont scander une année « particulièrement riche en célébrations nationales : anniversaires de Chopin, d’Anouilh, de Jean-Louis Barrault, de Du Bellay ou de Musset, sans oublier ceux du 18 juin 1940 et des indépendances africaines ». Frédéric Mitterrand, ministre délégué aux chrysanthèmes ? Pas seulement, car voilà l’ultime priorité du ministère de la Culture : « Un nouvel essor de la politique de la décentralisation. » Mais ceux qui espéreraient, sous cet intitulé, un redéploiement de l’action de l’Etat vers des initiatives en régions, en seront pour leurs frais. Car pour Frédéric Mitterrand, la « décentralisation culturelle » a pour traduction l’implantation du Louvre à Lens et du Centre Georges Pompidou à Metz, ainsi que le lancement du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM) à Marseille. Louant ces « grands médiateurs de proximité que sont nos musées » (sic), le ministre de la Culture ne souhaite pas leur opposer « l’immense pari architectural, urbain et culturel que représente le projet du Grand Paris » qui « doit être le centre d’un nouvel humanisme à visage urbain » (re-sic). Grand Paris que le président de la République présente sans fard comme « un chantier éminemment culturel », et dont il fait la priorité de ses priorités. Tous ces chantiers, virtuels et réels, vont évidemment coûter fort cher à un ministère de la Culture dont les poches sont trouées. Cette pénurie n’est pas nouvelle. En étant nommé rue de Valois, en 2002, Jean-Jacques Aillagon avait passé commande au cabinet KPMG d’un audit sur le budget du ministère de la Culture. Verdict : à moins de 1,3 % du budget de l’Etat, impossible de continuer à faire face à ses engagements. Faute d’obtenir du président Chirac et du premier ministre Jean-Pierre Raffarin des moyens en hausse, Jean-Jacques Aillagon avait alors commencé à élaborer la première politique libérale, en rupture avec les années Lang. L’idée était simple : mettre un terme à la « dispersion » des financements de l’Etat, recentrer son action autour de quelques missions régaliennes et de pôles d’« excellence » artistique ; et laisser les collectivités territoriales se débrouiller avec ces « gueux qui veulent chanter dans des cathédrales »(1). Le mouvement social des intermittents et la spectaculaire annulation de quelques-uns des plus importants festivals de l’été 2003 ont ralenti cette entreprise politique, sans la stopper. Plus discrètement, elle s’est poursuivie sous les « mandats » de Renaud Donnedieu de Vabres et de Christine Albanel. Frédéric Mitterrand arrive aujourd’hui pour revêtir sans états d’âme la défroque du croque-mort.
Naturellement, il faut faire semblant de rassurer la famille, et le vocabulaire est châtié. Par exemple, pour « anéantir le ministère de la Culture », on dira : « moderniser son action ». La Révision générale des politiques publiques, appliquée indistinctement, pourvoira à la réduction des effectifs dans les services du ministère de la Culture et les musées nationaux. Le « dépeçage » des Directions régionales aux affaires culturelles a déjà commencé, alertait en février dernier le syndicat SUD Culture. Strictement cantonnés à des tâches gestionnaires, les agents de l’Etat ne voient plus guère l’utilité de leur fonction. Sur le front de la création, les centres d’art sont quasiment exsangues. Les « scènes nationales » voient leur budget s’éroder d’année en année, mais le ministère de la Culture leur fixe désormais une obligation minimum d’autofinancement. Les compagnies de théâtre ou de danse sont soumises à la même pression comptable : le nombre de représentations devient ainsi le seul critère de reconduction d’un conventionnement.
Les lignes budgétaires affectées à la démocratisation culturelle et à la transmission des savoirs sont en totale perdition. Les collectivités territoriales, qui financent aujourd’hui à plus des deux tiers l’activité culturelle et artistique en France, sont à leur tour étranglées par le « racket » que leur impose l’Etat en leur confiant des charges nouvelles tout en leur ôtant des ressources budgétaires telles que la taxe professionnelle. Et comme si cela ne suffisait pas, la réforme des collectivités territoriales, en cours de discussion, leur ôterait la clause de compétence générale qui leur a précisément permis d’intervenir sur le champ culturel. Dans un appel intitulé La Culture en danger, le conseil général de Seine-Saint-Denis a été le premier à s’alarmer des « conséquences désastreuses » qu’aurait cette réforme pour la création artistique, les projets éducatifs et l’emploi. La réorganisation des directions du ministère de la Culture (d’où a notamment disparu la direction du Livre, tout un symbole) est l’outil qui permet de mieux coordonner cette attaque massive contre tout l’héritage de 50 ans de politique culturelle. Nouveau directeur de la Direction générale de la création artistique, Georges-François Hirsch (qui a accepté en toute connaissance de cause ces fonctions) n’a pas caché, lors des dernières Biennales du spectacle vivant à Nantes, que sa feuille de route incluait « la réécriture complète des règles du jeu entre Etat et institutions subventionnées », « la demande d’indicateurs sur la fréquentation, le budget, les financements de productions, l’accueil de compagnies »(2) ; et, pour toute demande de subvention, la qualification d’entreprise (qui exclurait de fait tout le régime associatif, qui concerne la plupart des compagnies). Pour l’heure, tout se passe pourtant comme si le « monde de la culture », à de rares exceptions près, continuait à attendre le crash en vaquant à ses occupations. Les artistes, on le sait, ont souvent besoin d’être aimés. Auraient-ils pris pour argent comptant ces quelques mots de Nicolas Sarkozy, qui, lors de ses voeux 2010, assurait que « la culture n’est pas là pour nous “divertir”, c’est une vigie fidèle qui nous prémunit de tout ce qui peut porter atteinte à notre humanité et qui nous aide à nous élever » ; et encore que « la culture n’est pas un champ à moissonner ni une forêt à mettre en coupe réglée, c’est une jungle foisonnante et un écosystème dont nous devons entretenir la vitalité, la variété et la non-conformité » ?
Ces quelques lignes obligées dans un discours de huit pages ne sauraient masquer la rupture qui est en train de s’opérer au sein de la politique culturelle. La « culture pour chacun » chère à Frédéric Mitterrand, que l’on pourrait autrement nommer l’« acculture pour tous », n’annonce rien d’autre que la privatisation à outrance d’un bien commun qui, quelles que soient les insuffisances que l’on pourrait lui reprocher (et dont une gauche en manque d’audace est en partie responsable), a produit en cinquante ans un vivier unique en son genre, dont la disparition est désormais programmée, et dont ne subsisteront que quelques « parcs d’attraction » comme ceux qu’est en train de concocter le Conseil de la création artistique. On se prend à rêver que seule une grève de la culture parvienne à stopper ce tsunami qui vient. Il paraît que nous sommes de doux rêveurs.

Date de publication : 15/06/2010


Inséré le : 15/06/2010 14:28