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Une (mauvaise) critique de la critique

Chapeau : Rédacteur en chef de mouvement.net, Jean-Marc Adolphe répond à Alain Françon et aux émissaires du Théâtre de la Colline, dans leur contestation de la critique que Bruno Tackels a faite de Skinner, publiée ici-même.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Apparence :

Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Michel DEUTSCH auteur
Alain FRANÇON Metteur en scène

Texte :VANDAM : Tu veux quelque chose et le Passeur et moi, nous sommes les seuls à pouvoir t'obtenir ce quelque chose. Tu veux qu'il te fasse traverser le détroit, qu'il t'amène de l'autre côté. Or le pays dans lequel tu espères entrer, le pays de l'autre côté du détroit, t'est interdit, Skinner. Tes papiers ne valent rien et tu ne peux pas passer à la nage. Tu as donc besoin du Passeur, de son organisation et de ses filières. Tu as besoin de moi pour intercéder, plaider ta cause auprès du Passeur... Fais voir ton argent.». Extrait de Skinner, de Michel Deutsch)

Nous ne saurions refuser la critique de la critique. En publiant sur mouvement.net une chronique peu amène de Bruno Tackels sur le spectacle Skinner, de Michel Deutsch, mis en scène et créé par Alain Françon au Théâtre national de la Colline, j'avais conscience de poser un acte devenu inhabituel dans l'exercice de la critique. Car Bruno Tackels ne se contentait pas de «juger» (subjectivement, bien évidemment) ce spectacle. Sous un titre délibérément polémique («En finir avec le théâtre bourgeois») ; il instruisait en même temps le «procès» d'une mise en scène qui lui aura semblé refléter l'achèvement d'une époque (celle d'une pensée politique qui aura, disait-il, «construit le discours socialiste depuis plus de vingt ans»), l'épuisement d'un artiste-directeur («Il faut le dire sans détour : Alain Françon doit s'arrêter pendant un an ou deux, prendre du temps, réfléchir, se reposer, lire des textes, parler à vue, se saisir du monde. Se nourrir ailleurs, c'est normal, c'est naturel»), et la fin du règne tout-puissant du «metteur en scène» («L'ère du metteur en scène est en train de disparaître, corps et biens. D'autres critères sont à prendre en compte. Le texte et les acteurs doivent être (redevenir) un levier. (...) D'autres langues pour la scène sont en train de naître, à nous de les regarder au bon moment»).
Conscients que cette critique ne passerait pas comme une lettre à la poste, nous avons spontanément proposé à Alain Françon d'y réagir et, pourquoi pas, d'ouvrir avec lui, Michel Deutsch et des acteurs du spectacle, un débat que nous aurions bien volontiers retranscrit. Lors d'une conversation téléphonique avec Bruno Tackels, Alain Françon parut loin d'être fermé à cette idée. Mais non, le débat n'aura pas lieu. En lieu et place, Bruno Tackels a d'abord reçu un courrier électronique particulièrement violent et insultant de Michel Vittoz, dramaturge associé au Théâtre de la Colline et traducteur d'Edward Bond. Cette réaction restait de l'ordre de la correspondance privée... jusqu'à ce que la lettre de Michel Vittoz soit adressée par le Théâtre de la Colline, avec trois autres courriers, en vue de leur publication sur mouvement.net. Ce sont donc toutes les pièces du «procès» que nous portons à la connaissance de nos lecteurs.

