Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Your Future Our Clutter

THE FALL

Chapeau : Décidemment plus punk arty que dandy délabré, Mark E. Smith, seul rescapé de la formation originelle, entraîne la machine The Fall avec la même ferveur depuis plus de vingt ans. Your Future Our Clutter, sa nouvelle livraison, en témoigne : cette langue et cette musique acérées, aspirant les mots comme on arrache un enfant stupéfié au danger, sont toujours prêtes à en découdre avec l’avenir.
Date : Domino/Pias

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : compte-rendu (Mots-clés : )

Genre Ressource : compte rendu

Genre Agenda : musique

Apparence :

Rubrique : CD de la semaine

THE FALL groupe de musique
Frédéric FOREAU rédacteur

02_bury_pts_1__3_1.mp3 (crédits : The Fall / titre : Bury Pts 1 & 3 / )
09_weather_report_2_1.mp3 (crédits : The Fall / titre : Weather Report 2 / )
cover_thefall_grand.jpg ()
cover_thefall_petit.jpg ()

Texte : Fin lettré et ivrogne notoire, Mark E.Smith, en choisissant de nommer son groupe The Fall à la fin des années 1970, faisait directement référence au roman d’Albert Camus. Mais à l’évidence, il s’est attaché à ne pas adopter (totalement) la posture dégradante de l’homme moderne dépeinte par l’écrivain. En cela, il confirme une fois de plus sa spécificité et sa différence et quand on sait la langue de Mark E.Smith, on aborde excité l’écoute de Your Future Our Clutter, nouveau jalon d’une discographie pléthorique. D’emblée, on se dit que les suivistes du moment vont pouvoir remiser leurs prétentions rock’n’roll tant ces neuf titres taillent dans l’enveloppe électrique et visitent des contrées vouées aux labeurs post-punk et krautrock. On s’immerge donc sans sourciller dans cet album (le vingt-huitième !) qui n’a de cesse de creuser une veine rock sans fioritures tout en y adjoignant cratères noisy, cuts glitchy et autres perturbations radiophoniques, l’alliage n’étant pas pour déplaire au fan hardcore du groupe de Manchester.

S’inscrivant dans le sillage direct de l’impérieux Imperial Wax Solvent (2008), ce nouvel opus, en regard de son prédécesseur, gagne en concision ce qu’il perd forcément un peu en désinvolture. Mais qu’importe, par rapport au précédent il a mis à profit cette fameuse réplique qu’il scandait et ressassait sur le précédent effort : « I’m a fifty year old men and i like it » et envoûte un peu plus de ses psalmodies. A peine pourra-t-on déplorer certain manque de profondeur sur une paire de morceaux (Mexico Solvent et le western-spaghetti Cowboy George) : logiquement, c’est lorsqu’il revient au pur esprit punk que notre homme frappe le plus fort et sonne le plus juste (c’est à dire très faux vocalement). Renouant donc avec la veine la plus immédiate et accessible de The Fall, le reste de l’album est à l’avenant, rappelant les années ou Smith était associé à son ex-femme Brix. C’est d’ailleurs sur le rôle des femmes auprès de Mark E.Smith qu’il convient de s’interroger, tant l’intéressé sait alterner main de fer et gant de velours – et se révèle touchant de vulnérabilité lorsqu’il s’adresse implicitement à sa femme, Elena Poulou (unique membre permanent de The Fall depuis 2002) d’un : « You gave me the best years of my life » qui en dit long sur la personnalité complexe et lunatique de l’atrabilaire mancunien.

A dire vrai, avec son romantisme de hooligan, on aurait bien tenté un rapprochement entre Mark E.Smith et un rapace prêt à fondre sur sa proie, mais force est d’admettre que celui-ci semblerait bien capable de ressusciter une blanche colombe sous l’émerveillement naïf de convives qui n’y comprennent goutte. Une part de cette magie opportune provient sans doute de la relative stabilité esthétique qui suinte de Your Future Our Clutter, notre irréductible misanthrope s’étant appuyé ici sur la même équipe que pour le précédent disque (une situation inédite depuis des lustres). Relative seulement, car The Fall a cette capacité à incarner dans le même élan la splendeur et la laideur, le blasphème et la transcendance. Toujours maître du chaos, de la dispersion, avec Smith, tout semble ramené vers un point névralgique, là où le tumulte s’estompe parfois, on assiste au retour d’un rock aux guitares flamboyantes lorgnant vers des sonorités rockabilly. The Fall, c’est l’urgence, mais de celles qui ne versent jamais dans la brutalité gratuite. C’est aussi l’un des plus beaux manifestes musicaux de ces dernières décennies, et d’une certaine façon, cela culmine jusque dans les excavations de cet album (comprenez : réceptacle sonique). Alors, il est vivement conseillé de se gorger de ces borborygmes smithiens jusqu’à la lie, de ce post-punk motorique (l’immense Your Future Our Clutter/Slippy Floor, véritable décharge électrique aux rythmiques pétaradantes), de ces plages hypnotiques et décadentes (Bury Pts 1 & 3, par exemple), qui, telles des syncopes, s’apparentent à de véritables cures de jouvence effectives pour l’hôte mais également pour nous, ses auditeurs. Weather Report 2, ballade conclusive viciée, nous est livrée presque hachée et c’est une merveille d’y entendre un Mark E.Smith crooner en grande discussion avec la basse de Peter Hook, adoptant progressivement le débit flegmatique d’un William S. Burroughs pour finalement piétiner l’ensemble d’un revers de krautrock parasité. Puis vient une coda susurrée et anthologique sur laquelle il (dés)articule un : « You don’t deserve rock’n’roll » à la fois cynique, conscient, accusateur et rempli d’auto-dérision. Voilà quelle fièvre devrait animer tout jeune groupe soucieux d’emprunter des chemins de traverses aux inflexions quasi toxiques !

Date de publication : 22/06/2010


Mots-clés : post-punk, atrabilaire, historique, rage, paradoxe, rockabilly, crooner, dandy
Inséré le : 22/06/2010 19:04
Le site du label Domino - http://www.dominorecordco.com/artists/the-fall/

Thèmes : musique, rock,