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WELCOME HOME BOSS




Réactions d'artistes au travail d'Alain Declerq, recueillies dans son livre WELCOME HOME, BOSS, qui réunit l'ensemble des travaux du plasticien.


Lorenzo Bandini est mort brûlé vif!

Ma Dinky Toy se retourne sur le sol, je fais mon commentaire à haute
voix, je crie mon horreur devant le petit pilote de plastique qui vient
de s'éjecter et gît, lamentable, sur la pelouse, je vois le public, les
secours, les voitures qui jaillissent, slalomant entre les flammes, les
extincteurs...
J'hallucine, je suis enfant, je fabrique ce que je vois. Mes pistolets
sont des vrais, les poupées sont des bébés, je suis le roi par couronne
de carton, Zorro par cape de nylon...

Alain hallucine aussi, c'est un copain de jeu, reporter à Budapest par
chars du 14 juillet, agent du KGB par agence de pub, Jésus par marche
sur l'eau, pendu par l'érection, commissaire Broussard sur un Mesrine en
planche... L'enfant Alain rejoue la scène, en savant, il accumule les
détails pour y croire et pour nous "faire croire".
Alain joue à l'artiste, un jeu d'adulte sur des pratiques d'enfant : "on
dirait que je serais un reporter, un espion, un Jésus, un savant, un
surhomme, un bandit, un journaliste".
L'enfant Alain, en savant, imagine des objets dérisoires qui lui "font
croire".
L'artiste Alain, en savant, nous amène les preuves de son mensonge,
démasquant ses petites ruses, déplaçant les lieux, les dates, les
situations.
L'artiste Alain en savant, sent que l'art n'est pour lui que la bricole
du réel, l'extraordinaire remplace la routine, notre routine.
L'artiste n'a pas de couronne de carton, il ne possède que sa volonté de
vivre au plus fort, au plus exaltant de lui même, cherchant des copains
pour jouer avec lui :"on va enlever quelqu'un, on va baiser les filles,
espionner les flics, tuer ou se tuer". On est avec lui, on joue avec
lui, victime ou coupable, moine ou putain, esclave ou patron, indien ou
cow-boy, pauvre type ou génie, père ou amant, Alain est enfant, Alain
est artiste, expert, il nous propose de jouer avec notre unicité que
l'on croit indivisible.

Patrick Jeannes
(décembre 2001)

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alain declercq m'a baisé!
alain est comme ces étudiants trop doués, énervant! Mûrs trop tôt, ils
nous empoisonnent la vie par leurs questions intelligentes qui nous
torturent rentrés chez nous. On croit avoir répondu avec l'assurance de
notre expérience, mais on sait que l'on ne sait pas vraiment, que l'on
répond par habitude, juste sans s'être posé la question!
A première vue le travail d'Alain est bête, comme nombreuses
installations, vidéos, performances qui se donnent l'air stupides pour
tenter le pari d'en faire, par accident, sortir l'intelligence!
Comme je suis pressé, occupé à de multiples tâches, l'habitude de la
"première vue" devient la bonne, gain de temps, de fatigue, cette
stratégie feignante est dans les faits souvent payante; le coup d'oeil
suffit largement à faire le tour d'un travail qui n'a demandé dans son
élaboration guère plus de temps. C'est pratique, ça répond du tac au
tac, c'est presque la panacée! sauf qu'en face d'Alain, là ça coince...
dernier piège: une Citroën "évasion", au couleurs tricolores de la
police, trône au centre d'art de Brétigny.
Alors t'en penses quoi?
(je sors mon grand jeu) C'est (mon p'tit gars) entre le ready made
(comble d'humour involontaire, les citroën "évasion" existent en version
police) et du Raymond Hains réchauffé! Drôle, mais à revoir!
Un petit silence s'installe, je jette un coup d'oeil furtif, j'attends
un petit tremblement de levres, un concet vague, rien!
Alain sort une publicité de stand: table formica design, fauteil cuir
skaï nordique, je suis aux anges, je viens de découvrir chez lui, pour
la première fois, une faille: il me cache le ready made en l'habillant
façon salon de l'auto!
Alors un peu timide et respectueux il prend le temps de m'expliquer que
je devrais prendre le temps de comprendre que le stand est un stand de
location! la galerie loue des voitures de police! On peut aller faire
des virées toutes sirénes hurlantes, rouler à 100 dans les rues, prendre
les sens interdits, on devient le roi, le plus fort, le meilleur, le
leader, on efface l'ardoise des frustrations, et l'on vit comme on a
toujours rêvé sans oser se donner les moyens de le réaliser!
Petit silence, petit tremblement de levre, encore une fois je rentre
chez moi sur mon scooter minable, dans ma petit vie minable. Je sais de
plus en plus que l'art sert à quelque chose, quand un patient chercheur
cisèle un bijou de mystification, l'apparence de la bêtise pour cacher
l'intelligence...
Alain m'a baisé, encore une fois....


Patrick Jeannes

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Je me désole d'être aussi peureux et prudent, je ne parie que sur les
plus forts, la vie m'a montré que la selection naturelle opère dans tous
les domaines, l'art n'y échappe pas et je deteste ces perfusions
inutiles qui maintiennent en survie artistiques bavards, dandys et
autres carriéristes, habiles fabriquants de papier peint de luxe pour
notaires et dentistes.
Je croyais ma misanthropie inébranlable : nos petits fabricants d'art
s'y connaissent en stratégie pour faire les intéressants, mais je n'y
peux rien, ni leur sociologie de pacotille, leur "remise en question",
leur détachement souverain, n'arrivent à masquer leur ambition et leur
égo; petits bourgeois qui rêvent de Concorde de Basquiat, des milliards
de Saatchi...
Dans ce fatrs, comment expliquer la présence d'Alain Declercq, virus
redoutable qui attaque par la clarté du propos, le risque réel; mutation
soudaine qui réorganise tout ce petit monde satisfait et insipide. Rien
d'obscur pour masquer la faiblesse du discours! Un travail si maitrisé
dans ces composantes qu'il suffit d'être seulement attentif à ce
qu'Alain nous montre pour en saisir le sens; nos habitude d'écoute
flottante sont à reconsidérer, réveil brutal et salutaire, Alain nous
remet en forme pour comprendre le monde, exercice bénéfique; on va
perdre de la graisse, bouger notre cul et notre tête, les plus lourds
sont distancés, les dandys s'essoufflent, une selection naturelle
dis-je, culotte de para et boule à zéro, on marche ou on crève!
Une, deux, une, deux, tas de feignants, finis les parapluies et les
machines à coudre sur tables de dissection; au Palais de Tokyo c'est 600
balles de pistolet automatique qui sont tirées, à bout portant,
l'endroit est évacué, les tympans explosent, les tirs sont organisés
comme un massacre, prémédités, accomplis par tireur d'état et d'élite,
diable à gueule d'ange, esthète à ses heures, pour dessiner dans une
palissade le titre du livre de Mesrine, mot pour mot, lettre part
lettre, impact après impact, un tueur d'état contre un tueur de l'état,
Alain nous fait revivre le massacre de la porte de Clignancourt, les
impacts sur le pare-brise de la BMW, la réalité devient aussi horrible
que jouissive, la vidéo enregistre les impacts, nous fait voir les
éclats; à lire "Instinct de Mort" écrit par la mitraille, les feignants
n'y voient qu'effets de style, les autres savent qui a écrit ce titre et
pourquoi, qui aussi l'a réécrit avec ses armes de mort et comprennent sa
demande d'anonymat. Un risque réel. Pour tout le monde, un hommage aux
vivants et aux morts, un moment unique, miroir social, violence
symbolique et violence réelle entremélées, Alain nous amène à vif ce
constat, nous laisse libre d'en "tirer" nos conclusions, qu'il en soit
remercié.