En tant que rédacteur en chef de Mouvement, je dois préciser que je n'ai pas vu Skinner. J'ai donc mené l'enquête pour vérifier avant tout que les «reproches» formulés à l'encontre du spectacle n'étaient pas de simples élucubrations dénuées de fondement. Or j'ai retrouvé, chez nombre d'interlocuteurs qui ont vu Skinner un sentiment largement partagé, sur la faiblesse du texte (y compris de la part de certains qui ont une haute estime de l'écriture de Michel Deutsch), sur la direction d'acteurs et les aspects scénographiques de la mise en scène d'Alain Françon.
A consulter le site internet du Théâtre de la Colline, on trouve en revanche une revue de presse sur Skinner qui laisse penser que la critique a été unanimement élogieuse. Sauf que seuls certains extraits ont été gardés dans la revue de presse du Théâtre de la Colline. Ainsi, Jean-Pierre Léonardini a certes écrit (L'Humanité, 30 septembre): «La représentation vaut par sa force plastique. Françon, Jacques Gabel (décor) et Joël Hourbeigt (lumière) ont créé un univers prégnant qui rappelle les plus angoissants des films noirs. Un climat, une ambiance, une atmosphère. Cette incursion dans l'esthétisme du délabrement idéologico-historique est réussie». Mais le critique de L'Humanité ajoutait aussitôt : «Ne peut-on dire qu'elle épouse trop volontiers la convention qu'induit le récit de Deutsch? L'association de malfaiteurs, l'homme qui cherche à fuir, la belle fille perdue qui s'y retrouve, les bars à matelots, la goualante et tutti quanti, on a déjà vu ça mille fois, au moins, chez Brecht et au cinéma. Ce n'est pas en vissant là-dessus un cours appliqué sur le marché mondial de la misère qu'on sauve la mise. On voit bien ce qu'a voulu l'auteur, qui se réclame de Kafka. Est-il sûr qu'il ait eu les moyens poétiques à la hauteur de ses vues? Ses personnages (au demeurant fort bien traités par leurs interprètes) ne semblent-ils pas découpés dans le contreplaqué d'un réalisme poétique qui fait long feu, tout simplement parce que les métaphores y sentent l'huile de coude, manquent à la fin de chaleur?».
Certes, Fabienne Darge a bien écrit, dans Le Monde (11 octobre) : «Alain Françon n'a pas cherché à mettre en scène de manière réaliste un fait de société. Il joue la densité, la tension sourde, évitant toute psychologie. Il installe ce cauchemar halluciné en utilisant tout l'espace scénique, immense et étouffant, dans les scènes qui se passent dans le hangar. Dans les autres scènes, il découpe cet espace en tableaux somptueux, faisant exploser la couleur, magistralement, dans ce monde de noirs et de gris froids où elle semble avoir totalement disparu.» (cité dans la revue de presse de la Colline), mais aussi (passage non cité) : «D'où vient alors, face à tant d'intelligence et d'engagement, que le spectateur, très rapidement, décroche, passant d'un malaise sourd à l'ennui ? (...) Skinner reste un texte de dénonciation trop simple, trop frontal pour le théâtre. Ses réflexions, généreuses et nobles, y apparaissent de manière transparente, enfermant le spectateur dans une position passive. Lequel spectateur, contrairement à ce qui se passe avec les tragédies d'Edward Bond mises en scène par Alain Françon depuis les Pièces de guerre en 1994, ne se sent jamais déstabilisé ou agressé. Sans doute parce qu'aucune place n'a été laissée à sa capacité de réflexion et de rébellion. Alors, sentiment affreux, culpabilisant, on se demande ce qu'on fait là, tranquillement assis en bonne compagnie dans un univers protégé, regardant d'un oeil froid cette dénonciation des horreurs d'un autre monde, le nôtre, pourtant.»
