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Une question de lieu
Par Philippe Boisnard
Chapeau : Philosophe & vidéaste, Philippe Boisnard est directeur des éditions
Trame Ouest et membre du comité de rédaction d'
EvidenZ.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Apparence :
Philippe BOISNARD rédacteur
Philippe BOISNARD auteur
Michel DEUTSCH auteur
Alain FRANÇON Metteur en scène
Bruno TACKELS journaliste
Texte : A propos de Skinner de Michel Deutsch
Résolument, Michel Deutsch écrivant
Skinner se pose en relation à notre temps : travail théâtral qui pose notre relation aux frontières, au contrôle bio-politique du singulier, à l'immigration, aux sociétés parallèles, au monde marchand. Texte hybride entre Kafka,
le Château (le thème de l'Organisation et du passeur venant sans cesse nous rappeler le destin de l'
arpenteur/Skinner, de même que l'enfermement jusqu'au-boutiste de Skinner et son histoire d'amour), et
Quai ouest (reprise du thème du quai, de la nécessité du passage sur l'autre rive) de Bernard-Marie Koltès, il semble assumer
a priori pleinement une recherche théâtrale qui serait la mise en question de
l' état de cet Etat du monde occidental, qui serait la
représentation de ce qui se présente réellement sans que cela ne soit officiellement représenté. Selon une telle intention, rien à redire : tout véritable théâtre, depuis l'antiquité et la mise en question du politique par Sophocle, correspond à cette exigence. Toutefois, le théâtre ne peut se suffire de l'intention, car il est avant tout
re-présentation in vivo du texte, il est d'abord et avant tout scène, mise en scène, mise en espace des corps, incarnation sans arrière plan de ce qui a été écrit par ailleurs sur cet autre lieu qu'est la page. Il est aussi d'abord et avant tout une mise en question ouverte, qui doit se poser avec un certain recul, peut-être à partir de l'espace des morts au sens de Genet, à savoir du lieu de la putréfaction, du résiduel : le cimetière.
Or, et ici c'est prendre une position éthique, force est de constater que Skinner semble manquer cette interrogation du lieu, de ce qui effectivement se passe
hic et nunc.
Avec Koltès et son théâtre tragique, semblait être apparu — il me semble — la dernière tentation critique dans le théâtre français : cet auteur issu des courants de gauche, son théâtre, même s'il se démarquait assurément de cette position politique, s'inscrivaient dans l'héritage des années 60-70. Théâtre critique, théâtre qui dans
Combat de nègre et chiens posait en opposition deux mondes : celui du chantier, du travail du corps marchand, et de l'autre celui d'Alboury, monde de la mémoire, de la lignée, renvoyant en quelque sorte à l'
Antigone de Sophocle. Chez Koltès, la représentation du réel témoignait d'une incompréhension, d'une lutte désespérée pour s'en sortir : que cela soit
Sallinger tragiquement différent, ou que cela soit
Roberto Zucco,
mechanè aveugle qui ne pouvait avoir d'autre devenir que de rêver à une terre promise impossible, et dès lors de courir résolument vers la mort. Cette part critique, révélant la part maudite de notre occident rencontrait une histoire au moment où Koltès écrivait, et de ce fait correspondait avec un moment éthique, à savoir la nécessité d'un ethos.
Comment habiter ce monde ? si ce n'est en montrant sa formation, le tragique radical qui le ronge. Cela valait encore pour les années 80. Moment où les intellectuels pouvaient sans apparaître naïfs se poser en réaction face au monde libéral, ne pouvant prévoir — pour un grand nombre — l'inexorable : la nuit noire survenue en 1989, la chute du mur de Berlin et la chronique de la mort annoncée de toutes les illusions politiques.
Michel Deutsch, tout à l'inverse, écrit ce
Skinner au XXIe siècle : en un autre lieu, si l'on comprend que le lieu n'est autre que ce qu'il est devenu dans le temps. Autre lieu et donc autre nécessité d'ethos. Pour ce qui est de la France et de l'espace occidental, certes, il est évident que le libéralisme marchand s'est installé en chaque interstice de l'existence, certes, il est évident que toute terre promise n'est que le miroir aux alouettes que l'on ne peut montrer que sous l'apanage d'une starisation académique sauce Bouygues. Et c'est pour cela qu'il faut se méfier de toute volonté critique héritée des années 70 : la critique aussi visible, aussi grossière (et je ne peux qu'adhérer à certaines réserves de Bruno Tackels) ne serait-elle pas périmée, renvoyant à un autre régime de compréhension époquale, et en ce sens aussi et surtout à une autre éthique de la représentation ? La dénonciation aussi frontale (investissant autant d'ailleurs une histoire littéraire) ne manquerait-elle pas le tournant qui a eu lieu avec les années 90, comme en philosophie ont pu s'égarer depuis quelque temps — notamment et surtout le 21 avril — des Medhi Belhaj Kacem (
la Chute de la démocratie médiatico-parlementaire) ou des Vincent Cespédes (
Sinistrose), le premier prônant la révolution face au monde démocratico-médiatique et l'autre en appelant à un retour à une morale post-kantienne?
