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Le hold-up électoral de Jacques Chirac
Roman-feuilleton de politique-fiction
Chapeau : Acte 1. Pourquoi l'élection de Jacques Chirac à la dernière présidentielle devrait être invalidée.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : chronique (Mots-clés : )
Genre Ressource : édito / chronique
Apparence :
Tzotzil TREMA rédacteur
Texte : Avertissement de la rédaction de mouvement.net : Tzotzil Trema se définit lui-même comme « agitateur clandestin ». Sous se pseudonyme se cache un écrivain, qui eut son heure de gloire dans les années 80, et a décidé depuis de ne plus rien publier de son vivant. En exclusivité pour mouvement.net, il a toutefois accepté de livrer des chroniques régulières, qui ne relèvent pas à proprement parler du journalisme, mais d'une forme de fiction littéraire, la «politique fiction ». Question : la fiction ne dit-elle pas, souvent, le vrai?
«
Qu'est-ce que vous voulez ! La vérité, en politique, c'est celle qui est perçue beaucoup plus que celle qui est. Je suis incapable de vous dire quelle est la vérité. En politique, la vérité, la seule qui compte, c'est celle qui est perçue. » (Jacques Chirac, dans
Jacques Chirac, trois jours en Corrèze, film de François Reichenbach, tourné en 1975, diffusé par TF1 le 16 septembre 1976).
Après avoir retardé de quelques semaines la distillation de mes dernières élucubrations, je me jette enfin à l'eau, et entreprends ici même d'ouvrir les premières pages d'un procès politique qui n'est, à vrai dire, qu'un roman-feuilleton de politique-fiction. Inutile, donc, d'y aller avec le dos de la cuiller. L'idée est simple : Jacques Chirac ne doit sa confortable réélection à la Présidence de la République française qu'à une magistrale et massive fraude électorale, auprès de laquelle la vieille histoire des faux électeurs de la mairie du Ve arrondissement de Paris fait figure de masturbation d'enfant de chœur.
Il faudrait, sans doute, commencer par le début. Nous devrions alors plonger au cœur des années 60, lorsque Jacques Chirac fait ses premières armes au sein du cabinet de Georges Pompidou. Un vrai journaliste-écrivain, Henry Deligny, l'a raconté dans le menu détail, bien mieux que je ne saurais le faire. Cela a été écrit, publié... et curieusement passé sous silence par la quasi-totalité de la presse. Pour le lecteur impatient qui brûlerait d'en savoir plus, je recommande tout simplement la saine et instructive lecture de
Chirac ? On vous avait prévenus, paru en mars 2002 aux éditions Syllepse (réédition d'un ouvrage initialement intitulé
Chirac ou la fringale du pouvoir, publié en 1977 aux éditions Alain Moreau).
J'en viens donc allégrement au temps présent.
La dernière élection à la Présidence de la République du citoyen Chirac, Jacques, devrait être invalidée, car ses comptes de campagne ont été grossièrement maquillés et falsifiés. Chacun se souvient du forcing médiatique, orchestré par TF1 une année durant, sur le thème de «l'insécurité », avec force reportages, faits divers montés en épingle, etc. Ce leitmotiv, bien plus habilement mené que l'ancien
La France a peur de l'ex-présentateur Roger Gicquel, a constitué à lui seul le thème premier de la campagne présidentielle, assurant la présence au second tour de Jean-Marie Le Pen et la victoire triomphale que l'on sait de Jacques Chirac. Je montrerai ultérieurement que cette présence au second tour de Jean-Marie Le Pen, loin d'être le fruit du hasard, a été savamment orchestrée, plusieurs mois auparavant, par les équipes de Jacques Chirac. Le matraquage sécuritaire de TF1 n'y aura pas été pour rien, comme s'en sont d'ailleurs émus à juste titre certains responsables socialistes. Mais bon : connaissant les liens anciens qui unissent Chirac à la famille Bouygues, qui se perpétuent avec les derniers rejetons des deux familles, Sarkozy Nicolas et Bouygues Martin, copains comme cul et chemise ; on pourrait dire que cela fait naturellement des plans de bataille d'une habituelle guerre politique, que le général Jospin a été bien naïf d'ignorer.