Patrick Jeannes

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CHIPS

Par Michel NURIDSANY

D'une biennale l'autre.
C'était au Caire, il y a un an. Nous étions partis là-bas, ensemble, avec
Alain Declercq. Jany Bourdais m'avait nommé pour effectuer la sélection
française des deux biennales égyptiennes et pour évaluer la nécessité de
notre présence dans ces manifestations peut-être un peu trop exclusivement
tournées vers la Méditerrannée. Pour Alexandrie j'avais choisi deux très
jeunes artistes: Jeanne Susplugas, Liu An-chi et quelqu'un de plus âgé, pas
vraiment reconnu à sa juste valeur: Jean-Claude Ruggirello, pour Le Caire,
Alain Declercq et Joël Bartoloméo. Association pas très originale (elle
venait d'être faite ailleurs, aux Beaux Arts de Rouen) mais qui, me
paraissant bonne, me plaisait ainsi. Le second, pris par je ne sais trop
quoi, n'était pas venu, ce qui ne l'avait pas empêché de bouder à la fin de
la manifestation parce que je ne lui avais pas fait renvoyer sa bande vidéo
complètement hors d'usage après un mois et demi de passages incessants et
parce que je ne lui avais pas rapporté un catalogue...
S'il l'avait vu, le catalogue, avec ses "trous" innombrables marquant
l'absence de photos (notamment celles qui avaient été envoyées par e-mail
et qui n'avaient pu, ainsi, être utilisées), il se serait moins alarmé.
C'est que la biennale du Caire n'est ni celle de Venise ni celle de Sao
Paulo. C'est une biennale pauvre, dirigée par des artistes académiques,
soucieux de leur statut et de leurs prérogatives, une manifestation
courageuse, hors du temps, qui se maintient dans le contexte de la guerre
du Proche-Orient toute proche, dans une atmosphère de contrôle militaires
et policiers, visibles ou invisibles, incessants.
Alain Declercq, qui était allé au Caire repérer les lieux, qui était revenu
pour y réaliser son intervention, lui, avait parfaitement compris dans quel
contexte nous opérions. Celà n'empêche pas notre aventure, là-bas, d'avoir
été passablement mouvementée.
Alain Declercq, qui travaille toujours en fonction du lieu dans lequel il
intervient, n'aime pas beaucoup, dit-il, reprendre une pièce qu'il a déjà
réalisée ailleurs. Il a raison. Toutefois, au vu de l'invraissemble et
fascinante circulation cairote, il avait décidé de réactiver son
intervention réalisée à Brétigny. Il s'agissait, tout simplement, de faire
tourner, dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, sans chauffeur,
en bloquant le volant et l'accélérateur, une voiture puis une autre qu'il
faisait entrer dans le cercle de la première, les voitures se croisant,
menaçant de se toucher à chaque tour, ménageant ainsi une impression de
risque et de danger.
Lorsqu'Alain Declercq m'avait fait cette proposition, étant donnée la
circulation automobile au Caire, j'avais été emballé. Je n'imaginais pas ce
qui allait suivre.
Alain Declercq non plus.
Les bâtiments où se déroule la biennale ont été implantés autour d'une
vaste esplanade piquée ça et là de gazon et de jardins municipaux. C'est
là, sur la partie bitumée, qu'Alain Declercq avait décidé de faire tourner
les voitures. Il avait demandé des Mercédès à cause de la présence
policière et militaire: ce sont les voitures ordinaires des officiels
locaux. Paul Fournel, attaché culturel et écrivain, nous avait obtenu une
location à bas prix en nous recommandant la prudence: il avait du donner
des garanties plus ou moins personnelles. "Pas de problème: Alain Declercq
est un artiste sérieux. il a déjà réalisé avec succès l'oeuvre à Brétigny.
Le coup est sûr ". C'est ce que je m'entend dire et c'est ce que je pense à
cet instant.
L'esplanade et les bâtiments sont gardés par des militaires bornés comme le
sont les militaires qui ont des ordres et qui les exécutent. Pas question
d'entrer avec nos deux Mercédès, du moins sans autorisation écrite. La
présence d'un représentant de l'ambassade de France n'y change rien. Il
faut garer les voitures, parlementer, aller trouver le directeur de la
biennale, artiste lui-même, homme délicieux, lui expliquer la situation,
l'inviter à se déplacer, le laisser discuter avec les militaires qui
consentent enfin à nous laisser passer. C'est compter sans le deuxième
cercle, policier celui-là, qui nécessite des palabres au moins aussi
longues. J'avais prévenu l'ambassade longtemps à l'avance. J'avais insisté
sur les problèmes de sécurité à résoudre, les autorisations à obtenir.
L'ambassade avait fait son travail, obtenu les assurances; mais,
apparemment, tout se décide et s'obtient, ici comme ailleurs souvent, au
dernier moment.
Une heure plus tard, nous voici sur l'esplanade. Il nous reste deux jours.
A Alain Declercq d'exercer ses talents. Le voici déjà, pendant qu'un autre
policier s'avance pour me demander ce que nous faisons là, qui arpente le
bitume de ses grandes jambes d'insecte et qui prend la mesure de son
territoire. Il grimpe dans la voiture, tourne. Avec quoi va-t-il coincer le
volant ? Il a apporté des ficelles. Impraticable: elles glissent. Sur place
nous obtenons des sandows: impraticable également. Reste la ceinture. Voici
la première voiture, parfaitement instrumentalisée. On la regarde tourner.
Comme une victoire.
Sous le regard torve des policiers pas très heureux de nous voir là.
Mais, alors que nous nous apprêtons à mettre sur orbite la seconde, nous
voyons, comme dans un mauvais rêve, une petite camionnette approcher,
approcher lentement, inexorablement, entrer dans l'orbite de la Mercédès,
et, tout aussi lentement, tout aussi inexorablement, la prendre à la
sortie, violemment, en plein flanc. Le conducteur de la camionnette,
chargée de quelques militaires ou bien de policiers, s'arrête un instant,
descend de son véhicule regarde les dégâts occasionnés, apparemment s'en
accomode, et s'en va. Je cours, je hurle: Eh! eh ! Pas comme ça ! Arrêtez !
Il faut faire un constat ! Mais la camionnette ne s'arrête pas. Je suis
obligé de m'acrocher. Finalement le conducteur s'arrête, et, de méchante
humeur, me demande ce que je veux. Un constat. L'assurance va nous
demander un constat. Comprend-il ?
Il éteint son moteur, prend ses clefs. Bien. Les militaires (ou les
policiers) descendent du véhicule. Apparemment ce sera long !
Direction le poste de police. Premier bureau: ce n'est pas celui-là.
Deuxième bureau: un personnage me demande ma nationalité, me dit de
m'asseoir. Alain Declercq, qui s'occupait de ranger la Mercèdés accidentée,
est venu me rejoindre. Une interprète arrive. Que se passe-t-il ? Je lui
explique les faits; mais, tout en parlant, je me rend compte de
l'invraissemblable de la situation: une voiture sans chauffeur -la notre-
tournant en rond a percuté une camionette qui passait par là et nous nous
plaignons ! Mais je maintiens la pression: je veux un constat. Ah ce n'est
pas ici qu'il faut vous adresser, me dit-on: il y a un bureau spécial pour
les touristes, juste de l'autre côté de l'esplanade. Je vous conduis. Et
nous voilà partis, avec le chauffeur de la camionnette et l'interprète.
Dans le bureau d'en face un chef quelconque (Inspecteur ? Sergent ?
Commandant ?) boit son thé. On le dérange. Qu'est-ce que c'est encore... Je
lui répète mon récit, m'entendant répéter: "constat", "assurance"... Lui,
sourit finement. Un homme en civil qui se trouve là, et qui parle français,
(est-ce un policier en civil ?), en désignant le chauffeur de la
camionnette du menton, me lance à mi voix: C'est un policier. Même si vous
avez raison, vous avez tort.
Le chef finit son thé, repose lentement son verre d'un geste arrondi et me
dit qu'on est en Egypte, n'est-ce pas, et que, bien sûr il peut enregistrer
ma plainte mais que, sans doute, elle n'aboutira pas. Il ajoute, comme
l'autre, que le conducteur de la camionette est policier et que celà lui
donne l'avantage sur nous, que cette histoire de voiture qui roule toute
seule est amusante, certes, artistique peut-être, mais que l'assurance ne
l'entendrait sans doute pas d'une oreille aussi complaisante que l'est la
sienne...
Et l'homme déroule un chapelet d'attendus, de réflexions, de formules
fleuries.
Il ne me reste plus qu'à lui demander: Alors, que devons-nous faire, que
pouvons-nous faire vis à vis du loueur ?
Que faire ? Il nous le dira; mais je ne peux pas le répéter ici parce que
ce n'est pas très légal... J'avoue pourtant avoir sauté sur l'occasion,
finalement soulagé. Et, apparemment lui-même l'est, soulagé.
On se serre la main. On se donne même l'accolade. On plaisante. On se tape
dans le dos. Tous, dans le fond, ravis de l'arrangement.
D'un commun accord avec Alain Declercq, nous décidons de rentrer prendre
une douche à l'hôtel. L'envie de continuer aujourd'hui lui a passé. A moi
aussi.
Le lendemain matin, à 9 heures, sur l'esplanade, quand nous arrivons, les
grands policiers barraqués et moustachus nous accueillent avec de larges
sourires. On se tape dans la main. On lève le pouce. Ca va ? Ca va.
L'information a circulé dans tout l'espace dévolu à la biennale (et à la
police). C'est tout juste s'ils ne déroulent pas le tapis rouge pour nous,
s'ils ne règlent pas la circulation pour nous...
Ah, que ne l'ont-ils fait ! Voici qu'Alain Declercq fait tourner sa
première voiture, coince le volant, l'accélérateur, saute en marche tout en
souplesse et regarde un moment la belle Mercédès glisser sur son orbite.
Fasciné. Prêt à lancer la seconde. Attentif à prendre la mesure du
cercle... C'est alors qu'une camionnette apparaît, approche doucement,
coupe la trajectoire de la voiture, comme la veille. Mais, contrairement à
l'autre, celle-ci ralentit. Nous lui faisons de grands signes pour qu'elle
