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Le silence des mots, le venin des images
+ ou - là
Rachid Ouramdane aiguise une cinglante réflexion sur l'inquiétant affolement du regard moderne.
Il faut se défier des leurres du direct. Il faut soumettre toute image à analyse critique de son propre discours. Et cet impératif se fait urgentissime dans le cas de l'image télévisuelle, parvenue à un degré d'omniprésente fascination recelant un potentiel néo-totalitaire. Toutes ces excellentes pensées sont autant de lieux communs, que ressasse une génération entière de créateurs nourris à cette source, dans leurs savantes propositions technologiques volontiers assénées avec la raideur prétentieuse d'exercices.
Mais Rachid Ouramdane se déplace là où on attend l'artiste: au-delà du raisonnement, d'emblée entendu, + ou –là nous demande ce que ça nous fait, dans le corps de l'intelligence sensible. Et ce que la danse y peut. Plus nettement que dans ses précédentes propositions ce créateur franchit le pas de la mise en spectacle, et tout autant de sa désignation comme auteur –il dit «concepteur»- assumant ses choix à l'avant d'un collectif.
Il a, ce faisant, construit une machine à la fois simple et redoutable, qui entraîne le spectateur depuis l'ironie grinçante, jusqu'à l'inquiétude oppressante. Cette machine est simple dans sa mise en œuvre technologique: captations et retransmissions synchrones, décalées ou différées; traitement des images par effets de solarisation, incrustations, flous, saturations; cadrages resserrés, interversion des sujets, renversement des plans, etc. Une grammaire pré-numérique, mise en œuvre par Jérôme Dupraz, et que croise le travail musical opéré par Frédéric Nogray avec Frédéric Voisin.
Tout aussi limpide, la mise en œuvre des stéréotypes visuels ordonnant l'univers mental occidental moderne: du témoignage plein face «réaliste», au gros plan sur tendre baiser, et des langueurs de la mode aux émois de karaoké. Mais tout autant que les six actants oeuvrent à la représentation fictionnelle de leurs personnages de mannequin, vamp, sportif, chanteur de variétés, ils se soumettent à la sur-représentation de leur propre fiction à l'image. De glissements du réel, en petites morts du sens, le regard du spectateur s'en mêle, entraîné sur la pente inquiétante d'un néo-illusionnisme, où s'épuisent la surenchère de personnalités en projet, qui n'adviendront jamais.
Rachid Ouramdane est lui-même présent sur le plateau. Chorégraphe par ailleurs, il garde toujours les yeux bandés, à la seule exception d'un grand moment de narcissisme kitsch.
Loin d'être aveugle, sa science est de prélever, traiter, aiguiser, de cinglante manière, de redoutables tableaux, d'un absurde David Bowie poursuivi en imitation play-back; d'un énigmatique nu menacé de renversement; d'une cruelle métamorphose in vivo, à la Cindy Sherman.
D'une sophistication glacée, la démonstration est conduite avec une sorte de lenteur prudente, se défiant de tout emballement dans une auto-fascination rythmique ou technologique. Et la très simple absence des mots, ce propre irremplaçable de la danse, ici opposé au déluge parlé qui est l'autre caractéristique du petit écran, restitue aux corps un saisissant pouvoir révélateur du venin des images. Et on pourrait choisir d'être «plus ou moins là», entre le souvenir de la très verticale transe médiatique du 11 septembre, par Ben Laden, et la déconstruction de l'actuel dispositif tout allongé d'héâtre-élévision, par Boris Charmatz.
Créé en 2002 au Manège de Reims, programmé aux Nouvelles scènes de Dijon, + ou – là était à l'affiche du Centre Pompidou, dans le cadre du Festival d'automne à Paris, du 31 octobre au 4 novembre.
Gérard MAYEN,
Publié le 2002-11-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : danse, art visuel, multimédia, spectacle vivant,
Mot(s) Important(s) : chorégraphie, conscience, corps, télévision, artiste, communication, complexité, dispositif, festival Nouvelles Scènes de Dijon,
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Rachid OURAMDANE (chorégraphe), Jerome Dupraz (musicien), Frédéric NOGRAY (compositeur), Frédéric Voisin (compositeur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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