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Rapport Violence à la télévision

Postulat moralisateur

Chapeau : Blandine Kriegel vient de remettre le bilan de son étude sur la Violence à la télévision au ministre de la Culture. Les lacunes interprétatives du texte montrent à quel point le phénomène de la violence est posé en des termes d'emblée faussés par une orientation moraliste et rétrograde.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Apparence :

Léa GAUTHIER rédacteur
Blandine KRIEGEL auteur

Texte : En juin 2002, Blandine Kriegel est chargée par le ministre de la Culture d'une mission sur la violence à la télévision. Après cinq mois d'audit en tous genres, elle vient de remettre sa copie à Monsieur Aillagon. Mettant en avant le sursaut de conscience « devant la montée indifférenciée et indistincte de la violence et de la délinquance dans tous les secteurs de notre société » et le rapprochant d'un « déferlement de spectacles de plus en plus violents, à des heures de plus en plus ouvrées, à la télévision », Blandine Kriegel dresse donc une espèce de bilan et perspective, un état des lieux concernant les effets des programmes violents à la télévision sur les comportements des personnes jeunes ou culturellement défavorisées et des femmes. Au-delà de la juxtaposition de constats et de banalités largement argumentés par les diverses thèses des divers spécialistes, le rapport s'appuie sur une définition de la violence comme « force déréglée qui porte atteinte à l'intégrité physique ou psychique pour mettre en cause dans un but de domination ou de destruction de l'humanité de l'individu ». Le Petit Robert dit : « 1- Violence : agir sur quelqu'un ou le faire agir contre sa volonté, en employant la force ou l'intimidation ; 2- une violence : acte par lequel s'exerce cette force ; 3- disposition naturelle à l'expression brutale des sentiments ; 4- Force brutale (d'une chose ou d'un phénomène). La simple mise en perspective de ces deux définitions montre d'emblée l'orientation résolument morale du rapport. La violence n'est pas forcément une force déréglée, ou alors que serait l'inverse, c'est-à-dire une force réglée ? Par ailleurs, si un acte violent est un acte qui s'effectue à l'encontre de la volonté de quelqu'un, l'acte n'a pas forcément pour but, selon une définition générique, la domination ou la destruction de l'humanité de l'individu. Autant d'approximations ou d'orientations qui permettent dès les premières lignes du rapport d'émettre quelques soupçons sur la compréhension du phénomène de la violence. Soupçon qui se consolide au vu d'une dépêche AFP datant du 27 novembre : « l'Assemblée nationale s'est prononcée mercredi pour que les visas d'exploitation des films soient conjointement délivrés par le ministère de la Culture, aujourd'hui seul compétent, et celui de la Famille, a-t-on appris de source parlementaire ».
Autre point qui permet encore de mettre en cause la validité d'un tel rapport : à aucun moment n'est donnée de définition de ce qu'est le « phénomène télévision » aujourd'hui. A quoi sert la télévision, quel est son mode de fonctionnement, quel est son rapport à la réalité ? Peut-être faut-il revenir sur une idée largement ancrée dans les mentalités néo-intellectuelles, la télévision étant un médium de masse, la télévision est en soi quelque chose de néfaste. Première phase de constat, il y a de plus en plus de violence et les programmes violents à la télévision potentialisent cette violence. Pour autant si l'on considère que la télévision est une vaste entreprise de marketing du réel, fonctionnant non pas tant sur un principe de reflet de la réalité mais plutôt comme une production d'archétypes comportementaux enracinés dans la dynamique de l'offre et de la demande : l'offre doit créer la demande qui renforce l'offre qui renforce la demande, etc. La vraie violence n'est sans doute pas d'abord dans la diffusion de film ou de téléfilm à caractère violent mais plutôt dans cette manière que la télévision a de calibrer le comportement des téléspectateurs en fonction de ces seuls critères, à partir de là nous retombons bien dans la définition de la violence fournit par le Petit Robert. Considérons que l'intimidation se fait par des moyens strictement formels : marketing, publicité, cadences des montages, habillages, jeux de décors et de couleurs, cadrage etc. Autant de conditionnements de la place du spectateur qui induit une passivité accrue et un aplanissement du sens critique, bref un mouvement d'induction qui réduisant la distance entre le spectateur et ce qu'il voit construit des rapports exclusifs du type identifications, projection etc. Allons plus loin, cette mécanique entraîne même chez les spectateurs « défavorisés », selon l'expression du rapport, une éradication de la possibilité d'existence d'une volonté qui ne soit pas rivée à ces mécanismes.
Bref, le problème de l'impact des scènes violentes à la télévision pourrait être envisagé non pas au seul regard de ces scènes mais au sein du rapport même que la télévision a su tisser, tissage indissociable d'une étude des formes, d'une étude de la spécificité du médium télévision. Petite mise en perspective historique, la présentation de scènes violentes n'entraîne pas forcément des réactions violentes. Selon l'expression que l'on doit à Aristote, la violence représentée peut être un exutoire des comportements violents, elle peut être cathartique. Les combats de gladiateurs n'entraînaient pas des guérillas dans les rues de Rome, les tragédies grecques n'ont pas induit des parricides à la chaîne à Athènes. Dans une même perspective, le rapport rendu par Blandine Kriegel ne construit à aucun moment des différences au sein des « scènes violentes » au-delà de la distinction des actes représentés (viol, assassinat, etc.). Le rapport est construit sur une assimilation abusive de la création cinématographique et de la création télévisuelle.
En somme, sous des aspects pseudo-scientifiques le rapport de Blandine Kriegel ne dépasse en rien l'étalage d'idées reçues. Et pour le coup il est vraiment difficile de contenir une réaction violente à sa lecture. Il y a de fortes chances pour que ce rapport soit suivi d'une série de décisions parlementaires.


Date de publication : 28/11/2002


Mots-clés : violence, télévision
Inséré le : 28/11/2002 00:00
Thèmes : politique, politique générale,