avance, pour qu'elle accélére; mais la voilà qui s'arrête, juste à
l'endroit où... la trajectoire de notre Mercédès la rattrape. Nous hurlons,
nous lui faisons des signes affolés: Avancez ! Rien n'y fait et, à 20 à
l'heure, presque tranquillemnt, la Mercédès enfonce la camionnette dans un
grand chuintement de tôles froissées.
Le conducteur sort de son véhicule, fou de rage, mais il est vite cerné par
"nos" policiers qui tempèrent ses ardeurs, qui lui enjoignent de se calmer
et lui conseillent de ne pas nous chercher d'ennuis: nous sommes sous leur
protection. A la fois en plein rêve et en plein cauchemar.
Et le pauvre homme s'en va piteusement, filant doux et pestant.
Les flics nous aident tant bien que mal à remettre en place le pare-choc
enfoncé, l'aile froissée, appellent un mécanicien qui rafistole tout celà
en masquant les choses plutôt qu'en les réparant.
L'après-midi, Alain Declercq remet en piste la première Mercédès puis,
enfin, la seconde. Que se passe-t-il: presqu'immédiatement les deux
voitures entrent en collision. Trop c'est trop. J'éclate de rire. Alain
Declercq est catastrophé. A la vérité moi aussi.
Que vont dire les assurances ? Dans quel embarras allons-nous mettre Paul
Fournel ?
En tout cas une décision s'impose. Nous ne pouvons pas continuer ainsi.
Alain Declercq décide alors de supprimer une voiture et de se contenter
d'en faire tourner une seule. Apparemment, ici, celà suffit à étonner.
Nous ne sommes pas au bout de nos surprises: nous découvrons le lendemain
matin, à 9 heures, jour de vernissage qu'à l'emplacement où nous avions
pris nos marques une grande sculpture est en cours d'installation avec une
grue et une vingtaine de manoeuvres. Je file chez le directeur de la
biennale. Que se passe-t-il ? Son beau front se plisse de quelques rides.
Il se lève et vient voir. Obtient du sculpteur qu'il tempère ses velléités
expansionnistes. Mais celà ne suffit pas. Je sens Alain sur le point de
craquer.
Non: il s'agit maintenant de gagner du terrain centimètre par centimètre.
Ce que je fais en repoussant imperceptiblement, des madriers destinés à
baliser l'espace de la scultpure, qui trainent par terre. Le vernissage est
à onze heures. Déjà les groupes folkloriques se mettent en place, essaient
flûtes et tambours, quand, après moult essais en tous sens, le sculpteur,
blanc de rage, décide de tout remballer: il n'expose plus. Quelle bonne
idée: à nous la place ! Vite Alain Declercq s'installe au volant de l'une
de nos voitures les moins amochée, bloque tout, saute en souplesse. Il y a
foule. Dans un quart d'heure c'est le discours d'ouverture. En attendant,
la Mercédès constitue l'attraction.
Mais, à la manière des camionnettes d'hier et d'avant hier, des passants
traversent la trajectoire de la Mercédès, insouciants, habitués à la
circulation cairote, n'imaginant pas un instant que la voiture ne va pas
s'arrêter pour les laisser passer, échappent de peu au heurt avec le
véhicule traçant imperturbablement sa route circulaire, héberlués lorsqu'on
hurle ou que je fonce sur eux pour les soustraire à l'accident. Trois fois,
cinq fois, dix fois.
Autour de nous les spectateurs se marrent. Pas nous. Ah, vite, que tout
celà s'arrête ! Alain Declercq me passe sa caméra. Mission: filmer
l'intervention dans cette ambiance de kermesse. Nous allons arrêter la
Mercédès dès la fin du vernissage et nous ne garderons que la vidéo. Faire
tourner la voiture est trop dangereux. Alain Declercq prend à son tour la
caméra.
Nous évoquions tout celà avec de grands sourires, le 18 mars, la veille de
mon départ pour la biennale de Sao Paulo. De là je revenais à Paris où je
restais une journée pour donner mon article, puis repartais à Séoul et
Gwangju pour une autre biennale.
J'enregistrais. Alain Declercq parlait. De son appartement qui s'écroulait.
De la police. "Jamais je n'aurais cru que j'aurais pu avoir ce genre de
rapport avec des policiers " disait-il, évoquant nos rapports étranges,
presqu'euphoriques, avec ceux du Caire.
De la police il m'avait abondamment parlé, tout au long de l'entretien et
en particulier, cette fois, des mégaphones utilisés pour appeler les gens
par leur nom dans certains quartiers: "Madame machin, descendez, c'est la
police " et ça réveille tout le quartier. "Ici, où tu habites c'est
impensable mais ailleurs ça ne l'est pas ".
Hasard ? A Sao Paulo, deux jours plus tard je tombais sur une manifestation
syndicale fermement ceinturée par un nombre phénoménal de policiers. Un
tous les mètres. A peu près un pour cinq manifestants ! La démocratie dans
toute sa splendeur répressive...
A Séoul, huit jours plus tard, manifestation encore, embouteillages
monstres, matraques géantes, échauffourées gigantesques. Et à Gwangju, au
sud-ouest du pays, la biennale qui utilisait pour la première fois le parc
de la Liberté du 18 mai où, au début des années 90, le régime militaire
avait tiré sur la foule des étudiants, faisant des centaines, voire des
milliers de morts, sans compter les tortures.
J'écoutais la bande réalisée à Paris quelques jours auparavant, la voix
rapide, boulée, d'Alain Declercq évoquer son intervention à Brétigny, si
semblable à celle du Caire, hors du Centre d'art, fermé à l'époque pour
cause de rénovation, sur le parking, au milieu de la cité, avec des
"Laguna" "des voitures de la classe moyenne " disait-il, ajoutant "j'avais
envie d'animer ce lieu mais c'est la tension, plus encore, qui
m'intéressait. Entre les voitures qui se frôlaient et menaçaient toujours
de se heurter... mais aussi avec les gens: jouer à un vrai jeu de gamin
avec des voitures d'assez haut standing pour le quartier, celà faisait
grincer des dents ".
Quand il fait livrer une Rolls Royce de deux tonnes, toute noire avec des
sièges en cuir rouge, vulgaire en diable, à Nantes pour l'ouverture de la
Zoo galerie, l'arrivée d'un objet au standing aussi clair, la présence d'un
symbole aussi fort, dans un quartier populaire aussi dur, crée des débats
tendus, des réactions. L'artiste installe sous la voiture une bulle
gonflable dont l'extrêmité se termine par un tuyau qu'il introduit dans le
pot d'échappement du véhicule. Le gaz gonfle la bulle qui agit comme un
cric et la voiture s'incline, se met en biais de manière absurde, bancale.
Façon de se situer de guingois, d'agir en décalage, d'enrayer plutôt que de
révolutionner, de glisser plutôt que de heurter, de proposer une autre
manière de voir, de se comporter, de vivre peut-être.
Il réalise une vidéo. Le fait-il toujours ? Non, mais, de plus en plus, à
partir de cette époque. Il s'efforce de lier la vidéo aux installations.
Ainsi à "Transpalettes", dans la banlieue de Bourges, il transforme la
friche culturelle en prison et tourne là une de ces vidéos en boucle qui
caractérisent sa pratique. On voit un gardien de prison -du moins quelqu'un
habillé en gardien de prison- qui tient en respect un groupe de gens, qui
court, avale un escalier, explose une verrière et attrape la corde que lui
lance un hélicoptère. L'engin fonce, survole la campagne. c'est là que la
boucle se met en place.
Sur les lieux, dans la guérite de contrôle où le maton est supposé regarder
les caméras de surveillance, tous les rushes du film étaient diffusés.
Alain Declercq entretient un curieux rapport avec les rushes. Un jour la
question mériterait d'être analysée.
La question du lieu -du travail en fonction du lieu- chez Alain Declercq
est primordiale. C'est en voyant la friche qui, selon lui, ressemblait à
une prison qu'il eut l'idée de la vidéo puis de la transformation du lieu.
Le danger était de transformer la friche en décor. D'où l'idée de la
guérite de contrôle où aboutissent tous les rushes, toutes les images.
Le lieu sert donc de déclencheur.
"Je n'ai pas un travail d'atelier. Ca m'arrive très rarement d'avoir une
pièce autonome. Comme avec la vidéo intitulée "Etat de siège" qui fait
ressembler Paris à Prague au moment du "Printemps de Prague". On voit les
rues de Paris désertes avec des chars partout. En fait ce sont les rues de
Paris désertes avec des chars d'assaut partout. En fait Declercq a filmé
les Champs Elysées et ses abords tôt le matin pendant trois ans avant le
défilé du 14 juillet. L'oeuvre avait été diffusée une première fois sur
Icono puis au Fresnoy.
Ce qu'on observe dans le travail d'Alain Delcercq c'est la place qu'y tient
moins la violence ostentatoire que l'autorité, les techniques de contrôle
et de surveillance. Dès son post diplôme, il utilisera des figures de
l'autorité comme le gradin, en s'en moquant, en renforçant son caractère
absurde, en embrouillant les planches de bois avec une allégresse de sale
gamin.
1998: c'est l'époque du plan "Vigipirate". Les flics et les militaire
"envahissent" Paris. 98, avec ses manifs, avec ce 9 qui paraît un 6 à
l'envers, c'est, à l'envers, 68. "Feedback", le film qu'il réalise là
dessus fonctionne comme une pirouette. Le propos d'Alain Declercq est
simple : "Je vais surveiller les surveillants pour voir comment on est
surveillé ": il repère un groupe de CRS d'assez loin en essayant de prendre
de la hauteur. Il zoome, se rapproche, se rapproche au point de filmer les
CRS, à la fin, à moins de vingt centimètres. "Mon rapport à l'autorité, à
l'ordre public a toujours été un peu difficile, dit-il. Je me faisais
vraiment violence en m'approchant ainsi. Ce film m'a libéré de pas mal de
choses ".
Il fonctionne en boucle, lui aussi.
Alain Declercq rapproche ce travail de celui qu'il intitule "Vis à vis",
inscrit sur un CD-Rom. Pourquoi ? Parce qu'au bout de 2 minutes, pour
"Feedback", on a compris; mais ça dure 30 minutes. Pour le CD-Rom intitulé
"Vis à vis", réalisé en 1999 avec 42 fenêtres, c'est presque la même chose.