Dans ces conditions, il n'y aurait guère matière à fouetter un chat, qu'il soit de gouttière ou d'Elysée. Sauf que là où le bât blesse, c'est que la prestation (de service) de TF1 devrait figurer dans les comptes de campagne du candidat Chirac. En effet, le groupe Bouygues n'a pas mis sa chaîne de télévision au service du Président sortant sans en faire payer le prix fort. Avec Jérôme Monod et Nicolas Sarkozy aux basses œuvres, une transaction secrète a même été convenue. A l'heure où j'écris ces lignes, je ne suis pas en mesure de vous en livrer le montant. Seule certitude à ce jour, il s'agit de plusieurs millions d'euros. Car le groupe Bouygues, aux abois, est menacé d'un sort similaire à celui de Vivendi Universal. Les investissements inconsidérés réalisés par Bouygues ces dernières années dans le secteur à haut risque de la téléphonie mobile plongent en effet les comptes de la maison mère dans le rouge. Il suffit pour s'en convaincre de consulter le cours de l'action Bouygues depuis févier 2001. A cette époque, l'action Bouygues était cotée à 60 euros. En septembre 2002, elle sombrait vers les 20 euros !
Jacques Chirac a plusieurs cordes à son arc pour assurer à Bouygues les contrats mirifiques qui devraient permettre de redresser la barre. Les ventes à l'étranger, par exemple. Devant le Parlement européen, Jacques Chirac n'a pas plaidé pour rien la cause de la Turquie, appelant les eurodéputés à «
montrer plus de compréhension à l'égard du gouvernement turc. (...) Cessons de nous comporter en donneurs de leçons sur les droits de l'homme et de la démocratie », avait-il déclaré en juillet 1995. Parmi les enjeux sous-jacents à cette bienveillante mansuétude à l'égard du gouvernement turc : la construction du tunnel sous le Bosphore, promise à Bouygues. A l'époque, le directeur du journal pro-gouvernemental
Hürriyet, Ertugrul Özkök, ne s'y était pas trompé. Dans un éditorial intitulé (en français)
Merci Monsieur, il écrivait ainsi : «
La Turquie et la France sont devenues des pays qui prouvent, mieux que tout autres au monde, la vigueur de la Realpolitik ».
Naturellement, ce n'est qu'un exemple, parmi beaucoup d'autres possibles. Depuis qu'il est entré au cabinet de Georges Pompidou, coaché par Marcel Dassault lui-même, Jacques Chirac est un habitué des «bonnes manières» de la «Realpolitik». Ainsi que le rappelle Henry Deligny (op. cit.) : «
Pompidou, c'est Papa Kangourou. Pour Chirac, la Ve République se rattache à la sous-classe des marsupiaux, ces drôles d'animaux qui ont deux matrices avec leur poche à l'extérieur. Zygote né de l'union d'un ovule de la bourgeoisie d'affaires avec la gamète ENA, sa conception l'a tenu cinq ans dans l'utérus pompidolien : de 1962 à 1967, il se forme à l'intérieur du cabinet de l'hôtel Matignon. (...) Dans le cabinet de Matignon, il a d'abord eu une charge technique : il regroupe les dossiers qui sont transmis à certains ministères à l'échelon supérieur parce que les décisions ou l'arbitrage relèvent du Premier ministre. Le domaine réservé de Jacques Chirac rassemble l'équipement, la construction, les travaux publics, les transports. Dans cette période florissante de l'Etat UDR, quand Poniatowski voit "l'affairisme qui hante [...] certaines antichambres ministérielles
" au point qu'on y confond "les copains et les coquins
", Chirac regroupe les dossiers qui débordent les seuls pouvoirs du ministre responsable. Permis de construire, dérogations, programmes et opérations, tous les projets délicats et importants se retrouvent sur le bureau du chargé de mission et valent bientôt à Chirac une réputation précise, à la fois dans le personnel de Matignon et dans le monde de la banque, des affaires, de la promotion immobilière. Dédaigneux, un de ses collègues fait la moue : "C'est plus un homme d'affaires qu'un fonctionnaire
". Un autre dit : " C'était une période en or
". Son entregent et son audace dans ces négociations retiennent l'attention de Juillet et de Pompidou, qui lui confiera la gestion de la Fondation Claude-Pompidou, puis ultérieurement la caisse électorale de sa campagne présidentielle ».
Certes, c'était il y a longtemps. Depuis, rien n'a changé, sauf que Chirac ne roule plus pour d'autres que lui-même. Pour ce grand drogué du Pouvoir, l'accoutumance et la dépendance ont même pris des proportions hallucinantes. Et aucun deal ne l'effraie. Celui avec Bouygues en est la dernière illustration. Nous en avons aujourd'hui la preuve sous les yeux avec l'annonce du plan Perben, qui prévoit d'ici 2007 la construction de 30 nouvelles prisons, le plan le plus important en France depuis Albin Chalandon. Soit plus de 13.000 places de prison ! Coût prévisionnel de ce marché fort juteux : 1,42 milliards d'euros... Et qui sont les entreprises leader de ce marché ? Suez-Lyonnaise, la Sodexho, Idex-Sogerhex et... le groupe Bouygues, déjà actif sur un programme de prisons à construire entre 2002 et 2004 (pactole total : 200 millions d'euros).
