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La danse rattrapée au miroir des mots


Bribes



Haïm Adri crée une magie de dissociations des niveaux de mémoire ; mais se laisse prendre au piège du théâtre.


Au studio, la danse se laisse capturer par le renvoi narcissique du grand miroir. Or c'est en disposant de nombreux et modestes miroirs, à des hauteurs et dans des plans multiples, qu'Haïm Adri parvient à ré-enchanter le très souterrain, et rebattu, studio du CND de la rue Geoffroy-L'Asnier. Il y a créé un parcours de salle en salle, d'atmosphères lumineuses en environnements sonores, de fragments scéniques en projections sur écrans, qui insuffle le mouvement bien au-delà des corps. Des volumes s'y creusent, des espaces s'y échappent, des mises en retrait s'y observent.
Proposition affleurante, subtile et transversale, Bribes opère une dissociation des niveaux de mémoire, comme des stratégies d'interprétation, et des temps de représentation. Haïm Adri s'est tout d'abord retourné vers des danseurs, dont il a recueilli, au cours de longs entretiens, ce qu'est leur rapport à la mémoire. De même il a filmé leurs propres danses sur ce thème.
C'est donc bien de documentaires qu'il parle pour évoquer les séquences filmées qui en découlent, tandis qu'il a en somme réécrit les récits collectés, mais sans stylo ni papier, par ses seuls choix et montage d'extraits des propos enregistrés. Puis au moment de la représentation, c'est un second danseur qui vient interpréter une nouvelle forme, entrant en résonance avec le récit parlé, comme avec la danse montrée à l'écran (et diffractée par les miroirs) du premier danseur. En fait, cette règle est sujette à variantes, mais on ne peut pas ici tout détailler.
D'où un jeu d'échos, de renvois et de décalages, comme un feuilletage flottant de la mémoire et de ses transferts, dans un tournoiement savant de paroles, de gestes et d'images, propices aux perceptions de la distance et de l'absence. Par exemple, Nasser Martin Gousset a livré à Haïm Adri des souvenirs d'enfance abandonnée et cloisonnée dans une institution d'enfermement. Les images de sa danse faussement simple, faussement naïve, toujours s'échappant dans une fulgurance sobre, répliquent de façon cinglante, dans l'éclat d'un coin de miroir, à la composition au carré par laquelle Samuel Dutertre mime résolument la mise en catégorie des êtres. Ce vrai faux duo, entre pression sur soi et construction de soi, est l'un des beaux moments permis par le dispositif de Bribes.
Pourtant celui-ci finira par ennuyer. Sage et studieux, il se laisse prendre à un piège du théâtre (où le chorégraphe puise ses propres racines artistiques). C'est que la danse y est méthodiquement astreinte à incarner fidèlement ce que le langage des mots suggère de rythmicité, d'inflexions, et d'accents. A la musique des notes et des instruments, Bribes substitue celle des mots. Soit. Mais à partir de là, Haïm Adri réinvente le redoutable rapport de dépendance et de sujétion structurelle de la danse à la musique (qu'elle soit de mots au lieu de notes n'y changeant pas grand chose), difficile à encaisser un demi siècle après la révolution cunninghamienne.
En entrant dans le studio du CND, on était séduit par son exceptionnel état éclaté ; démangé par une envie de déambulation nouvelle. Mais en fait il fallut s'enfermer dans chacune des salles tour à tour, et s'y asseoir comme dans autant de petits théâtres conventionnels. Bribes tourne encore autour de son envol.


Bribes a été présenté en création les 5, 6 et 7 novembre au CND. Il sera visible en appartement du 23 au 26 janvier à Champigny-sur-Marne. Il se développera avec quatre soli supplémentaires au printemps 2003 (diffusion prévue au Forum culturel du Blanc-Mesnil et au Théâtre Gérard Philipe de Champigny-sur-Marne).


Gérard MAYEN,
Publié le 2002-11-14

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre :
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Haïm ADRI (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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