Dès qu'on a cliqué sur une fenêtre et que la vidéo s'est mise en route, on
a compris. Les vidéos sont des séquences courtes réalisées à partir de chez
Alain Declercq montrant tout ce qu'on peut voir de sa fenêtre,
C'est anecdotique, assez obsessionnel. Pendant trois mois toutes les nuits
il se met à sa fenêtre et il filme. "Je n'avais pas d'atelier, je possédais
une caméra, dit-il. C'était en même temps sexuellement très orienté. Ca
joue beaucoup là dessus: l'excitation de la fenêtre. Ca n'allait pas
beaucoup plus loin; mais ça m'a donné une grande liberté de tournage ".
Et un premier succès et une première alerte. "Dès ma sortie de l'école on
m'invitait à faire des expositions mais on ne m'invitait pas moi, on ne me
demandait que ce CD-Rom. je donnais mon CD-Rom et je m'en allais. J'avais
d'autres choses dans le crâne mais j'avais du mal à le dire ".
C'est sans doute à ce moment-là qu'Alain Declercq décide de ne plus
travailler que par rapport au lieu. Comme il en a assez qu'on ne l'invite
que pour montrer ce CD-Rom, il décide d'aller voir ceux qui s'adressent à
lui, d'aller regarder à quoi ressemble le lieu de l'exposition et de dire:
"Votre lieu m'intéresse, voilà ma proposition ". C'est ainsi que, parfois,
s'opèrent des changements profonds dans la vie d'un artiste.
Celà se situe très exactement au sortir de l'école, à la fin de ses études.
Ses études, elles méritent qu'on s'y arrête un instant. "Si j'avais été
informé -je ne l'étais pas- il aurait été logique que j'entre aux beaux
Arts après le Bac. Pour de multiples raisons je me suis dit que les Arts
Appliqués, ce n'était peut-être pas mal ".
Il entre à Olivier de Serre et il fait de la "communication visuelle".
C'est une première étape. Mais il ne supporte pas la pub. Mauvaise
orientation. Il s'en échappe en faisant de la photo.
Comme à chaque étape de sa formation, une rencontre lui permettra de s'en
sortir. Ici ce sera un photographe qui l'initiera au travail du labo, au
portrait, au reportage. Il est pris aux Arts Déco avec un dossier orienté
vers le reportage; mais, au moment où il entre, il commence à s'intéresser
beaucoup plus aux Arts Plastiques. "C'était une situation ingérable,
dit-il. A leurs yeux la photo était tellement limitée, que, déjà, tu
faisait une photo couleur tu avais un problème. Tu avais envie de coller
une photo sur un support ou de la déchirer, n'importe quelle manipulation
d'image ça ne passait pas. Le premier rendu que j'ai fait aux Arts Déco,
j'étais là depuis deux semaines, je montre un truc, le prof arrive et me
dit: "La merde, j'en ai assez vu pour aujourd'hui, je ne regarde même pas,
dégage ". J'ai détesté les Arts Déco. C'était une école pas créative pour
deux sous. Sauf que j'y ai rencontré un mec génial ". Encore. Patrick
Jeanne. De lui il dira que c'est la personne qui lui a le plus "ouvert la
tête". Il lui permettra de découvrir ce qu'il a envie de faire, vraiment.
Il passe quand même ses diplômes aux Arts déco. Heureusement: celà lui
permet d'entrer en post diplôme à Nantes. En même temps il est prof à
Paris.
"J'ai eu une formation arts appliqués, dit-il. Aujourd'hui je ne m'en
plains pas: si j'ai une idée, j'arrive à trouver le moyen de la réaliser en
vidéo, en photo, en sérigraphie ".
Il est encore en post-diplôme quand il réalise une pièce hautement
significative avec effet de Larsen, dans un lieu étrange, qui ressemble à
une galerie mais qui sert à des "test-clients", loué par des entreprises.
Par exemple, s'il s'agit d'une entreprise de nourriture pour chat on réunit
quinze personnes -qu'on rétribue- et on leur demande : "A quelle heure
mange votre chat ?", "Qu'aime-t-il ?", "Lui faites vous des calins ?" etc..
Et, en fonction des réponses, on propose de nouveaux produits. Dans ce lieu
il y a des micros incrustés dans les murs, des caméras de surveillance, un
énorme miroir sans tain.
Alain Declercq va mettre en boucle tout le système de surveillance. Il y
avait dans la salle de réunion deux micros super design grands comme des
bouches d'aération reliés à une petite salle derrière le miroir sans tain
où des gens avec casque, bloc-note observaient les autres, leur
comportement. Alain Declercq tire les ralonges des enceintes et il ramène
chaque enceinte en face des micros, ce qui crée un Larsen, rendant inutile
tout ce système de surveillance obsène. Il installe aussi douze hallogènes
de 500 watts dans la petite salle, ce qui va inverser la polarité du
miroir. De la salle de réunion on voit donc les gens derrière leur miroir.
Et c'est l'observateur qui est observé.
Chez Valentin Alain Delercq se servira de la musicalité apparue avec le
Larsen. Quand on marche, qu'on claque dans ses mains, quand on parle, tout
celà vient rebondir dans le Larsen.
La vidéo montrée en même temps, chez Valentin, est la première tentative de
narration d'Alain Declercq où l'on se retrouvera plusieurs faits concrets:
l'assassinat de Mesrine, l'élection de Chirac à la mairie de Paris quand
les motocyclistes de la télévision, en cortège, l'avaient suivi en "live"
absolu, toute la construction du film se faisant autour de cette image-là.
Il y a une grande ligne droite, une voiture qui roule. Alain Declercq est
sur une moto, derrière le conducteur, avec sa caméra et un flash en
batterie: le parfait équipement télé, suivant une voiture prise sous les
feux des sunlights.
C'est avec un équipement encore plus imposant et fait pour être vu, pour en
imposer, qu'Alain Delercq va se promener sur un "pick up à l'américaine"
avec une génératrice électrique de chantier, dans le quartier chic de
Montréal, se poster devant une villa qu'il éclaire de toute la puissance de
ses floods comme la villa d'un criminel. Et photographie. La villa. Le
dispositf. Il s'agit, là encore, d'un retournement.
Souvent Alain Declercq procède ainsi, qui n'est pas loin de la boucle. Mais
qu'en est-il de ce qu'il nomme ses "faux en écriture" qui constituent l'une
des dérives les plus troublantes de son activité ? Un "retour à l'envoyeur"
?
De quoi s'agit-il ? Quelqu'un envoie à Alain Delercq une lettre et ce
dernier répond à son correspondant avec son écriture en signant "Alain
Delercq". Comment ? Il scanne toutes les lettres de son correspondant une
par une, un "r" en milieu de mot n'étant pas le même qu'en fin de mot, et
il fait une typo Macintosh: il tape alors sur son clavier et, ce qui sort,
est une lettre avec l'écriture du correspondant. Alain Declercq possède une
collection impressionnante de signatures qui lui permettent, en fait, -ou
lui permettrait- tous les faux en écriture; mais l'ensemble lui donne aussi
la possibilité de semer agréablement, à sa guise, la zizanie autour de lui.
Imaginez...
Etrangement Alain Delercq considère cette activité comme du dessin. Mais
comment nomme-t-il, alors, cette activité proche qui consiste, lorsqu'il
doit rencontrer un écrivain, un essayiste, à apprendre par coeur quatre ou
cinq phrases compliquées d'un de ses ouvrages à les ressortir dans la
converation au grand trouble de l'interlocuteur ?
" C'est une façon, pour moi, d'entrer dans l'intimité des gens, dit-il. Pas
frontale. Je n'aime pas affronter les gens de face. C'est une infiltration
".
Pendant un moment, par rapport à la surveillance Alain Declercq a fait pas
mal de pièce au premier degré. La vidéo surveillance des flics de ses
débuts est même du super premier degré. Aujourd'hui, de plus en plus, il
évolue dans ces renversements qui l'amusaient jusqu'alors, jusqu'à faire
participer la police à son travail au Palais de Tokyo.
Ce seront des gens de la police qui ont eu un rapport (indirect) avec
Mesrine. "Pour moi c'était intéressant de travailler avec ces gens là.
L'idée de la pièce, au départ, était de faire une palissade dans laquelle
des impacts de balle dessinaient un mot: "Instinct de mort". Et puis l'idée
peu à peu a germé de faire écrire ces mots par des gens proche de cet
évènement là. Je me suis retrouvé face à un flic à l'opposé de la
caricature qu'on peut s'en faire. Je lui avais dit "vous savez c'est au
Palais de Tokyo, dans le XVI°, juste en face du muée d'art moderne. Je ne
sais pas si vous savez où est le musée d'art moderne". Il m'avait répondu:
mais je suis un flic qui va au musée. Bon. N'empêche, c'était, c'est un
tireur d'élite... Je me suis dit: je fais entrer la police directement dans
mon travail: qu'est-ce que ça veut dire ? " Le jeu se complexifie. En
Egypte nous avions retournés les flics en notre faveur en les attirant sur
notre terrain, en les amusant. Au Palais de Tokyo, Alain Declercq avait
fait écrire la phrase de Mesrine ("Instinct de mort") par un flic qui,
probablement, l'avait traqué et il l'avait, finalement, disait-il, employé
comme un ouvrier, à tirer 650 balles pendant deux fois 1/2 heure.
Mais à Brétigny ? Lorsqu'il maquille une voiture (une Citroën "Evasion"...)
en voiture de police et propose à qui veut tenter l'expérience de
l'emprunter pour faire un tour dans la cité proche, celui qui est tenté,
que peut-il faire ? On lui met sous le nez deux articles du code pénal
(433-15 et 433-22) qui l'alertent sur les dangers d'un tel geste, de même
qu'un "contrat de prêt" plus que dissuasif. Il ne s'agit donc pas de se
donner des frissons pendant quelques minutes, de risquer de se faire
arrêter par les vrais flics ou caillasser par les voyous. Non: au lieu
d'observer l'observateur ou de perturber le système, ici on vous suggère de
vous mettre dans la peau d'un flic, d'imaginer de l'intérieur ce qu'est
l'autorité, la surveilance et de comprendre ses mécanismes et ses ressorts.
Au Caire c'était autre chose. Peut-être un pas de côté dans l'exception
culturelle égyptienne.

