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Conversation de spectateurs à propos de

très très bien

Chapeau : Trois spectateurs, Lionel Boissarie, Stéphanie Régnier et Frédéric Oyharçabal conversaient à l'issue de la première représentation de très très bien, un projet de Catherine Contour au TNT à Bordeaux le 28 novembre. Voici leur discussion retranscrite.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Apparence :

Catherine CONTOUR chorégraphe
Frédéric OYHARÇABAL rédacteur

Texte : L.B. : Je me suis un peu ennuyé...
F. O. : Moi c'est pareil... J'ai eu l'impression de quelque chose de très cérémonial.
S. R. : Je les ai trouvés très tendus. D'autre part, je ne vois pas du tout le lien entre les deux parties. Je trouve intéressant de mettre le spectateur en situation d'écoute : l'hypnose, la relaxation, cela ouvre des possibilités en tant que spectateur pour comprendre d'autres choses, cela multiplie les perceptions, permet d'avoir une écoute plus fine. En l'occurrence, il y avait vraiment une coupure. La séance d'avant n'avait servi à rien pour voir ce que j'ai pu voir en bas. Tu peux imaginer que cela serait utile sur un autre dispositif plus intimiste ou plus participatif, mais là je n'ai pas trouvé d'utilité et j'ai trouvé que c'était deux temps différents et le deuxième temps, je me suis faite chier. Ça ne fonctionnait pas, je ne sais pas s'ils étaient vraiment dans une écoute, car je sais que c'est très important cette idée d'écoute pour eux. Je les ai trouvés assez tendus.
F. O. : Tu parles de l'écoute entre eux.
S. R. : Oui et je ne l'ai pas ressentie. Je sais que Contour c'est comme ça aujourd'hui, ce soir ce sera différent, demain encore, et elle va se nourrir de tout ce qui va se passer et des trucs qui ne fonctionnaient pas, etc...
F. O. : On peut se sentir frustré, mais il faut voir ce que cela va donner par la suite.
S. R. : Oui je pense et en même temps je suis assez critique par rapport à ce qui s'est passé ce matin, d'autant plus que, sur la fin, j'ai senti qu'elle n'avait pas aimé ce qui s'était passé, qu'elle n'était pas à l'aise. La rupture fût le moment où elle a dit : "On arrête". Il y avait vraiment un truc qui ne fonctionnait pas.
F. O. : Penses-tu que ce dysfonctionnement peut avoir un rapport avec le public ?
S. R. : Je pense que c'est lié à cela et en même temps je ne pense pas que le public ait une responsabilité.
F. O. : Je n'ai pas senti les gens particulièrement gênés par quelque chose. Par contre, quelque chose n'allait pas entre eux.
S. R. : En bas, ils étaient hyper tendus. Ils parlaient doucement. Olivier Gelp a commencé une improvisation très lente. Un peu plus tard, Catherine lui a donné une autre direction en intervenant plus bruyamment : l'écoute entre eux n'était pas super bonne, mais peut-être que cela faisait partie des directions qu'ils s'étaient donné pour cette séance. À la fin, elle s'est sentie obligée de dire "Voilà c'est fini", et de préciser qu'il s'agissait d'un processus de travail. J'ai presque eu l'impression qu'elle avait envie que les gens partent. Je ne comprends pas : au moment d'installer les tables sur les coussins, elle aurait pu dire aux personnes ayant des impératifs de partir et aux autres personnes de rester, et eux de continuer à travailler. Elle a dit : "On continuera ce soir à huit heures quand il y aura d'autres gens".
L.B. : J'ai posé la question à Olivier Gelp et ça n'avait pas l'air de le déranger de s'arrêter. Il pensait que c'était bien de continuer plutôt le soir.
F. O. : Il y a un côté très plasticien, très esthétique dans l'espace d'en bas...
S. R. : Oui et même dans la pièce d'en haut.
F. O. : Cela m'a évoqué un espace du Lieu Unique à Nantes. J'aimais bien, je me suis senti vite à l'aise. Il y avait un côté chaleureux dans la première pièce, quelque chose de très agréable qui disparaît par la suite. D'autre part, je trouve intéressant de faire une séance très tôt.
S. R. : Oui, mais je ne suis pas sûre que ce soit intéressant de voir une seule séance, sinon on ne comprend pas que c'est un processus de travail. D'ailleurs je trouve qu'elle devrait l'annoncer plus clairement dans ses invitations.
F. O. : C'est écrit dans le papier du TNT : il est conseillé de venir au moins deux fois.
S. R. : Deux fois c'est peut-être pas suffisant. D'ailleurs ce que j'adore c'est que c'est un projet qui nous accompagne.
F. O. : En effet, je pense que c'est important ce qui se passe entre les séances.
S. R. : C'est clair et je suis certaine que cela intéresse Catherine Contour : dans quel état d'esprit les gens sont partis travailler, comment ils vont entamer leur journée après cette première séance puis revenir à la suivante.
F. O. : Cela me fait penser à la psychanalyse : un spectacle crée une demande. Quand tu vas voir un psy, tu as une demande. Le psy ne répond pas vraiment à ta demande. En donnant des rendez-vous, Catherine Contour crée une demande, une attente d'art. Elle propose des choses, tu prends ce que tu as à prendre, l'ennui, la frustration, peuvent être au rendez-vous.
S. R. : Tu as raison. Pour avoir participé au projet Fabrique, je me dis que c'est comme ça qu'il fallait prendre la chose : elle spécifiait qu'elle n'allait pas t'en donner trop, par rapport à toi, elle ne formulait pas d'attente particulière et ne cherchait pas, elle, à répondre à tes attentes.
L.B. : Il y a un texte de Paul Ardenne sur l'art "déceptif" qui raconte un peu cela. Effectivement lorsque l'on va voir un artiste, on pense qu'étant artiste, il a plus de bagages que nous, davantage de sensibilité, de maîtrise. Il y a des artistes qui se délestent de cette supériorité. Le travail est co-réalisé par celui qui vient voir.
S. R. : C'est marrant parce que c'est vraiment une conclusion que j'avais faite au sujet de Fabrique. C'était hyper dur, tout le monde remettait en question sa façon de travailler à elle. En même temps, nous étions pris dans une espèce de rapport à l'autorité qu'elle générait et qu'en même temps elle ne générait pas. Ma conclusion, ça a été que le fait de ne pas éclaircir les choses était un travail en soi. Elle aurait pu faire en sorte qu'on la trouve intelligente et sympa, elle ne l'a pas fait. Elle n'a pas fait en sorte de créer une situation confortable et du coup cela nous a permis de réfléchir. C'est un peu comme une leçon, un truc zen, où il n'y a pas vraiment de prise de position même si je pense que pour elle, c'est très clair. Elle cultive une zone de flou avec laquelle tu dois te débrouiller.

Propos recueillis par

Date de publication : 05/12/2002


Inséré le : 03/12/2002 00:00
Thèmes : danse,