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Dostoïevski sous le regard de Naples
L'édition 2010 du festival Napoli. teatro
Chapeau : En trois ans d’exercice, le Festival de Naples s’est hissé au premier rang du genre en Italie. Il se livre cette année aux travaux hors gabarit – notamment avec
I Demoni (Les Démons), d’après Dostoïevski, mis en scène par Peter Stein sur onze heures trente de rang.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu (Mots-clés : )
Genre Ressource : compte rendu
Genre Agenda : événement / festival
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Jean-Louis PERRIER rédacteur
Peter Stein Metteur en scène
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du 04/06/2010 00:00 au 27/06/2010 00:00
Naples Italie
Texte : Au Napoli. teatro festival italia, le théâtre habite la ville et la ville le théâtre. L’expérience de l’espace napolitain, dans un large registre de ses composantes, fait partie de la découverte. Elle conduit aussi bien dans les quartiers populaires que dans les lieux consacrés, comme le San Carlo, devant des macro-interventions ou au c½ur de micro-interventions comme avec
L’Attesa (L’Attente), série de pièces brèves sur ce thème, commandées à une dizaine d’écrivains (Milena Agus, Vincenzo Consolo ou Dacia Maraini – pour les plus connus en France), jouées, sans qu’il y paraisse trop, dans des lieux publics : poste, funiculaire, embarcadère ou pizzeria. Mais le grand jeu, cette année, résidait dans les travaux hors gabarit. Après l’Albergo dei poveri l’an dernier, le Festival a investi les anciennes brasseries Peroni, dont les abords portent encore les stigmates des luttes récentes à travers les proclamations d’ouvriers non reclassés. A l’immensité des espaces de brique et de béton répond celle de la durée des spectacles : ouverture avec
Lipsynch (huit heures trente), de Robert Lepage (
lire Mouvement N° 45), et final au
Cabaret Hamlet, de Mathias Langhoff (quatre heures trente), via
I Demoni (Les Démons), de Dostoïevski, mis en scène par Peter Stein (onze heures trente).
Significativement,
I Demoni, se jouait à bureaux fermés. Naples, à son tour, vérifie combien la forme festival est devenue inséparable des ½uvres de longue haleine. Certes, comme le disait Olivier Py, en satiriste de soi :
«… à la fin les spectateurs s’applaudissent eux-mêmes », mais ni plus ni moins que les acteurs, et c’est bien cela qui mobilise. Sous le retour largement fantasmé aux Grecs – ceux d’autrefois, pas ceux de Godard - la durée inscrit le partage, le désir d’appartenance, le choix de la distinction, dans une pratique probablement ritualisée du silence et de l’attention collective, l’appel, enfin, aux valeurs de la haute culture, dans une véritable redirection du regard au sens où l’entend Georges Didi-Huberman :
« Pour Berlusconi, regarder équivaut à acheter. Tout ce qui se voit sur ses télés est aussi à vendre. Je pense que regarder c’est le contraire : laisser s’échapper l’objet du regard pour en connaître le sens authentique » (1). La durée théâtrale est une forme d’apprentissage ou de réapprentissage du
« laisser s’échapper », un petit acte de résistance collective.
L’attrait fatal de Dostoïevski, c’est que ses romans paraissent prêts à porter au théâtre. Lequel n’a rien à y gagner s’il n’y inscrit pas sa propre trajectoire. Sauf à se résigner à fournir des éléments d’un débat, des rappels aux lecteurs oublieux, des coloriages d’atmosphères typiques. Chez Dostoïevski, les dialogues – qui peuvent être de véritables tirades - s’appuient sur des monologues denses, où se libèrent les voix autant que les pensées, comme un théâtre à l’intérieur du théâtre qui serait celui de l’autoréflexion. Les échanges sont étayés de véritables didascalies qui sont indications de gestes et de mouvements de scène. La rapidité, la précipitation même de l’écriture, ses ruptures, ses halètements, ses contradictions, suscitent une écoute autant qu’une lecture particulière.
« En Russie, tout le monde s’entend pour dire que c’est le moins littéraire de nos classiques – et sans doute le plus ardu. Vous savez sûrement qu’il dictait ses romans et parfois ne les relisait même pas… » rappelle un de ses admirateurs, auteur justement de
Dostoïevski trip, Vladimir Sorokine (2). Au théâtre, la parole retourne à la parole, elle revient vers celui ou celle qui enregistre – ce qui n’est pas sans poser des problèmes de traduction spécifiques.
I Demoni ont été créés l’été dernier chez Peter Stein, en Ombrie. La pièce vient de commencer sa tournée (départ de Milan en mai et arrivée à Paris en septembre, via quelques capitales européennes et New-York). Un lunch, un dîner léger et de nombreux entractes rompent les huit heures trente de jeu pur. Le choix de la durée est sans doute la principale audace de Peter Stein, mais elle est aussi ce qui se retourne contre lui, dans la tentation de suivre ces
Démons, minutieusement, scrupuleusement, parfois mot à mot, laissant le littéral l’emporter sur le littéraire. A la différence d’un Krystian Lupa, confronté aux
Frères Karamazov, il n’a pas cherché à pénétrer chez Dostoïevski, avec tous les risques que cela comporte. Il est resté sur le pas de la porte, considérant que trop lui était déjà donné, et qu’avec une demi-journée de théâtre devant lui, il lui faudrait quand même tailler court.
