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Au coeur des ténèbres

Existence

Chapeau : Donnée le mois dernier en création mondiale au Théâtre-Studio d'Alfortville dans une mise en scène de Christian Benedetti, Existence d'Edward Bond témoigne une nouvelle fois d'un magnifique autant qu'éprouvant travail aux limites -de l'humanité comme de l'écriture et de la geste théâtrales.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Christian BENEDETTI Metteur en scène
Edward BOND auteur
David SANSON rédacteur

Texte : D'Edward Bond, on restait sous le choc du Crime du XXIe siècle, expérience théâtrale démesurée mise en scène par Alain Françon en 2001 au Théâtre de la Colline. De sa fin surtout, sidérante manière d'écho au 2001 de Stanley Kubrick, qui mettait le spectateur aux prises avec une blancheur aveuglante et un silence assourdissant.
C'est dans un silence troublé, et surtout dans l'obscurité quasi totale que débute Existence, la toute dernière pièce de Bond, proposée en création mondiale par le metteur en scène Christian Benedetti dans le cadre intime et accueillant de son Théâtre-Studio d'Alfortville du 28 octobre au 30 novembre dernier. Obscurité d'une pièce traversée par un mince rai de lumière provenant de la rue éclairée et passant entre les rideaux, qui laisse à peine deviner au spectateur les reliefs qui la meublent. Silence d'autant plus inquiétant qu'il n'est pas plein, mais bruissant des sons sourds, amplifiés et réverbérés, de la ville nocturne. Off, on entend s'approcher en sifflotant un homme qui ensuite monte les escalier d'un pas indécis, hésite sur le palier, puis entreprend de forcer la porte. Il souffle, ahane, finit par pénétrer à l'intérieur, sur cette scène dont il fouille la pénombre. Au c�ur de ces ténèbres, sa main rencontre une forme humaine jusqu'à présent invisible. Une lutte s'engage, d'autant plus violente qu'elle se déroule toujours en clair-obscur, à l'issue de laquelle l'intrus vient à bout de cette forme humaine, qu'il ligote, inanimée, sur une chaise. Une heure durant, c'est au tête-à-tête de ces deux personnages que l'on va assister. Un tête-à-tête qui va être un monologue (et pour cause : la « victime », bâillonnée ou non, n'a pas l'usage de la parole), un huis-clos d'une violence sourde, d'une humanité muette.
A cet instant, la pièce n'a pas commencé depuis dix minutes que l'on se sent déjà violemment oppressé. Engagé à son corps défendant dans une spirale inéluctable dont l'effet produit est aussi fort, mais assurément pas aussi vain, que celui ressenti dès le début du film Funny Games, de l'Autrichien Michael Haneke. La puissance véhiculée par Existence, qui ne se contente pas de « jouer avec nos nerfs », prouve que le théâtre de Bond n'a rien perdu de sa force, de sa beauté, ni de sa nécessité. De moindre ampleur que le cycle des « Pièces de guerre », resserrée autour d'une sphère plus intime, d'un seul lieu et d'un seul temps, celle-ci n'en possède pas pour autant une moindre portée allégorique.
Car il ne s'agit pas simplement d'une expérience théâtrale « limite ». Certes, les trois quarts de la pièce se déroulent sur un plateau non éclairé, et rarement on aura eu envie autant que ce soir-là d'intimer à quelqu'un l'ordre d'allumer la lumière : lorsque celle-ci arrive, lorsque enfin on découvre les visages des protagonistes et des acteurs, on a compris depuis longtemps qu'il est déjà trop tard -que ces protagonistes ont été en quelque sorte défigurés avant de pouvoir être dévisagés. Certes, ce tête-à-tête entre deux personnages n'a rien d'un dialogue : Existence confronte en effet un homme qui n'a pas l'usage de la parole (Tom, joué par Rémy Pous, est muet) à un autre, x (Edward Bond insiste sur la minuscule pour caractériser ce personnage interprété par Vincent Ozanon), qui la monopolise. Mais au-delà de la force dégagée par ce parti pris jusqu'au-boutiste, c'est ce qu'Existence a à nous dire, à nous faire entendre, qui est proprement bouleversant.
Le travail sur la réduction, sur le dénuement (celui, cher à Bond, auquel l'invasion de la sphère de l'intime par les mécanismes propres à nos sociétés libérales risque de conduire chaque individu), s'opère d'abord par la langue. Comme dans les précédentes pièces de Bond, celle-ci est ici à la fois d'une extrême violence et d'une économie totalisante. Aux jurons récurrents proférés par x succèdent des phrases qui n'en sont plus, ou pas encore : un mot, suivi d'un semblant de proposition (« Argent. Où tu le ? »), à la manière de ces questionnaires administratifs où le langage disparaît en prétendant aller à l'essentiel. Eux-mêmes, les protagonistes sont des êtres comme réduits à leurs fonctions vitales. Des êtres, aussi, dénués de raison(s) - à tous les sens du terme : de capacité de raisonner (Bond a toujours souligné que ce n'est pas elle qui fonde la nature humaine et distingue l'homme de l'animal, mais bien plutôt l'imagination, la faculté de création), mais aussi de motifs. Jamais on ne saura pourquoi x a décidé de faire ce qu'il fait, et lui-même semble l'ignorer : « Dis-moi ce que je veux, dis-moi ce que je cherche », hurle-t-il à plusieurs reprises à Tom. Mais lorsque ce dernier fera mine de s'exprimer, se jettera sur un morceau de papier, puis sur le papier peint, pour essayer d'écrire (avec la même énergie désespérée que celles que les personnages du Crime du XXIe siècle mettaient à s'emparer d'un quignon de pain), x l'en empêchera brutalement. Jusqu'à ce que cette tragédie de l'impuissance s'achève par un ultime renversement des rôles : Tom assassine x, à la demande de celui-ci, sans que ce dénouement apparaisse pour autant comme une délivrance... Est-ce parce que x est un personnage littéralement hors de lui que la pièce s'intitule ainsi � si l'on songe à l'étymologie du verbe exister : sortir de soi ? Parce que le monde qui est le nôtre possède une rare capacité à mettre les gens hors d'eux (et hors jeu), à les faire sortir d'eux-mêmes, et donc à les détruire ?
C'est face à toutes ces questions que la pièce laisse le spectateur. Et il faut savoir gré à la mise en scène de Christian Benedetti d'avoir su servir au mieux ce propos. Dénuée d'effets inutiles et avec des moyens très réduits (les didascalies se suffisent largement à elles-mêmes), servie par deux comédiens d'une ahurissante puissance physique, dans deux rôles aussi difficiles l'un que l'autre pour des raisons bien différentes, elle restitue toute la force et toutes les résonances du texte. On se rappelle que Benedetti avait ouvert son théâtre d'Alfortville en mettant en scène une pièce de Bond, Sauvés, en 1996. Qu'il y avait ensuite proposé deux textes de la série des « pièces avec jeunes gens » de Bond, Mardi (1997) et Onze débardeurs (2001, en création française). Et l'on se dit qu'il est assurément l'un des meilleurs serviteur du dramaturge britannique en France.
Bond est aujourd'hui « auteur associé » au Théâtre Studio d'Alfortville. Dans quelques semaines sera ainsi proposée une autre de ses pièces, Les Enfants; mise en scène par Jérôme Hankins et interprétée notamment par des écoliers de la commune du Val-de-Marne.

Date de publication : 05/12/2002


Inséré le : 04/12/2002 00:00
Thèmes : théâtre,