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L'art de la scène et des métamorphoses

La Génisse et le Pythagoricien

Chapeau : Jean-François Peyret, metteur en scène, fait naître avec Alain Prochiantz, biologiste, une fructueuse rencontre entre théâtre et science dans la Génisse et le pythagoricien, d'après les Métamorphoses d'Ovide.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Jean-François PEYRET Metteur en scène
Alain PROCHIANTZ biologiste
Bruno TACKELS rédacteur

Texte : «5 août 2001
Au commencement, à la fin aussi, il y a la forme, les formes et leurs changements. J'ai le projet de dire comment les formes changent dans les corps. Comment les corps changent de formes. Le changement de formes. Le poème doit couvrir le temps depuis l'origine du monde jusqu'à l'époque contemporaine, il doit dire comment ça a pris forme, ce qui s'est passé pour avoir la forme que ça a. Nouer le commencement et l'aujourd'hui. Pourquoi ? L'angoisse (déjà elle) du discontinu et aussi le besoin de comprendre l'émergence depuis rien ou depuis un chaos. L'origine est plus angoissante que la fin, le néant d'avant moi aussi vertigineux, presque plus terrible que celui qui m'attend après ma mort. Ça a tellement failli ne pas arriver. L'origine est sans promesse, alors qu'au moins certains ont pu s'inventer une espérance pour après la mort. Mais avant ? Cette espèce d'éternité sans moi. Ou alors on se dit qu'en fait on était déjà là, qu'on a déjà vécu dans un autre corps, qu'on a en somme toujours déjà vécu, même si l'on s'en souvient mal. Pythagore, lui, se souvient de ses vies antérieures.
»

Tout un programme, qui est comme le programme du théâtre lui-même. A moins que ce ne soit celui de la science. Ou celui de leur rencontre ? Cette belle méditation ouvre le premier cahier («informe») qui constitue le premier livre d'un futur traité des Formes en trois volets, écrit à quatre mains, deux venant du théâtre et les deux autres de la biologie. Comme il avait balisé ses prospections dans le monde des passions en un traité du même nom (lui aussi en trois moments), Jean-François Peyret engage un nouveau processus de travail, dans le monde de la biologie, solidement épaulé par le biologiste Alain Prochiantz. Toujours aux aguets du nouveau, Peyret reste fidèle à quelques principes simples.
- Le théâtre vit quand il cherche d'autres ressources, les ressources de l'autre -aux confins d'autres territoires, la philosophie (Montaigne, Spinoza, Lucrèce), la littérature (Auden), la science (Jean-Didier Vincent hier, Alain Porchiantz aujourd'hui).
- Le théâtre vivant se doit d'inventer de nouvelles dramaturgies conformes à notre temps - «un théâtre post-dramatique», dans le lexique de Hans-Thies Lehmann, dont l'essai magistral vient enfin d'être publié en français (chez l'Arche).
- Le théâtre trouve réellement son souffle quand il s'appuie en toute confiance sur les acteurs, et leur libre capacité à le réinventer sans cesse.

Ces trois principes fonctionnent à plein régime dans la Génisse et le Pythagoricien. Le monde de la science la plus contemporaine dialogue avec les textes d'Ovide (extraits des Métamorphoses), sans jamais tomber dans le discours ou l'explication de textes -ce qui n'était pas le moindre des pièges tendus par une telle entreprise. Pendant plus de deux heures, les acteurs nous emmènent dans leurs mystérieux espaces sans fond (dont nous ne voyons qu'une partie : l'autre moitié de ce qui se joue à lieu, pour d'autres spectateurs que nous découvrirons plus tard, derrière une lourde forêt de sangles tendues), et nous embarquent dans des récits rapportés sur le mode du conte, quelle qu'en soit la nature, qu'ils soient d'Ovide ou de Prochiantz. L'incroyable vitalité du spectacle provient essentiellement du jeu des acteurs qui prennent visiblement un plaisir fou à toutes ces bizarreries métamorphiques. Car en parlant des métamorphoses, de quoi parlent-ils, sinon de l'art de la scène, espace de toutes les métamorphoses, s'il en est ? Au plus loin de l'abstraction du discours général, leurs corps deviennent le théâtre de tous les changements, où l'animal ne cesse de revenir, en ombre, quand on croit l'avoir chassé. Pris dans leur vertige, on en vient même à ne plus les regarder que comme des animaux en pleine transformation, ces acteurs. C'est dans la légèreté et l'humour qu'ils viennent nous faire leurs petits tours, échantillons d'un savoir qui ne se prend jamais au sérieux. Où l'on saisit tout d'un coup que la science au théâtre s'énonce justement sur le mode de la comédie, alors qu'on pouvait s'attendre à la trouver en régime tragique. C'est qu'on oublie trop que la science part du délire, sans lequel rien ne peut se chercher. Restait aux acteurs à y retrouver le leur. Quand le délire s'empare de François Chattot, c'est Dionysos en personne qui traverse la scène pour donner ses pathétiques leçons de tragédies, à des hommes qui le lui rendent bien. A bonne école, sur le fil, au bord d'être grotesques, et puis de l'autre bord, dans la finesse et l'intelligence faites jeu.

Date de publication : 05/12/2002


Inséré le : 03/12/2002 00:00
Thèmes : théâtre,