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Premier week-end à Rennes
Mettre en scène
Retour du premier week-end de la 6e Rencontre internationale de metteurs en scène et de chorégraphes organisée par le Théâtre national de Bretagne.
Comment saisir la rumeur évanescente de notre contemporanéité ? Comment attraper le présent fugitif dans les rets du geste artistique ? Comment l'homme peut-il se tendre un piège à lui-même afin de s'y révéler ? Telles auraient pu être les questions génériques de ce premier week-end de la 6e édition du Festival Mettre en scène. Interstice salvateur qui vient se glisser entre les lignes quadrillées de la programmation, cette rencontre internationale créée par le Théâtre national de Bretagne s'est affirmée au fil des ans comme « le lieu des metteurs en scène –auteurs- chorégraphes, un laboratoire pour scruter, analyser, explorer au scalpel si nécessaire ! », pour reprendre les mots de François Le Pillouër. Impromptus, spectacles, performances, installations, expositions... ouvrent ainsi, de l'agglomération rennaise à Quimper, des espaces de recherche en prise avec les interrogations qui taraudent notre époque, quitte à saigner le réel pour en extirper les nécroses.
C'est dans ce sens qu'il faut appréhender L'Excès-l'usine, impromptu conçu par Marcial Di Fonzo Bo sur un texte de Leslie Kaplan : « Aller à la rencontre du réel dans le seul but de questionner. De mettre (en scène) notre art à l'épreuve » dit le comédien – metteur en scène formé à l'école du TNB et membre du Théâtre des Lucioles. Publié en 1982, ce lancinant poème tente « d'écrire » l'usine et son emprise totalitaire sur l'individu, sommé de se fondre entièrement dans le rythme automatique des machines et l'univers industriel stérilisé. Travailleurs à la chaîne mécanisés, vies robotisées, décervelées par la sempiternelle répétition du même, individualités aliénées dans la discipline du système... : l'auteur new-yorkaise a puisé dans l'expérience qu'elle a vécue en 1968 pour décrire le roulis asthénique des jours et des choses dans la fourmilière manufacturière. Jouées par huit comédiens et une cinquantaine de Rennais amateurs, des saynètes prélevées dans le quotidien de l'usine livrent une vision très illustrative du monde ouvrier. Où est l'enjeu dans cet enchaînement descriptif qui tinte comme un poncif ? La problématique ne se situe-t-elle pas plutôt aujourd'hui dans la crise d'une classe ouvrière en voie de désagrégation ? Si les mots semblent échouer à cerner la réalité de l'ici et maintenant, la musique de Heiner Goebbels parvient, elle, à en embrasser la bruissante complexité. Surrogate Cities, interprété sur le plateau par l'Orchestre de Bretagne sous la direction de Stefan Sanderling, sample sons industriels, bruits urbains, mélodies romantiques ou encore chants de synagogues, ... pour « traduire en musique quelque chose de la mécanique et de l'architecture de la ville ». C'est grâce à cette mise en abyme musicale du texte de Leslie Kaplan que Marcial Di Fonzo Bo réussit à donner une réponse poétique à une question politique. Comme disait déjà Michel Journiac en 1972 : « Au lieu d'esthétique semble plutôt se poser un problème de langage non discursif dans le monde où nous vivons, ici et maintenant. »
Un problème que Olivier Cadiot résout par l'invention d'une langue qui déroute toute logique linéaire et pratique un zapping effréné dans les entrelacs de la pensée, hachurant le flot du récit pour atteindre à la poésie. Poussant à l'extrême la structure fragmentaire et parataxique, le texte pulse, se précipite soudain, s'emporte un instant puis freine brutalement : il semble débiter les mots comme une boîte à rythme les beat d'une musique échevelée. Mais de quoi s'agit-il dans Retour définitif et durable de l'être aimé ? « Difficultés en amour, explosion du passé dans le présent, traversée du végétal, accès à poussières, possibilité de chansons, amulettes futur » : ce ne sont pas ces quelques lignes de la quatrième de couverture qui vont nous aider à nous frayer un chemin dans cette surprenante partition où un lapin fluo croise un renard mauve tandis que, plus loin, le roi Arthur donne la réplique à Jeanne d'Arc ! C'est qu'ici la fable n'a pas vraiment d'importance. Certes, on peut imaginer que le récitant se trouve d'abord dans une assommante soirée mondaine, avant de s'égarer dans une curieuse partie de campagne. Mais la substance même du texte réside dans les interférences permanentes qui viennent le détourner, dans le jeu des sonorités, la collision du réel et de l'imaginaire, le rythme du phrasé. Ce vertigineux babillage, truffé de références cinématographiques, renvoie l'hologramme d'un monde virtuel, où réalité et images pré-enregistrées se télescopent dans nos cerveaux, où le présent, fugace, finit toujours par s'échapper. Ludovic Lagarde, qui se frotte pour la troisième fois à l'écriture d'Olivier Cadiot, traite ce scénario irréalisable comme un polar de la « post-modernité » auto-dérisoire. Utilisant les technologies acoustiques de l'IRCAM pour modifier les voix, il construit un espace mental bariolé de couleurs primaires. Trois personnages, chorégraphiés par Odile Duboc partent à l'aventure des mots, passent d'une situation à l'autre en quelques secondes, se raccrochent à des bribes et se perdent dans les emboîtements d'une l'histoire qui décidément se dérobe sans cesse à elle-même. Valérie Dashwood, Philippe Duquesne et Laurent Poitrenaux, explorateurs d'une désinvolture narquoise, excellent dans cet « exercice de stratégie théâtrale ».
Avec L'épreuve du feu, de Magnus Dahlström, on passe à un tout autre registre de langue et de jeu. Dans cette pièce inédite en France, l'auteur suédois imagine un huis-clos où sept assassins révèlent leur crime, pressés par la curiosité inquisitrice d'un maître de cérémonie. Trois heures durant vont ainsi se succéder les aveux de meurtres les plus sordides : l'un raconte comment il a broyé le visage de sa fiancée à coups de poings, une mère comment elle a démantibulé son petit garçon qui refusait d'enfiler son maillot de corps, un père comment il a violé sa fillette durant toute son enfance, une femme comment elle a émasculé au couteau à pain le fils de la voisine... Stanislas Nordey a opté pour une mise en scène qui refuse toute théâtralité et tout échappatoire au spectateur : les comédiens récitent leur monologue d'un ton neutre, la scénographie gomme la coupure scène-salle, les lumières restent allumées sur le public. Pourquoi avoir choisi un texte aussi dénué d'intérêt littéraire et qui se contente de relater les faits dans leurs détails les plus atroces ? On doute en tous cas qu'une telle entreprise puisse permettre une saisie critique du réel...
Gwénola DAVID,
Publié le 2002-11-14
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Gwénola DAVID (rédacteur), Stanislas NORDEY (metteur en scène), Marcial DI FONZO BO (metteur en scène), Olivier CADIOT (auteur), Ludovic LAGARDE (metteur en scène),
Passage(s) : Théâtre national de Bretagne Rennes 35000 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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