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Le Goncourt est devenu bien classique...


Dernier royaume



Bruno Tackels livre sa contribution au débat qui entoure le dernier prix Goncourt. Dernier royaume, de Pascal Quignard, n'appartient à aucun genre.


«Les menaces juridico-policières qui pèsent actuellement sur la littérature en viendraient presque à gommer ce qui importe vraiment, l'arrivée d'un livre essentiel, et la fête mentale qu'il déclenche. Les trois (premiers) tomes de Dernier Royaume (au singulier, lui) font partie de ces moments forts de l'histoire littéraire, quand on ne sait pas nommer précisément ce qui s'ouvre au regard. A quel genre ressortissent ces volumes? A aucun qui soit d'ores et déjà constitué. Ou alors une encyclopédie déchargée de la corvée d'être système, juste ses éclats. De chapitre en chapitre (courts souvent, pleins d'ellipses et de trouées), Pascal Quignard dépose ses flâneries païennes, qui disent bien que l'art du conteur n'est pas tout à fait mort. C'est un monde d'avant les théologies qu'il nous conte, un monde où les mythes travaillent, et font penser, un monde où le jadis affleure et consume nos âmes dans le monde raconté.»

Les lignes qui précèdent, rédigées la semaine dernière, devaient faire l'ossature d'une chronique à paraître dans le prochain numéro de Mouvement. Elles étaient visiblement prémonitoires. Maintenant que ce livre (ces livres) se trouve sous les projecteurs de la scène littéraire, on comprend mieux ce qui se passe quand un livre n'est décidément d'aucun genre –au-delà de tout genre déjà constitué. Et qu'il se trouve primé, légitimé par le prix prestigieux de tous les prix littéraires, l'instance qui conforte et reproduit le genre par excellence, le roman, genre de tous les genres littéraires dits modernes.

Et que se passe t'il quand un livre qui n'est d'aucun genre se trouve labellisé par l'instance à légitimer le genre moribond du roman? Il se passe que la petite communauté littéraire montre quelques signes d'énervements, pour ne pas dire plus, tant elle sent bien que c'est son identité même qui se trouve magistralement dérangée. Et c'est au sein même du jury du prix Goncourt que l'émoi est le plus perceptible. Brisant le traditionnel devoir de réserve, on entend depuis 48 heures d'éminents membres de ce jury mettre en cause le bien-fondé de ce choix en faveur de Pascal Quignard. Et pour cause: Dernier Royaume ne fonde ni ne conforte en aucune façon le genre littéraire paresseusement dominant depuis plus d'un siècle. Ou plus exactement, il reprend le roman pour s'en déprendre, et mener une lente et longue médiation sur l'histoire de la littérature –une pensée à partir de cette histoire devenant littérature. Ce que résume sagement la Présidente du jury, Edmonde Charles-Roux: «C'est un très grand écrivain français. Il a écrit un livre qui n'est pas un roman, mais qui est mille romans. Chaque paragraphe est un roman en puissance. C'est cela que nous avons couronné.» Et non l'œuvre dans sa totalité, comme on le lit dans les commentaires trop pressés de la presse du jour. C'est que les «intellectuels» semblent gagnés par la nonchalance paresseuse d'une ignorance assumée. Il n'y a qu'à prendre le fulgurant commentaire de Jorge Semprun, membre du jury, qui lâche sans vergogne: «Ce livre n'est pas novateur. Il n'ouvre aucune voie littéraire. C'est très classique, très convenu, très prolixe. Tout cela est finalement très parisien, même très parisianiste, chic et chiqué.» Monsieur Semprun ne travaille plus que par antiphrase. A moins qu'il ne travaille plus du tout. A-t-il au moins lu le livre de Pascal Quignard? Lequel habite dans l'Yonne, et dont le récit navigue en des siècles où Paris s'appelait encore Lutetia. Mais la remarque de Jorge Semprun est a contrario fort éclairante: les écrivains installés dans ce temps ont du mal à penser qu'il existe une écriture en dehors des deux siècles de rayonnement d'une ville qui a survalorisé le roman, au point de se faire croire qu'il n'existe aucune forme d'écriture réelle en dehors de lui...

Pascal Quignard vient tranquillement ébranler ces certitudes. On le lui fait donc payer fort cher: il démontre qu'on peut écrire autrement, en dehors de ces histoires d'ego qui décrivent l'ego qui écrit son ego tiraillé par l'écriture impossible de cet ego qui écrit à cause de son ego. Derrière la boutade, ce constat cruel: la grande majorité des romans qui s'écrivent ne mettent en scène que le «je» qui écrit –et n'ont plus aucune idée du souffle d'écriture qui devrait pouvoir s'en écrire. D'où le jugement sans appel d'un gardien du temple romanesque: «Ce livre n'est pas novateur». Et pour cause, il essaie de dire que l'écriture peut survivre hors l'injonction tyrannique à dire le prétendument toujours nouveau. Il essaie de faire entendre d'autres voix, d'autres temps, et qui viennent prendre le relais, nourrir, relancer, ébranler nos apparentes certitudes.

Et puis vient ce soupçon: Pascal Quignard, prix Goncourt? Mais est-ce vraiment un livre «sérieux»? Passant du côté de la reconnaissance publique, il se perd, il passe de l'autre bord, non? Soupçon de l'idéologue sectaire qui continue à penser que ce qui s'adresse largement trahit forcément la pensée pure. Oui, sortons de ces mauvaises ornières, et réjouissons-nous qu'un livre de réelle exigence se trouve placé sous les projecteurs du grand public. Oui, un livre profond et nécessaire peut trouver l'assentiment du plus grand nombre. Et passant de l'autre bord, il y reste ce qu'il est: une pensée forte, intègre, jamais débordée. On n'a pas l'habitude, c'est vrai. Walter Benjamin disait que le fascisme commençait à se dissiper quand le jouir et le penser pouvaient se retrouver ensemble. Et c'est bien ce qui se passe avec Dernier Royaume. On y trouve, mêlées, l'exigence de la pensée et l'adresse large, ouverte -possible pour tous ceux qui cherchent l'humanité. Pascal Quignard nous fait voyager, très loin de Paris, il est vrai, en des zones qui laissent la part belle à ces ombres qui errent –l'espace de la littérature. Qui n'a décidément rien à voir avec ceux qui décident (politiquement) pour la littérature.

Et la vrai joie, aujourd'hui, est que le poème s'est trouvé plus fort que les décideurs (tueurs) du poème. Une petite victoire qui sera lue par de très nombreux milliers de lecteurs de Dernier Royaume.

Dernier Royaume (Les Ombres errantes, Sur le jadis, Abîmes). Grasset. 17 euros, 19 euros et 18 euros.


Bruno TACKELS,
Publié le 2002-10-29

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur), Pascal QUIGNARD (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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