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S'il était une figure emblématique de la démarche d'Alain Declercq à
retenir, ce serait incontestablement celle de la boucle. Une image de
boucle correspondant à cette notion de réflexivité où tout élément,
après un court détour, une brève envolée - où se succèdent exaltation,
plaisir et voluptueuse déception - se voit renvoyé à lui-même de façon
inéluctable. Qu'il s'agisse de ses installations - Feed back microphone,
1998, dispositif sonore où le visiteur se voit agressé par des larsens
qu'il provoque lui-même par ses propres déplacements - de ses vidéos -
Démystifications, 1998 : par des coupures au montage (d'une simplicité
désarmante), un personnage (l'artiste lui-même) shoote dans un ballon
qui lui revient immanquablement sur le pied - de ses interventions -
Crash cars, 2000 : deux voitures vides, sans chauffeur, effectuent deux
cercles parfaits tout en se croisant (les deux cercles forment un 8)
sans jamais se percuter - de ses photographies - Antihéros, 1998 : dans
un autoportrait, la main droite de l'artiste est transformée en une main
gauche qui se trouve ainsi dédoublée - ou même de ses dessins - Faux en
écriture : à l'aide d'un logiciel spécial, il conçoit et envoie des
lettres élaborées uniquement à partir des propres lettres -et écritures-
des destinataires - il y est question de façon récurrente d'un retour
sur soi, d'un sujet qui " s'autodétermine " (souvent en vase clos), d'un
processus qui nous fait tourner en rond.
Cet éternel retour sur soi, ce redoublement, ne signifie pas pour autant
la répétition, mais plutôt, en véritable " mise au carré ", un
renforcement, une présence accrue où le réel, comme vu à travers des
verres grossissants, se voit ainsi réaffirmé, magnifié.
L'un des thèmes de prédilection de l'artiste concerne tout ce qui touche
aux moyens de contrôle, voire de défense et de répression, mis en place
par la société pour notre sécurité supposée. Outre le fait que ces
divers systèmes de (vidéo) surveillance et d'espionnage peuvent être
reliés à cette perspective d'exaspération du réel - on lorgne, on
focalise, et l'observé apparaît nécessairement démesuré - l'artiste, à
nouveau, les retourne pour les utiliser à contre-courant dans la plus
pure tradition de l'arroseur arrosé, en droite ligne de la fameuse pièce
de Sophie Calle employant un détective privé pour obtenir un dossier sur
ses propres agissements.
Le nouveau projet qu'Alain Declercq proposera spécialement pour son
exposition à l'Université de Paris I-St Charles, s'inscrira dans la
logique de cette démarche, avec une tendance, déjà fortement inscrite
dans son travail, à brouiller les pistes, à déstabiliser. On y
découvrira, dans un environnement constitué de pièces de mobilier de la
faculté récupérés, une nouvelle vidéo, Etat de siège, 2000, où des
mouvements de troupe engagés dans un quadrillage de la capitale font
apparaître la " grande muette " comme un envahisseur particulièrement
inquiétant.


