Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Amérique latine en noir et blanc
Les applaudissements ne se mangent pas
Chapeau : La dernière création de Maguy Marin se referme avec la brusque complexité d'un implacable constat.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Gérard MAYEN rédacteur
Maguy Marin chorégraphe
Texte : Dans les pays du soleil, les maisons des gens simples s'ouvrent parfois sur la rue par un modeste rideau fait de minces bandeaux verticaux de plastique multicolores. S'ils dissimulent totalement l'intérieur aux regards, on les fend sans même avoir à les écarter. Voilà qui rappelle le vaste parallélépipède, aux parois tout entières tendues de rideaux géants de ce type, dans lequel évolue
Les applaudissements ne se mangent pas, dernière création de Maguy Marin, sur une commande de la Biennale de Lyon, qui honorait cet automne l'Amérique latine.
Dans ce titre on décèle un questionnement du bien fondé de l'intention même de faire spectacle de ce continent ; sinon
a minima un rappel de la misère matérielle immédiate que connaît une partie considérable de ses habitants. Ces pays ont pour sort commun «
une incroyable exploitation culturelle et humaine, un asservissement des forces qui habitent leurs terres et un strict contrôle de leur émancipation » martèle la brève et combattive note introductive signée par la chorégraphe.
Revenons aux effets du rideau scénique, et notons que ses couleurs -de même que celle des simples costumes, façon fringues de rue- seront bien les seules à ramener à une image festive, exubérante et chaleureuse de l'Amérique du Sud. A part quoi ce rideau dissimule un hors-scène qu'on suppose énorme de tous côtés ; soit un vide très plein (de sens sourds). Les huit danseur(se)s s'en extraient en surgissant sur le plateau sans jamais qu'on puisse pressentir leur provenance. D'où une vive dramatisation de ces cinglantes entrées en scène. Ils ne viennent pas là pour rigoler. Ce plateau sera disputé, comme territoire à conquérir.
Avec des énergies combattantes, des courses entre fuites et assauts, ces incursions sont brèves, souvent suspendues sur des rencontres où on se toise, sinon se heurte ; s'appuie, ou se saisit. Soit une chorégraphie happée, hachée, tranchée, cent fois remise sur le plateau comme à l'ouvrage, par des travailleurs de la danse. Individuels et collectifs, ces destins se labourent, se vissent, se creusent au burin. Les passages au sol y sont pointés comme des morts, les portés se dressent en effigies, les accélérations s'arrachent, insurrectionnelles. Là une profonde embrassade semble ultime. Parfois s'agrègent de solidaires accumulations. Mais toujours l'emporte la déchirure, y compris entre les mêmes qui se soutenaient.
Pourtant, cette âpre danse des constats ne tient, chorégraphiquement parlant, que sur une trame extrêmement savante de fugaces et multiples parcours se croisant toujours juste, et d'engagements très responsables dans de vigoureuses et incessantes combinaisons. Comme brusquée par la tension du propos, on y trouve tout autant une exigeante complexité, au point d'enfermer la pièce dans l'étouffement de la contradiction entre rudesse de matière et perfection d'écriture.
L'intention dénonciatrice de
Les applaudissements ne se mangent pas n'appelle pas à la distraction. Sa puissance de défi éthique et politique force à ce qu'on s'y arrête, dans l'actuel contexte. Mais son implacable certitude, attestée par une écriture verrouillée autant qu'ardente, la retourne en machine exténuée au moment de communiquer le partage et l'émotion. Comme nouée et pressurée par principe de radicalité, ancrée dans une science confondante du pré-mouvement, sa gestuelle semble inatteignable aux spectateurs peu avertis, ceux-là même que vraisemblablement Maguy Marin et son équipe espèreraient le plus atteindre.
Redoutable dilemme. Non moins intransigeante,
Points de fuite, offrait ses corps à l'assaut des mots insondables de Charles Péguy. Cette précédente pièce ouvrait ainsi une aire de doutes intellectuels. Leur immense sollicitation semble trop vite se réduire à présent sur un implacable exposé des tensions et des impuissances.
Date de publication : 05/12/2002
Inséré le : 03/12/2002 00:00
Thèmes : danse,