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«Que l'on rétablisse la douane départementale!»
De Jean-Louis Debré à Mouvement en passant par Nicolas Bourriaud dans Beaux-Arts Magazine, la décentralisation à la sauce Raffarin a du mal à passer dans certains estomacs.
«La décentralisation, ce n'est pas le bazar! Ce n'est pas une grande braderie qui laisserait la République en morceaux. Prenons garde à ce que cela ne conduise pas l'Etat à être dépossédé subrepticement des missions relatives à la cohésion nationale.» Devant les assises des conseils régionaux à Strasbourg, par la voix de Jean-Louis Debré, Président de l'Assemblée nationale, c'est donc au sein même de la majorité présidentielle que se font entendre quelques-unes des craintes les plus vives à l'égard du vaste projet de décentralisation que Raffarin a promis d'engager «dans les 150 jours».
Les milieux culturels ne sont pas les derniers à s'inquiéter des dérives à venir d'une décentralisation menée au pas de charge, qui devrait voir de nombreuses compétences actuellement assumées par le ministère de la Culture et ses directions régionales, directement transférées aux collectivités régionales.
Dans les pages du magazine Danser (novembre 2002), Agnès Izrine rapporte des propos pour le moins inquiétants de Laurent Brunner, conseiller de Jean-Jacques Aillagon pour le spectacle vivant: «En réalité, cela fait bien longtemps que l'Etat ne peut plus imposer son avis contre les tutelles locales. [...] Décentraliser les structures va obliger les régions à se doter de compétences financières et artistiques». Laurent Brunner prend exemple sur «les hôpitaux, les écoles où les routes [...] on constate que la gestion est plutôt bonne en général». Pour le conseiller du ministre, «l'étiquette ‘national(e)' est plus un label qu'une question de réalité, de terrain ou d'argent. Prenons les Scènes nationales: il y en a soixante-cinq pour environ soixante-huit départements. Il est donc clair qu'il s'agit de scènes départementales.» Est-ce à dire que le ministère de la Culture s'apprête à retirer son label et ses financements, et partant, toute sorte d'exigence, à ces «scènes départementales» qui sont tout de même aujourd'hui, quoi qu'on puisse être parfois fondé à critiquer une certaine frilosité artistique, assujetties à travers un cahier des charges, à un service public de la culture?
Dans sa chronique mensuelle pour Beaux-Arts Magazine (novembre 2002), Nicolas Bourriaud revient pour sa part sur «l'affaire» de l'Ecole des beaux-arts de Nîmes. Mentionnant aussi la révocation récente du directeur du Frac Languedoc-Roussillon, ou encore la polémique autour du Frac Bretagne, à qui certains élus reprochaient de ne pas assez se consacrer à des artistes régionaux, Nicolas Bourriaud ironise: «Pourquoi s'arrêter en si bon chemin? Il faudrait être logique: par exemple, que les pouvoirs politiques locaux aient le courage d'instaurer un nouveau mode de recrutement dans les institutions artistiques, en nommant des directeurs de musée, d'école d'art ou de Frac qui auraient pris soin de ne jamais sortir des limites de leur canton! [...] Poussons le raisonnement un peu plus loin: n'est-il pas scandaleux de voir des artistes métèques, parfois même parlant d'autres vocables que le nôtre, se vautrer dans nos galeries d'exposition avec des œuvres propagandistes de la dépravation, de la mixité et de la subversion. Montjoie Saint-Denis, par la male mort! Qu'on rétablisse la douane départementale!»
Plus sérieusement, Nicolas Bourriaud interroge à bon escient: «Le volontarisme culturel qui a marqué la France, de Malraux à Lang, laissera-t-il la place à un modèle purement régional, quitte à ce que les Languedociens soient contraints de se rendre à Marseille pour visiter une exposition d'art contemporain? Vision caricaturale, bien entendu: mais les institutions régionales, pour le moment, d'autant plus fortes qu'elles sont également soutenues par l'Etat, c'est-à-dire par une instance extérieure aux enjeux politiciens locaux.»
Dans son prochain numéro (novembre-décembre 2002), Mouvement ouvre à son tour le dossier de la décentralisation, avec ce titre en forme de question: «Quelle culture de la décentralisation?». On souligne dans ce dossier que «la droite semble disposée à renier sans états d'âme tout l'héritage de Malraux, et à dévoyer le concept même de ‘décentralisation' qui, faut-il le rappeler est né d'abord d'une conjonction particulière d'initiatives individuelles (principalement des artistes) et d'une vision nouvelle de la Culture comme Service public qui a d'abord animé le cœur de grands commis de l'Etat, avant de toucher celui d'hommes politiques dont les projets pour la France dépassait l'horizon de leur propre carrière. Ne conviendrait-il pas de faire fructifier cet héritage-là, plutôt que de le dilapider en le privatisant par petits bouts.» Et de citer Jacques Rigaud dans sa préface aux Politiques culturelles en France (collection Retour aux sources à la Documentation française): «Il faut oser rappeler que la politique publique de la culture participe de la construction de la République et de la démocratie. Faut-il remarquer que cette construction, jamais achevée, est une création continue?».
Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2003-11-06
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : politique, politique culturelle,
Mot(s) Important(s) : décentralisation, ministère de la Culture, démocratie,
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Nicolas BOURRIAUD (journaliste), Jean-Jacques AILLAGON (ministre de la culture), Laurent BRUNNER (personnage politique), Agnès IZRINE (journaliste),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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