Xavier Franceschi
(janvier 2001)
Lorenzo Bandini est mort brûlé vif!

Ma Dinky Toy se retourne sur le sol, je fais mon commentaire à haute
voix, je crie mon horreur devant le petit pilote de plastique qui vient
de s'éjecter et gît, lamentable, sur la pelouse, je vois le public, les
secours, les voitures qui jaillissent, slalomant entre les flammes, les
extincteurs...
J'hallucine, je suis enfant, je fabrique ce que je vois. Mes pistolets
sont des vrais, les poupées sont des bébés, je suis le roi par couronne
de carton, Zorro par cape de nylon...

Alain hallucine aussi, c'est un copain de jeu, reporter à Budapest par
chars du 14 juillet, agent du KGB par agence de pub, Jésus par marche
sur l'eau, pendu par l'érection, commissaire Broussard sur un Mesrine en
planche... L'enfant Alain rejoue la scène, en savant, il accumule les
détails pour y croire et pour nous "faire croire".
Alain joue à l'artiste, un jeu d'adulte sur des pratiques d'enfant : "on
dirait que je serais un reporter, un espion, un Jésus, un savant, un
surhomme, un bandit, un journaliste".
L'enfant Alain, en savant, imagine des objets dérisoires qui lui "font
croire".
L'artiste Alain, en savant, nous amène les preuves de son mensonge,
démasquant ses petites ruses, déplaçant les lieux, les dates, les
situations.
L'artiste Alain en savant, sent que l'art n'est pour lui que la bricole
du réel, l'extraordinaire remplace la routine, notre routine.
L'artiste n'a pas de couronne de carton, il ne possède que sa volonté de
vivre au plus fort, au plus exaltant de lui même, cherchant des copains
pour jouer avec lui :"on va enlever quelqu'un, on va baiser les filles,
espionner les flics, tuer ou se tuer". On est avec lui, on joue avec
lui, victime ou coupable, moine ou putain, esclave ou patron, indien ou
cow-boy, pauvre type ou génie, père ou amant, Alain est enfant, Alain
est artiste, expert, il nous propose de jouer avec notre unicité que
l'on croit indivisible.

