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Tout un monde qui délire
Le Tas, de Pierre Meunier
Avec Pierre Meunier, le plateau devient tout à la fois laboratoire, fabrique et table du philosophe. Avec toujours la grâce diaphane de l'enfant qui ouvre l'œil. A la Passerelle de Gap, les 19 et 20 février.
Depuis qu'il existe, le théâtre est au fond resté bien monomaniaque. Déchaînements, haines, trahisons, tempêtes dans les âmes et crimes pour l'amour, d'une femme ou d'une idée –la palette est finalement peu ouverte, en regard de la variété des possibles qui font le monde.
Il y a deux ans de cela, alors qu'on lui demandait, question passe-partout, ce qu'il faisait en ce moment, Pierre Meunier avait répondu, sur un ton très décidé: «Là, maintenant, je travaille sur le tas...». Et il a commencé à parler de ses recherches sur le tas, des découvertes qu'il faisait, de son immersion dans le monde de la physique granulaire, le monde des grains, gros ou petits qui font des tas. On ne voyait pas bien, mais on imaginait. Avec Pierre Meunier, on se met très vite au travail de l'imagination. Et de l'étonnement. C'est pour cette raison que ce qu'il nous fait voir peut être vu à tous les âges, de 4 à 94 ans. Personne ne s'use ni ne se perd dans le travail jouissif de la découverte et de l'étonnement, quand le plateau devient tout à la fois laboratoire, fabrique et table du philosophe. Avec toujours la grâce diaphane de l'enfant qui ouvre l'œil.
Après la gravitation, les chutes et les ressorts, ce sont les tas qui deviennent source d'émerveillement. Cette chose si simple, l'agrégation de grains de la matière qui forment une masse, compacte et silencieuse, infiniment grande, infiniment petite –voilà qui ne va pas de soi, et qui appelle à rêver.
Après toutes sortes de manipulations expérimentales, épaulé par son fidèle comparse Jean-Louis Coulloc'h, et tout occupé à nous faire entrer dans son délire, Pierre Meunier fait une pause. Et tente une improbable, branlante conférence, une lutte avec la matière pour arriver, quand même, à mettre des mots sur tous ces incroyables récits qu'elle ne nous livre pas. D'où cette formule définitive autant qu'instable: «Le tas fait-il silence parce qu'il a déjà tout dit, ou parce qu'il n'a rien à dire?» On ne le saura jamais, il a emporté son secret avec lui. Ce qu'il n'arrive pas à nous dire, lui Meunier l'éthéré, c'est l'autre, Coulloc'h le terrien qui va le faire. Rejouant tous les standards du cinéma expressionniste allemand des années vingt, il suggère, engage, suspend l'infinité de ses mouvements, que nous regardons comme une danse horrifiée, un cri arrêté, un doux délire, où les corps, chairs et pierres, se mêlent, se frottent et se brutalisent. Le drame humain avec son cortège sentimental cesse de mener le monde pour laisser place au paysage minéral, qui n'en est pas moins agité que celui des hommes. S'ouvre alors l'espace d'un chant, magnifiquement orchestré par la bande-son d'Alain Mahé, un musicien de la scène (avec le Théâtre du Radeau, notamment, ou encore Ko Murobushi) qui sait composer avec les matières, toutes les matières.
Mais de quoi ça parle, ce travail sur le tas -demande la raison parlante (celle qui ne sait pas trop comment écouter sa part d'ombre, sa frange qui rêve)? Et bien ça ne parle pas trop, ou alors ça délire, entre grotesque et fragilité. Oui, c'est le délire qui conduit, le délire du théâtre, qui rejoint singulièrement celui de la science. Comme dans le travail de Jean-François Peyret, qui dialogue avec la biologie (même si les outils et la forme qui en sortent sont très différents), la science dans ce qu'elle a de plus pointu nourrit et altère la fable traditionnelle du théâtre. La spéculation scientifique fabrique de nouveaux rêves pour la scène [1]. Après une heure trente de batailles avec les pierres, entre apaisement et monde dévasté, la scène du théâtre ressemble à un désert, un monde lunaire, un espace suspendu, halluciné qui aurait trouvé le moyen de se passer des hommes.
1-Inversement, le théâtre peut devenir un stimulant pour la science. Après les avoir beaucoup écouté, Pierre Meunier a réuni des spécialistes de la physique granulaire, en Sorbonne, et sous la docte présidence du cinéaste Otar Iosseliani, ils ont improvisé, mimé d'improbables conférences qu'ils n'auraient jamais pu faire «en vrai». Un vrai délire.
Bruno TACKELS,
Publié le 2002-11-06
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : imagination, physique, sol, objet,
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur), Pierre MEUNIER (metteur en scène), Jean-Louis COULLOC'H (acteur),
Passage(s) : Théâtre de la Bastille Paris 75011 , Héxagone Scène Nationale Meylan 38240 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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