Certes, dans Libération (1er octobre), René Solis a bien évoqué : «une suite de tableaux implacablement scénographiés par Jacques Gabel dans des lumières noires de Joël Hourbeigt, avec des lignes brisées, des espaces vides, des incrustations de photos monumentales. De l'humour noir de Deutsch, Valadié fait son miel, comme dans une autre scène, Jean-Paul Roussillon, plus impérial que jamais» (cité dans la revue de presse de la Colline). Mais René Solis a aussi fait part d'«un sentiment de surplace qui finit par gagner la pièce : peut-être parce qu'il a voulu pousser le paradoxe jusqu'au bout, Deutsch donne assez vite l'impression de tourner en rond, pris à son propre piège, lui aussi victime de l'organisation et peut-être en partie d'une mise en scène trop bien huilée. D'autant que le grain de sable qu'il a imaginé se révèle incapable de dérégler la machine. Skinner est aussi une histoire d'amour et la passion du héros pour Leila est de celles censées renverser les montagnes. Sauf qu'il faut beaucoup de talent et une certaine abnégation à Cécile Garcia Fogel pour donner corps à son personnage de prostituée, figure terriblement convenue de faux ange rédempteur, entre fête foraine et cabaret miteux où elle chante «la même chanson triste et mélancolique». Comme son personnage, le dramaturge contemporain, même quand il convoque ses fantômes (Brecht, Kafka, Beckett, Koltès...) avec beaucoup de tact, a du mal à trouver sa voix».
Soit dit-en passant, cela ne grandit pas un Théâtre National de composer ainsi une «revue de presse» en ne prélevant que les seuls extraits arrangeants. C'est une pratique familière aux théâtres qui achètent des pavés publicitaires dans Pariscope ou L'officiel des Spectacles. De la part du Théâtre National de la Colline, qui prétend défendre les écritures contemporaines, cela révèle une piètre considération de la critique dramatique, qui est aussi une forme d'écriture contemporaine ! C'est un autre débat ; espérons qu'il soit abordé lors de la journée de réflexion qu'organise le 30 novembre prochain le Syndicat de la Critique au Théâtre du Rond Point (1).
Pour en revenir au nerf de la guerre , je constate que de L'Humanité au Monde en passant par Libération, la critique pointe très exactement les mêmes indices décevants que ceux que Bruno Tackels expose dans sa chronique sur Skinner. Pourtant, que je sache, le Théâtre de la Colline n'a pas pris la peine de répondre aux critiques ci-dessus mentionnés et à leurs journaux. D'où vient alors, ce traitement de faveur qui vaut à mouvement.net de recevoir pas moins de quatre textes réactifs et, pour certains, franchement injurieux. C'est que, non content de critiquer le spectacle (en tant que tel), Bruno Tackels s'engage. Il dit clairement d'où il parle, en tant que dramaturge et journaliste et citoyen. Il se permet même, parce que nous tenons en estime, à Mouvement le travail qui se fait au Théâtre de la Colline et que dirige Alain Françon, de conseiller au même Alain Françon, versus mettre en scène, de prendre du champ. La formulation est peut-être maladroite, si elle semble prétentieuse, ce qu'elle n'est nullement. Dans un passé récent, Alain Françon lui-même s'est ouvert du poids de son «cahier des charges», comme de la faible marge financière que réserve à la production artistique le budget pourtant non négligeable d'un théâtre national.
Mais non ; de tout cela, il ne sera pas question. Les émissaires d'Alain Françon ont préféré répondre sur un ton qui retire toute perspective de débat. Dans un registre bassement pamphlétaire, Miche Vittoz est indigne dans cette vulgate de maître d'école qui «invite» Bruno Tackels à «rouvrir [ses] livres d'histoire» sur Auschwitz et Hiroshima (quel rapport ?) ; il est carrément injurieux lorsque, après avoir rappelé les mannes de Roland Barthes ou Bernard Dort (merci, mais nous ne sommes pas à leur hauteur), compare insidieusement Mouvement à «la presse stalinienne ou fasciste dont la tradition se poursuit aujourd'hui» ! Inutile de penser ouvrir un débat avec Michel Vittoz, (que je qualifierais, si je voulais rester dans le registre de l'injure, d'aboyeur de service, à qui je conseillerais de relire Edward Bond dont il est le traducteur ?), puisque «la vie est trop courte» pour «relever dans le détail la somme des stupidités que vous énoncez» (écrit-il à Bruno Tackels).
