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Juste une image à la cité Gagarine
Chapeau : Une photo de Gil Bensmana a soulevé l'indignation des habitants de la Cité Gagarine à Romainville. Le photographe répond par l'auto-censure. Par Dominique Widemann.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : analyse (Mots-clés : )
Genre Ressource : texte d'analyse
Apparence :
Dominique WIDEMANN auteur
Dominique WIDEMANN rédacteur
Gil BENSMANA plasticien
Texte : Au pied des murs de la cité Gagarine à Romainville, le regard s'envole aux cimes de portraits photographiques géants -trois mètres sur cinq pour être précis- qui rythment pignons et façades aveugles. Ici une femme porte un cabas que le surdimensionnement alourdit de sa livre de quotidien. Là, un jeune homme crâne à fond, prêt à propulser ses deux roues en ligne comme une balle de flipper sur le tracé des allées de banlieue. Et là... rien. Ou presque. Un cache de papier laisse affleurer à ses bords une image dont l'on devine les contours, dessine une marge honteuse. Sous le carré blanc, un cliché qui représente deux gamins en train de se braquer le front avec des flingues en plastique a cédé au sommeil. Fait inhabituel, l'artiste Gil Bensmana a scellé en personne et de ses mains le corps du délit. L'image, dès sa mise au jour vendredi dernier, a scandalisé plusieurs habitants de la cité qui ont lu dans ces jeux de mains une source possible de jeux très vilains. On ne sait trop dans quel ordre chronologique, les policiers du commissariat des Lilas s'étaient rendus derechef sur les lieux prendre force photos de la photo qui leur a également inspiré assez de notes pour noircir plusieurs tableaux. Le tout a nécessité une station prolongée de la force publique au pied du mur, propre à aimanter les médias et à susciter une émulation sans entraves des commentaires de proximité.
Gil Bensmana est encore étourdi de ce barouf: «Mon travail répond à une commande de la mairie dans le cadre du Salon annuel des arts plastiques. Je me suis promené dans la cité avant de faire ces photos, aux heures où il y a du monde. La municipalité, qui me soutient depuis le départ, a fait distribuer des «avis de passage.» J'ai consulté les gens, expliqué mon projet. Il ne s'agit pas de reportage social ou politique. Ceux qui figurent sur ces photos ont pris la pose. J'ai moi-même vécu jusqu'à l'âge de dix-huit ans dans une cité, où je voulais d'ailleurs exposer. Elle est malheureusement trop enclavée et Gagarine s'y prêtait mieux, mais je voulais avant tout magnifier les gens, rendre une sorte d'hommage à ceux qui vivent dans l'une de ces cités que j'ai quittée. Je ne cherchais à donner aucun point de vue clair, ce sont les rencontres qui m'amusaient.» Fini de rire. De son côté la maire de Romainville, Corinne Valls prend les choses au sérieux: «La municipalité assume l'affichage de cette photo. Les réactions qu'elle provoque ont pour une part été montées en épingle. Reste que certains la lisent comme le symbole d'un mal-être qu'ils éprouvent réellement, bien que l'on retrouve ce genre d'image où des gosses font semblant de s'entretuer chez nombre de photographes, à commencer par Doisneau. On peut dire que ce type de geste est plus que banal chez les enfants, de tous temps. Et Gagarine, où j'habite, est une cité plutôt tranquille. Il me semble qu'il faut déconnecter la démarche artistique de Gil et ce qui a été «raccroché» à cette photo. C'est pourquoi nous avons bousculé l'ordre du jour des «Ateliers urbains» que nous tenons. Nous proposons également de mener un vrai débat sur la violence, qui n'est pas un sujet mineur . Tout cela révèle une société malade qui ne peut plus «se voir». Si par ailleurs l'art a servi de vecteur à une réflexion, saisissons-là, même si c'était involontaire.»
C'est volontairement et en toute conscience que Gil Bensmana a fait œuvre d'autocensure: «Ces images, par ailleurs éphémères et soumises aux intempéries, sont pour moi comme un cadeau aux habitants de la cité. Je ne veux pas leur manquer de respect , d'autant que je m'adresse à eux spécifiquement. C'est pour cela que j'ai apposé, physiquement, un interdit. L'image elle-même, je la referai n'importe quand. Au travers de l'interdiction, j'en suis totalement dépossédé. Elle va servir d'objets à des débats sur la violence, ou sur les enfants. Elle ne m'appartient plus. Le cache blanc que j'ai posé me la restitue et avec les traces de la photo que l'on aperçoit, cela redevient une image qui parle.» De quoi? D'art et de censure.
Date de publication : 28/10/2002
Mots-clés : censure
Inséré le : 28/10/2002 00:00
Thèmes : politique générale, institutions, photographie,