Comme le révèle astucieusement le magazine économique
Challenges : «Ecarté sans ménagement du très ambitieux programme "13000 places" lancé, en 1987, par Albin Chalandon, alors ministre de la Justice, le groupe Bouygues compte bien, cette fois-ci, verrouiller le marché. Reste à savoir si, après la mise en examen de plusieurs de ses cadres dirigeants, le géant du BTP fera à nouveau le pari d'un lobbying façon bulldozer ». Très bien, sauf que
Challenges se trompe sur un point essentiel : le lobbying n'a plus besoin d'être. Quel est le principal concurrent de Bouygues sur le marché des prisons ? Le groupe Suez-Lyonnaise, dont l'ancien président, Jérôme Monod, a été avec Sarkozy l'une des éminences grises de la campagne électorale de Chirac.
Faut-il un dessin ? Suez-Lyonnaise et Bouygues se sont évidemment partagé le marché des nouvelles prisons, avant même qu'il ne soit attribué. Bien sûr, cela s'appelle «entente illicite » et «abus de position dominante ». Mais bon, on ne va pas s'embêter pour si peu...
Pour veiller à la bonne exécution de ce programme, Chirac a même tenu à ce que le gouvernement Raffarin compte un «secrétaire d'Etat aux Programmes immobiliers de la Justice », le fidèle Pierre Bédier, ex-maire de Mantes-la-Jolie. Et pourquoi pas un conseiller d'Etat à la Récolte des Petits Pois en Corrèze ? Bref, ce maroquin ministériel n'est rien d'autre qu'un secrétariat d'Etat au remboursement de la dette électorale de Jacques Chirac envers le groupe Bouygues ! Si vous faites une recherche croisée sur internet des mots «prisons » et «Bouygues », vous trouverez sur ce saisissant raccourci, qui renvoie au site de
L'Express : «Les nouvelles prisons de Dominique Perben (...) Bourse. Achetez Bouygues ». Tout est dit !
Enfin non, tout n'est pas dit. Car le plan de Dominique Perben et Pierre Bédier, loin de livrer à Bouygues et Suez-Lyonnaise le seul marché de la construction des prisons, dissimule d'autres marchés, tout aussi juteux, et à long terme ! Sur ces nouvelles places de prison, le gouvernement Raffarin compte en effet «faire appel au secteur privé pour la conception, la construction, la maintenance, et une partie du fonctionnement (nourriture, blanchisserie) ». Au chapitre de la «maintenance », il y a notamment l'encadrement du travail effectué par les prisonniers à l'intérieur des centres de détention ; travail qui n'est évidemment pas rémunéré au Smic, loin s'en faut ! Bref, dans un proche avenir, le groupe Bouygues sera en mesure de faire assembler ses téléphones mobiles par des prisonniers, pour peanuts. Plus besoin de délocaliser : vive le progrès social !
Sur ces trente nouvelles prisons, une innovation majeure : huit d'entre elles seront réservées aux mineurs. Au même moment, mes amis de
Mouvement me font savoir que le ministère de la Culture enterre le programme de soutien aux friches culturelles et que le ministère de l'Education ampute à tour de bras dans les budgets de l'éducation artistique. Dame ! C'est que Bouygues n'a investi ni dans la rénovation des banlieues (au contraire de Malraux qui, en son temps, avait su préserver et redorer les centres ville), ni dans les lycées, et encore moins dans les écoles d'art et d'architecture ! Jacques Chirac a su en tirer les conclusions qui s'imposaient. Cela s'appelle la «Realpolitik ».
Résumé, pour celles et ceux qui auraient eu du mal à suivre la démonstration : les quelques millions d'euros investis par Bouygues-TF1 au titre d'une prestation de service en communication sur la campagne électorale de Jacques Chirac, qui ont fait de surcroît l'objet d'une facturation occulte, doivent être imputés aux comptes de campagne du candidat-Président : très loin, donc, des seuls 403.752 euros dépensés et officiellement déclarés par Jacques Chirac au Conseil Constitutionnel. Le plafond, prévu par la loi, du financement d'une campagne électorale, a donc été allégrement dépassé. Quel citoyen digne de ce nom osera, si c'est possible, saisir le Conseil Constitutionnel, pour obtenir l'annulation de l'élection de Jacques Chirac à la Présidence de la République Française ?
Date de publication : 27/11/2002
Inséré le : 27/11/2002 00:00
Thèmes : politique,