Michel Deutsch, écrivain plus que respectable, choisit lui aussi le mode de l'invective, dès l'adresse (un sec «Tackels» en lieu et place de la moindre formule de politesse), et ne voit dans la critique de Bruno Tackels que «défenseur des valeurs de l'époque : le néo-réalisme branché qui a besoin de l'esthétique du choc pour donner toute sa mesure». (Allusion à peine voilée aux spectacles de Rodrigo García, parmi d'autres -Castellucci, Jan Lauwers...- que Bruno Tackels et Mouvement ont en effet soutenu ?). Désolé, cher Michel Deutsch, nous étions avec vos Imprécations ; mais nous avons là le sentiment étrange que nous ne parlons plus la même langue.
Plus argumenté, moins viscéral, le texte de Guillaume Lévêque (qui sera à partir de janvier prochain «acteur et metteur en scène associé» au Théâtre National de la Colline), prend heureusement le temps de soulever de vraies questions sur les rapports entre théâtre et politique. Pour autant, ce texte n'est lui non plus pas exempt d'invectives parfaitement déplacées («dérapage langagier meurtrier, violent, haineux»), d'approximations dans les citations empruntées à la chronique de Bruno Tackels (qui ne parle pas d'«absence de travail» ni d'«absence de pensée», mais de «non travail» et de «non pensée sans travail», ce qui ne revient pas tout à fait au même), et de supputations qui relèvent pour le moins d'une méconnaissance des valeurs esthétiques que défend Mouvement, très éloignées de la demande d'un «réalisme documentaire» (et pourquoi pas d'un «réalisme socialiste», pendant qu'on y est ? Mais venons-en à l'essentiel : l'affirmation «élémentaire», selon Guillaume Lévêque, que «le théâtre n'est pas la politique et la politique n'est pas le théâtre», mériterait pour le moins d'être débattue. Car précisément, tout l'enjeu réflexif autour de la mise en scène de Skinner tient dans ces termes, heureusement contradictoires : quelle représentation du politique peut aujourd'hui donner (ou former) le théâtre ? Qu'est-ce qui peut fonder aujourd'hui un théâtre politique?
Nul doute que cette question ne tarabuste et le metteur en scène et le directeur d'institution qu'est Alain Françon (aurait-il choisi, sinon, ce texte de Michel Deutsch ?). Il serait intéressant d'en débattre : Michel Deutsch n'est-il pas plus radicalement politique dans sa manière de faire ses séries d'Imprécations que dans l'écriture d'un texte de commande pour un metteur en scène ? Comment et pourquoi Alain Françon ferme-t-il son théâtre à certaines de ces «langues pour la scène en train de naître», que portent certains artisans, écrivains de plateau curieusement interdits de séjour à Paris ? Que lit le comité de lecture du Théâtre National de la Colline : quels sont les critères qui s'y établissent, les enjeux qui y circulent ? Au-delà du cas de Skinner, ces questions seraient-elles trop brûlantes pour être ouvertes sans démagogie ni invective ?
Alain Françon s'étonne du double mouvement d'une critique qui vient corriger le spectacle (comment pourrait-il en être autrement, ne pas faire ce travail serait précisément de l'incorrection vis à vis des engagements d'Alain Françon) et qui souhaite «ouvrir un espace de pensée». Peut-on appeler critique celle qui n'ouvre pas un espace de pensée ? Mouvement reste dans la suspension de cet espace à venir, comme les trois points qui viennent clore cette étrange sentence : «C'est une méthode qui me rappelle...». Qui vous rappelle quoi (ou à quoi), cher Alain Françon ? Allez au bout de votre pensée, même si ça doit faire mal.

Cordialement et respectueusement,

Jean-Marc Adolphe

(1) "La critique, regards croisés", colloque organisé par le Syndicat professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse, le samedi 30 novembre au Théâtre du Rond-Point. En présence d'intellectuels et essayistes de 10h à 12h30 et d'artistes du théâtre, de la musique et de la danse de 14h à 17h30.
Avec la participation de : Gérard Condé, Michel Deguy, Xavier Durringer, Henri Dutilleux, Évelyne Ertel, Claire Gibault, Alfred Grosser, Denis Guénoun, Éric Tanguy et d'autres invités.



Date de publication : 20/11/2002


Mots-clés : critique
Inséré le : 20/11/2002 00:00
Thèmes : théâtre,