Patrick Jeannes
(décembre 2001)

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alain declercq m'a baisé!
alain est comme ces étudiants trop doués, énervant! Mûrs trop tôt, ils
nous empoisonnent la vie par leurs questions intelligentes qui nous
tortuent rentrés chez nous. On croit avoir répondu avec l'assurance de
notre expérience, mais on sait que l'on ne sait pas vraiment, que l'on
répond par habitude, juste sans s'être posé la question!
A première vue le travail d'Alain est bête, comme nombreuses
installations, vidéos, performances qui se donnent l'air stupides pour
tenter le pari d'en faire, par accident, sortir l'intelligence!
Comme je suis pressé, occupé à de multiples tâches, l'habitude de la
"première vue" devient la bonne, gain de temps, de fatigue, cette
stratégiefeignante est dans les faits souvent payante; le coup d'oeil
suffit largement à faire le tour d'un travail qui n'a demandé dans son
élaboration guère plus de temps. C'est pratique, ça répond du tac au
tac, c'est presque la panacée! sauf qu'en face d'Alain, là ça coince...
dernier piège: une Citroën "évasion", au couleurs tricolores de la
police, trône au centre d'art de Brétigny.
Alors t'en penses quoi?
(je sors mon grand jeu) C'est (mon p'tit gars) entre le ready made
(comble d'humour involontaire, les citroën "évasion" existent en version
police) et du Raymond Hains réchauffé! Drôle, mais à revoir!
Un petit silence s'installe, je jette un coup d'oeil furtif, j'attends
un petit tremblement de levres, un concet vague, rien!
Alain sort une publicité de stand: table formica design, fauteil cuir
skaï nordique, je suis aux anges, je viens de découvrir chez lui, pour
la première fois, une faille: il me cache le ready made en l'habillant
façon salon de l'auto!
Alors un peu timide et respectueux il prend le temps de m'expliquer que
je devrais prendre le temps de comprendre que le stand est un stand de
location! la galerie loue des voitures de police! On peut aller faire
des virées toutes sirénes hurlantes, rouler à 100 dans les rues, prendre
les sens interdits, on devient le roi, le plus fort, le meilleur, le
leader, on efface l'ardoise des frustrations, et l'on vit comme on a
toujours rêvé sans oser se donner les moyens de le réaliser!
Petit silence, petit tremblement de levre, encore une fois je rentre
chez moi sur mon scooter minable, dans ma petit vie minable. Je sais de
plus en plus que l'art sert à quelques chose, quand un patient chercheur
ciséle un bijou de mystification, l'apparence de la bétise pour cacher
l'intelligence...
Alain m'a baisé, encore une fois....


Patrick Jeannes

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Je me désole d'être aussi peureux et prudent, je ne parie que sur les
plus forts, la vie m'a montré que la selection naturelle opère dans tous
les domaines, l'art n'y échappe pas et je deteste ces perfusions
inutiles qui maintiennent en survie artistiques bavards, dandys et
autres carriéristes, habiles fabriquants de papier peint de luxe pour
notaires et dentistes.
Je croyais ma misanthropie inébranlable : nos petits fabricants d'art
s'y connaissent en stratégie pour faire les intéressants, mais je n'y
peux rien, ni leur sociologie de pacotille, leur "remise en question",
leur détachement souverain, n'arrivent à masquer leur ambition et leur
égo; petits bourgeois qui rêvent de Concorde de Basquiat, des milliards
de Saatchi...
Dans ce fatrs, comment expliquer la présence d'Alain Declercq, virus
redoutable qui attaque par la clarté du propos, le risque réel; mutation
soudaine qui réorganise tout ce petit monde satisfait et insipide. Rien
d'obscur pour masquer la faiblesse du discours! Un travail si maitrisé
dans ces composantes qu'il suffit d'être seulement attentif à ce
qu'Alain nous montre pour en saisir le sens; nos habitude d'écoute
flottante sont à reconsidérer, réveil brutal et salutaire, Alain nous
remet en forme pour comprendre le monde, exercice bénéfique; on va
perdre de la graisse, bouger notre cul et notre tête, les plus lourds
sont distancés, les dandys s'essoufflent, une selection naturelle
dis-je, culotte de para et boule à zéro, on marche ou on crève!
Une, deux, une, deux, tas de feignants, finis les parapluies et les
machines à coudre sur tables de dissection; au Palais de Tokyo c'est 600
balles de pistolet automatique qui sont tirées, à bout portant,
l'endroit est évacué, les tympans explosent, les tirs sont organisés
comme un massacre, prémédités, accomplis par tireur d'état et d'élite,
diable à gueule d'ange, esthète à ses heures, pour dessiner dans une
palissade le titre du livre de Mesrine, mot pour mot, lettre part
lettre, impact après impact, un tueur d'état contre un tueur de l'état,
Alain nous fait revivre le massacre de la porte de Clignancourt, les
impacts sur le pare-brise de la BMW, la réalité devient aussi horrible
que jouissive, la vidéo enregistre les impacts, nous fait voir les
éclats; à lire "Instinct de Mort" écrit par la mitraille, les feignants
n'y voient qu'effets de style, les autres savent qui a écrit ce titre et
pourquoi, qui aussi l'a réécrit avec ses armes de mort et comprennent sa
demande d'anonymat. Un risque réel. Pour tout le monde, un hommage aux
vivants et aux morts, un moment unique, miroir social, violence
symbolique et violence réelle entremélées, Alain nous amène à vif ce
constat, nous laisse libre d'en "tirer" nos conclusions, qu'il en soit
remercié.

