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En finir avec le théâtre bourgeois
Skinner
Chapeau : Au Théâtre de la Colline, la mise en scène d'Alain françon déçoit. Une expérience qui nous fait prendre conscience d'une époque qui s'achève, celle du metteur en scène.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Alain FRANÇON Metteur en scène
Bruno TACKELS rédacteur
Michel DEUTSCH auteur
Texte : Il faut se faire à cette idée inconfortable: des artistes en apparences progressistes, convaincus qu'ils défendent des principes et des analyses «de gauche», forts d'une histoire forte en engagements et autres convictions irréprochables (Alain Françon est décidément de cette histoire-là, comme Michel Deutsch et toute l'équipe qui les accompagne –cela va sans dire), ces artistes qui construisent le discours socialiste depuis plus de vingt ans sont maintenant aussi pétrifiés, aussi sinistrés que le parti du même nom.
Skinner, la dernière pièce de Deutsch mise en scène par Françon à la Colline, apparaît même comme un fascinant laboratoire pour comprendre ce qui est arrivé au parti socialiste le 21 avril 2001. On y parle d'immigration, des centres de stockage pour ceux que l'on ne désire plus nulle part, des guerres qui font imploser les nations, de ces nouvelles irruptions de haines nationales, qui ont remplacé les guerres mondiales par des micro-guerres civiles, partout sur le globe.
La pièce de Deutsch s'attèle à un sujet central, grave, essentiel: la déportation généralisée qui gangrène la planète et qui se paie cash –un lourd tribut humain, pour réguler terres à partager, marchés à conquérir, traités à signer. Un vrai théâtre politique, que Deutsch s'essaie à construire dans
Skinner, à mi-chemin entre les (prétendument) fines dialectisations de la guerre d'un Edward Bond et la cruauté massive, prémonitoire de Sarah Kane.
On aimerait que cela fasse théâtre. Qu'un monde en sorte, et que ces violences fétides soient portées par une communauté d'hommes et de femmes (ils sont d'ailleurs maintenant un groupe –permanent– d'artistes abrités dans ce théâtre, et c'est une fort bonne nouvelle, sans aucun doute). Deutsch fait le pari, risqué, d'en donner sa vision d'écrivain pour la scène. On ne sait pas bien quoi penser du texte, tant il est brouillé par ce que l'on voit, qui empêche finalement toute lecture.
Que se passe-t-il sur la scène? Rien que de l'agitation, inutile, pathétique. Des décors chers et sans intérêt, qui lorgnent vers le cinéma, mimant Chéreau, sans jamais faire sens pour la pièce. Et puis des acteurs livrés à eux-mêmes, grotesques, mimant la guerre, mimant ce qu'ils sont (de grands acteurs, pour la plupart). Avec une débauche de moyens techniques qui laissent en suspens de vertigineuses et cruelles questions: combien d'hommes et de femmes, pour agir tout cela, et seulement ça, finalement?
Il faut le dire sans détour: Alain Françon doit s'arrêter pendant un an ou deux, prendre du temps, réfléchir, se reposer, lire des textes, parler à vue, se saisir du monde. Se nourrir ailleurs, c'est normal, c'est naturel. Rien d'étonnant à ce qu'il s'épuise de la sorte. Les cahiers des charges sont trop lourds. Il faut s'y opposer, et pouvoir dire, tout simplement: «là je m'arrête, j'ai besoin de temps. On se retrouve dans un an ou deux –ce qui ne m'empêche pas de diriger mon théâtre, comme je l'ai fait ces dernières années.»
Il a été, il est un excellent directeur de théâtre, Alain Françon. Il faut le dire, et le redire fortement, à ceux qui discréditent si gratuitement les artistes. Mais ne pas taire pour autant les grippées du système. Bien au contraire. C'est même plutôt un service à lui rendre. Lui dire que sa manière de traiter les questions contemporaines de la guerre en Europe est complètement à côté de la plaque. Une vision de salon, le signe qu'il ne sait pas bien, mais pas bien du tout de quoi il parle, Alain Françon, quand il parle d'immigrés, de passeurs, de putes, de pédés, de lascars. On sent bien que tout ce dont il parle ne lui parle en rien. Non qu'il faille connaître la dérive du roi Lear pour monter la pièce de Shakespeare. Mais, en revanche, il importe d'avoir des antennes bien aiguisées, qui puissent restituer
avec humanité l'inhumanité terrifiante de ceux qui peuplent le plateau. Jamais on ne sent cet exercice à l'œuvre dans l'univers aseptisé d'Alain Françon. Seule transpire la pose prétentieuse de celui qui croit connaître le réel –et qui n'arrive qu'à restituer, impuissamment, des images pauvres d'une situation si riche, si violente, si actuelle qu'on ne peut se contenter de voir sur la scène les gesticulations pathétiques d'acteurs non dirigés, non aimés –aussi talentueux soient-ils (Dominique Valadié, Carlo Brandt, André Marcon, Gildas Milin, Cécile Garcia-Fogel, Jean-Paul Roussillon, et d'autres encore). Et tant de non-travail confine parfois à l'insulte: Marcon est amoureux d'une petite frappe, une pute, qui suce les bites et lui rapporte de la thune. Et il l'aime, la salope. Or que voit-on sur le plateau; un acteur de renom, incontestablement talentueux, incapable de faire quoi que ce soit avec cette relation, face à un jeune acteur lumineux, exposé, lui, qui se donne, oui, corps et âme. Un tel écart, une telle non-pensée sans travail frise l'homophobie, latente, sans doute, mais bien réelle, au travail.
Mine de rien, cette expérience nous fait prendre conscience d'une époque qui s'achève. L'ère du metteur en scène est en train de disparaître, corps et biens. D'autres critères sont à prendre en compte. Le texte et les acteurs doivent être (redevenir) un levier. La mise en scène ne peut primer sur l'ensemble que si elle est magistrale, vibrante, pleine de fièvre, sûre de ce qu'elle fait lever, décidée à faire vivre un monde. D'autres langues pour la scène sont en train de naître, à nous de les regarder au bon moment. Il y a de quoi faire, et des forces à lever pour le faire.
Date de publication : 30/10/2002
Inséré le : 29/10/2002 00:00
Thèmes : théâtre,