Peter Stein opère en metteur en scène-dramaturge, profil classique du siècle dernier, reversant sans compter son expérience de l’opéra au théâtre. Chacune des trois parties des
Demoni adopte un tempo dominant :
andante introductif,
vivo puis
presto et
agitato final avec ses morts en série. Les scènes autorisent de véritables numéros où les acteurs assurent de leur savoir-faire dramatique pour emporter les
bravi de rigueur. Les seconds rôles ou les seconds plans ne rateraient pour rien au monde les mimiques du genre, échanges de regards complices et gestes des mains pétris d’italianité. Il n’y manque même pas les moments choraux et les mouvements d’une « foule » plus clairsemée que sur les grandes scènes lyriques. Forts de leur bravoure, les premiers rôles apportent au public italien ce qu’il paraît attendre, même si elle ne sert guère la compréhension de Dostoïevski quoique Peter Stein se soit attaché à en réorienter les pôles.
Sans rien toucher au fond, par simple redistribution, il a sensiblement renforcé la place de Stavroguine. Il considère en effet qu’il :
« n’est ni réactionnaire, ni socialiste, ni affectueux, ni méchant, mais vide, indifférent. Il est étranger à toute idéologie. C’est le démon de notre temps, de la confusion absolue qui met sur le même plan le bien et le mal et, donc, rend licites toute les scélératesses. » (3) Pour toucher au vide du personnage, l’acteur n’en fait pas moins le plein d’expression : il tire la langue sans cesse, roule des yeux de cheval fou et se tord en tous sens au point qu’il devient difficile de comprendre comment Stavroguine a pu séduire autant de femmes - et d’hommes - en affichant les signes d’une évidente folie. L’emballement progressif de la mécanique narrative, l’enchaînement des scènes, conduit à ne plus conserver que l’action. Comme si les didascalies devaient l’emporter sur les mouvements de la pensée. Tout cela est mené avec un soin parfait, dans une mécanique de haute précision, avec un chic certain dans la simplicité des moyens convoqués, mais aplanit sans retour les terribles aspérités dostoïevskiennes.
Dans le même temps, Naples, qui se refuse à parler d’une voix unique, s’attachait à faire entendre Dostoïevski autrement. Indirectement, par la voix de ses « offensés et humiliés », tels qu’en eux-mêmes
La Fabbrica dei sogni (L’Usine aux rêves), de Davide Iodice, la mettait en marche. D’authentiques miséreux sont appelés à témoigner de souffrances et d’espoirs aussi ténus que leurs paroles. Ils interviennent depuis le dortoir public de la cité, dans les replis obscurs du
spaccanapoli, le quartier où se concentre encore la richesse historique de la ville et la détresse de son présent. A treize, cela va de soi, vrais acteurs et vrais gens mêlés, solidaires derrière une longue table, dans la posture que Leonard a légué à l’Eglise et dont s’est emparé Buñuel
(Viridiana), à cela près que la cruauté de l’Espagnol cède ici à la compassion. Les témoignages sont relayés par les acteurs sous le signe de l’hystérie collective, dans un enfer dont on ne saura s’il est chapelle ou prison, avant que les uns et les autres ne se rejoignent dans un paradis de carton, frappé au coin de l’utopie…
Autres échos, directement dostoievskiens cette fois, avec
Delitto e castigo (Crime et châtiment), de Silvia Garbuggino et Gaetano Ventriglia. Deux acteurs, quelques intervenants, deux fois trois heures et demie de déambulations et d’installations nocturnes dans le quartiers des Espagnols, entre
osterie et abris de guerre, cours d’immeubles et théâtre. Le tout sous haute surveillance et de la police et de l’équivalent local des grands frères. Le roman a été découpé en chapitres évidents, qui préservent la haute parole dans sa simplicité. Les deux acteurs-metteurs en scène démontrent qu’il est possible d’être habité, sans simagrées, de préserver la limpidité de la pensée, en s’attachant à chaque détail de la langue, y compris en faisant le clown. Malgré certaines naïvetés de mise en scène, il est difficile d’imaginer plus belle et claire élocution que celle de Silvia Garbuggino, ivrogne et sainte, et gestuelle plus appropriée de Gaetano Ventriglia (Raskolnikov). Entre les ordures délaissées par la grève des éboueurs, tandis qu’un fou se mêle à l’action et que les hurlements venus d’un bouge ou d’un balcon crèvent le vrombissement des scooters, deux siècles (le XIXème et le XXIè) et deux villes (Saint-Petersbourg et Naples) se retrouvent et se reconnaissent dans le désastre des leurs.
(1)
La Repubblica, jeudi 17 juin.
(2)
Le Magazine littéraire, N° 495, mars 2010.
(3) Programme du Napoli. teatro festival italia
>Napoli. teatro festival italia, jusqu’au 27 juin
>
I Demoni, Festival d’automne à Paris, Odéon ateliers Berthier, du 18 au 26 septembre.
>
Photos : Une :
La Fabbrica dei sogni (L’Usine aux rêves) > © Archivio Napoli Teatro Festival Italia
Article :
Dellito e castigo (Crime et châtiment) © Archivio Napoli Teatro Festival Italia
Date de publication : 23/06/2010
Mots-clés : théâtre, festival, littérature, Dostoeïvski, mise en scène
Inséré le : 23/06/2010 10:53
Thèmes : festival, théâtre,