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Pré-construisez, dé-construisez, il restera toujours quelque corps
Multi(s)me
Chapeau : Chancellement cinglant et mauvais goût scintillant au rendez-vous auto-réflexif, désespéré et drôle, de Marco Berrettini.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Apparence :
Marco BERRETTINI chorégraphe
Gérard MAYEN rédacteur
Texte : Au-delà de la convention, qu'est-ce qui ne débute et ne finit jamais dans un spectacle? Qu'est-ce qui déborde et qui s'échappe dans le regard du spectateur, mais tout autant dans l'intention des artistes? Qu'est-ce qui fait une centaine de personnes se mettre d'accord pour se retrouver toutes dans une même salle à la même heure? Qu'est-ce qui tressaille, cinq minutes avant la fin, quand on sait que celle-ci approche inéluctable et qu'il est à craindre qu'on n'ait pas encore commencé d'aborder l'essentiel? En danse, qu'est-ce que le corps ne peut dire, mais dit encore plus, particulièrement lorsqu'il est totalement nu, ou en dérive dans l'animalité? Qu'est-ce qui déshabite, et digresse, et décode –ou tout aussi bien régresse, et déconne?
On va arrêter ici la liste, sans cela inépuisable, des questions soulevées et troussées, avec une insolence faussement naïve, une intrépidité faussement nonchalante, par
Multi(s)me, pièce dans laquelle Marco Berrettini repousse loin les limites de l'auto-réflexion déconstructive actuellement à l'œuvre dans les courants prospectifs de la création chorégraphique (si ce dernier mot a ici encore un sens).
Il y a du scepticisme joyeux, plutôt que de la morgue démonstrative, dans la façon dont cet auteur pose une situation très simple: à l'orée du XXIe siècle, sept personnes ont fondé une compagnie de danse. Mais, par temps de mort annoncée de l'art, et de contamination mondialisée par le virus mutant Mac Mickey, encore faudrait-il se mettre d'accord sur un projet artistique. Bonjour les ennuis. Et bonjour la drôlerie. Putain de tragédie.
Saisis en phase de pré-construction, nos artistes sont situés à la frange d'un plateau effroyablement béant devant les aléas de l'inabouti et l'hypothèse de l'échoué. S'y recyclent les reliefs d'un art consommé, s'y fouettent les postures expérimentales, dans une cohue à la fois inquiétante et joyeuse, éprouvante et magnifique, de sentences définitives, saillies impayables, pensées obscures, gestes émouvants et flamboiements incongrus. La réalisation chancelle; la pensée s'en redresse, cinglante. Le mauvais goût s'affiche; les figures scintillent. La traversée tâtonne; le sens s'approfondit.
Le doute s'insinue, autant. Qu'en est-il de cette tentative (tentation?) de la fragmentation, de l'inachèvement, de la mise en danger, quand elle est ici au stade de sa répétition, représentation, reproduction, d'un acte scénique dument assumé? Mimant l'interactivité, les spectateurs sont invités à scander «
Je suis fou de rage! J'en ai marre de continuer comme ça! Ca ne peut plus durer!» Mais justement quoi? Dans l'impuissance de sa prise sur le monde (peut-il durer comme ça? criait-on à Florence au même instant), le questionnement du spectacle sur le spectacle par le spectacle dans le spectacle ne saurait-il rendre fou? Question ouverte...
Dans un genre de souriante exténuation,
Multi(s)me donne a éprouver la sensation que l'espace-temps d'un spectacle serait celui, poreux, d'une passagère condensation de l'intelligence sensible flottant de toute part, où s'engager comme pour resserrer soudain une trame jusque la suspendue, attendant un transfert d'intensité.
On ne vit ça que libre. Par exemple libre de ne garder, et associer que l'image d'un garçon obstinément nu, charnu comme un lionceau, léger comme un faon, piaffant comme un chiot –corps jubilatoire de la danse en son toupet-, et celle épuisée de l'hybride zoomorphe et niais d'une pathétique souris de Mickey –corps abîmé des danses fanées.
Date de publication : 13/11/2002
Mots-clés : humour
Inséré le : 12/11/2002 00:00
Thèmes : danse,