Question d'éthique : habiter un lieu c'est en écouter les transformations, c'est entrer dans une véritable
ré-évaluation de notre propre évaluation. Le théâtre ne peut plus actuellement se permettre d'être réactionnaire au sens des avant-gardes des années 70. Faire que Skinner puisse atteindre sa propre rédemption par l'amour [1] tient en cela à une erreur, que par ailleurs ni Kafka dans
le Château, ni Koltès dans
Quai ouest n'ont commis. La rédemption n'existe pas, ni la ligne de fuite vers un réel singulier qui serait l'individu, opposé au corps dividué par l'Organisation. Habiter la représentation qui met en question la représentation officielle de ce monde, exige une autre forme, une présence beaucoup plus sensible, beaucoup plus cynique et moins empêtrée dans la nostalgie prégnante d'un regret : ce par ailleurs — le réel derrière la réalité du port, ce réel que seul le passeur pourrait nous permettre d'atteindre. Le combat de Skinner est par avance perdu car il n'a plus lieu. Je dirai même que celui de Michel Deutsch est par avance gagné, car il n'est plus que consensuel : concorde sur ce qui a déjà eu lieu et qui est entré définitivement dans notre histoire, concorde avec tous les bons sentiments qui animent une certaine gauche. Ainsi qu'Alain Françon puisse se battre pour vouloir lui donner de la force, c'est tout à son honneur, mais ce n'est pas le jeu technologique du décor qui peut sauver un texte qui sonne faux, qui se tient en porte-à-faux par rapport à notre époque. En cela, Koltès, que cela soit
Dans la Solitude des champs de coton ou encore dans
Quai ouest, est davantage contemporain : son désespoir loin de se résoudre dans le syncrétisme critique consensuel, se donne cyniquement dans le négatif de la représentation. Il biaise les attendus, et ne met en place que la relation désaffectée, sans amour de corps absolument déterminés, sans aucun sentiment.
L'éthique de notre époque ne demande ni de revendiquer un retour à une certaine morale — et ici Lindenberg [2] est dans le vrai — ni de se positionner contre ce qui arrive (le temps des révolutionnaires est révolu). Mais de comprendre en quel sens ce lieu de l'époque est le terrain d'extraordinaires jeux de force au niveau des intérêts privés, sans qu'il y ait en effet dans ces mises en jeu de regret, de volonté de terre promise inaccessible. Le théâtre doit interroger le virtuel de l'existence, au sens du jeu, et en quel sens la société est devenue en sa totalité l'espace de la ludicité existentielle de soi. C'est pour cela que par exemple Medhi Belhaj Kacem est dans l'erreur, de même que Baudrillard ou le situationnisme : tous recherchent le singulier réel (
Skinner de Michel Deutsch le trouvant inexorablement dans l'affect) sans penser qu'il n'y a pas — car certainement il n'y a jamais eu — ce singulier réel, mais que toujours l'homme s'est donné comme l'être fabriqué d'une représentation, s'est donné dans la virtualité des attributs qui lui sont proposés, voire imposés, par son lieu de socialisation.
En écrivant tout cela, je sais que je m'oppose à tous les représentants d'une philosophie de la vérité du sujet : à toutes les paroles messianiques qui appellent à faire surgir du trou de l'individu sa part maudite. Mais je le dois, car une telle analyse est bien plus tragique que ce qui est là dénoncé par Michel Deutsch : elle ne porte en elle aucun espoir fondé sur l'illusion d'une définition erronée de l'homme. Si le théâtre, tel que voudrait le revendiquer Michel Deutsch, veut questionner véritablement cette époque, il lui faut comprendre cette nécessité de la perte d'une certaine forme de critique. Mais c'est dans cette perte qu'il trouvera et forgera ses nouvelles armes qui lui permettront assurément de correspondre avec ce qui a lieu, là,
now-here.
(1) Cf. la lettre de Jean-Paul Dollé, Juin 2002, LEXI/textes 6, chapitre «Michel Deutsch», Théâtre National de la Colline/L'Arche Éditeur, septembre 2002
(2) Daniel Lindenberg,
le Rappel à l'ordre, Paris, 2002, Seuil.
Date de publication : 09/12/2002
Mots-clés : critique
Inséré le : 09/12/2002 00:00
Thèmes : théâtre,