Patrick Jeannes

-----------------------------------------------------------
CHIPS

Par Michel NURIDSANY

D'une biennale l'autre.
C'était au Caire, il y a un an. Nous étions partis là-bas, ensemble, avec
Alain Declercq. Jany Bourdais m'avait nommé pour effectuer la sélection
française des deux biennales égyptiennes et pour évaluer la nécessité de
notre présence dans ces manifestations peut-être un peu trop exclusivement
tournées vers la Méditerrannée. Pour Alexandrie j'avais choisi deux très
jeunes artistes: Jeanne Susplugas, Liu An-chi et quelqu'un de plus âgé, pas
vraiment reconnu à sa juste valeur: Jean-Claude Ruggirello, pour Le Caire,
Alain Declercq et Joël Bartoloméo. Association pas très originale (elle
venait d'être faite ailleurs, aux Beaux Arts de Rouen) mais qui, me
paraissant bonne, me plaisait ainsi. Le second, pris par je ne sais trop
quoi, n'était pas venu, ce qui ne l'avait pas empêché de bouder à la fin de
la manifestation parce que je ne lui avais pas fait renvoyer sa bande vidéo
complètement hors d'usage après un mois et demi de passages incessants et
parce que je ne lui avais pas rapporté un catalogue...
S'il l'avait vu, le catalogue, avec ses "trous" innombrables marquant
l'absence de photos (notamment celles qui avaient été envoyées par e-mail
et qui n'avaient pu, ainsi, être utilisées), il se serait moins alarmé.
C'est que la biennale du Caire n'est ni celle de Venise ni celle de Sao
Paulo. C'est une biennale pauvre, dirigée par des artistes académiques,
soucieux de leur statut et de leurs prérogatives, une manifestation
courageuse, hors du temps, qui se maintient dans le contexte de la guerre
du Proche-Orient toute proche, dans une atmosphère de contrôle militaires
et policiers, visibles ou invisibles, incessants.
Alain Declercq, qui était allé au Caire repérer les lieux, qui était revenu
pour y réaliser son intervention, lui, avait parfaitement compris dans quel
contexte nous opérions. Celà n'empêche pas notre aventure, là-bas, d'avoir
été passablement mouvementée.
Alain Declercq, qui travaille toujours en fonction du lieu dans lequel il
intervient, n'aime pas beaucoup, dit-il, reprendre une pièce qu'il a déjà
réalisée ailleurs. Il a raison. Toutefois, au vu de l'invraissemble et
fascinante circulation cairote, il avait décidé de réactiver son
intervention réalisée à Brétigny. Il s'agissait, tout simplement, de faire
tourner, dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, sans chauffeur,
en bloquant le volant et l'accélérateur, une voiture puis une autre qu'il
faisait entrer dans le cercle de la première, les voitures se croisant,
menaçant de se toucher à chaque tour, ménageant ainsi une impression de
risque et de danger.
Lorsqu'Alain Declercq m'avait fait cette proposition, étant donnée la
circulation automobile au Caire, j'avais été emballé. Je n'imaginais pas ce
qui allait suivre.
Alain Declercq non plus.
Les bâtiments où se déroule la biennale ont été implantés autour d'une
vaste esplanade piquée ça et là de gazon et de jardins municipaux. C'est
là, sur la partie bitumée, qu'Alain Declercq avait décidé de faire tourner
les voitures. Il avait demandé des Mercédès à cause de la présence
policière et militaire: ce sont les voitures ordinaires des officiels
locaux. Paul Fournel, attaché culturel et écrivain, nous avait obtenu une
location à bas prix en nous recommandant la prudence: il avait du donner
des garanties plus ou moins personnelles. "Pas de problème: Alain Declercq
est un artiste sérieux. il a déjà réalisé avec succès l'oeuvre à Brétigny.
Le coup est sûr ". C'est ce que je m'entend dire et c'est ce que je pense à
cet instant.
L'esplanade et les bâtiments sont gardés par des militaires bornés comme le
sont les militaires qui ont des ordres et qui les exécutent. Pas question
d'entrer avec nos deux Mercédès, du moins sans autorisation écrite. La
présence d'un représentant de l'ambassade de France n'y change rien. Il
faut garer les voitures, parlementer, aller trouver le directeur de la
biennale, artiste lui-même, homme délicieux, lui expliquer la situation,
l'inviter à se déplacer, le laisser discuter avec les militaires qui
consentent enfin à nous laisser passer. C'est compter sans le deuxième
cercle, policier celui-là, qui nécessite des palabres au moins aussi
longues. J'avais prévenu l'ambassade longtemps à l'avance. J'avais insisté
sur les problèmes de sécurité à résoudre, les autorisations à obtenir.
L'ambassade avait fait son travail, obtenu les assurances; mais,
apparemment, tout se décide et s'obtient, ici comme ailleurs souvent, au
dernier moment.
Une heure plus tard, nous voici sur l'esplanade. Il nous reste deux jours.
A Alain Declercq d'exercer ses talents. Le voici déjà, pendant qu'un autre
policier s'avance pour me demander ce que nous faisons là, qui arpente le
bitume de ses grandes jambes d'insecte et qui prend la mesure de son
territoire. Il grimpe dans la voiture, tourne. Avec quoi va-t-il coincer le
volant ? Il a apporté des ficelles. Impraticable: elles glissent. Sur place
nous obtenons des sandows: impraticable également. Reste la ceinture. Voici
la première voiture, parfaitement instrumentalisée. On la regarde tourner.
Comme une victoire.
Sous le regard torve des policiers pas très heureux de nous voir là.
Mais, alors que nous nous apprêtons à mettre sur orbite la seconde, nous
voyons, comme dans un mauvais rêve, une petite camionnette approcher,
approcher lentement, inexorablement, entrer dans l'orbite de la Mercédès,
et, tout aussi lentement, tout aussi inexorablement, la prendre à la
sortie, violemment, en plein flanc. Le conducteur de la camionnette,
chargée de quelques militaires ou bien de policiers, s'arrête un instant,
descend de son véhicule regarde les dégâts occasionnés, apparemment s'en
accomode, et s'en va. Je cours, je hurle: Eh! eh ! Pas comme ça ! Arrêtez !
Il faut faire un constat ! Mais la camionnette ne s'arrête pas. Je suis
obligé de m'acrocher. Finalement le conducteur s'arrête, et, de méchante
humeur, me demande ce que je veux. Un constat. L'assurance va nous
demander un constat. Comprend-il ?
Il éteint son moteur, prend ses clefs. Bien. Les militaires (ou les
policiers) descendent du véhicule. Apparemment ce sera long !
Direction le poste de police. Premier bureau: ce n'est pas celui-là.
Deuxième bureau: un personnage me demande ma nationalité, me dit de
m'asseoir. Alain Declercq, qui s'occupait de ranger la Mercèdés accidentée,
est venu me rejoindre. Une interprète arrive. Que se passe-t-il ? Je lui
explique les faits; mais, tout en parlant, je me rend compte de
l'invraissemblable de la situation: une voiture sans chauffeur -la notre-
tournant en rond a percuté une camionette qui passait par là et nous nous
plaignons ! Mais je maintiens la pression: je veux un constat. Ah ce n'est
pas ici qu'il faut vous adresser, me dit-on: il y a un bureau spécial pour
les touristes, juste de l'autre côté de l'esplanade. Je vous conduis. Et
nous voilà partis, avec le chauffeur de la camionnette et l'interprète.
Dans le bureau d'en face un chef quelconque (Inspecteur ? Sergent ?
Commandant ?) boit son thé. On le dérange. Qu'est-ce que c'est encore... Je
lui répète mon récit, m'entendant répéter: "constat", "assurance"... Lui,
sourit finement. Un homme en civil qui se trouve là, et qui parle français,
(est-ce un policier en civil ?), en désignant le chauffeur de la
camionnette du menton, me lance à mi voix: C'est un policier. Même si vous
avez raison, vous avez tort.
Le chef finit son thé, repose lentement son verre d'un geste arrondi et me
dit qu'on est en Egypte, n'est-ce pas, et que, bien sûr il peut enregistrer
ma plainte mais que, sans doute, elle n'aboutira pas. Il ajoute, comme
l'autre, que le conducteur de la camionette est policier et que celà lui
donne l'avantage sur nous, que cette histoire de voiture qui roule toute
seule est amusante, certes, artistique peut-être, mais que l'assurance ne
l'entendrait sans doute pas d'une oreille aussi complaisante que l'est la
sienne...
Et l'homme déroule un chapelet d'attendus, de réflexions, de formules
fleuries.
Il ne me reste plus qu'à lui demander: Alors, que devons-nous faire, que
pouvons-nous faire vis à vis du loueur ?
Que faire ? Il nous le dira; mais je ne peux pas le répéter ici parce que
ce n'est pas très légal... J'avoue pourtant avoir sauté sur l'occasion,
finalement soulagé. Et, apparemment lui-même l'est, soulagé.
On se serre la main. On se donne même l'accolade. On plaisante. On se tape
dans le dos. Tous, dans le fond, ravis de l'arrangement.
D'un commun accord avec Alain Declercq, nous décidons de rentrer prendre
une douche à l'hôtel. L'envie de continuer aujourd'hui lui a passé. A moi
aussi.
Le lendemain matin, à 9 heures, sur l'esplanade, quand nous arrivons, les
grands policiers barraqués et moustachus nous accueillent avec de larges
sourires. On se tape dans la main. On lève le pouce. Ca va ? Ca va.
L'information a circulé dans tout l'espace dévolu à la biennale (et à la
police). C'est tout juste s'ils ne déroulent pas le tapis rouge pour nous,
s'ils ne règlent pas la circulation pour nous...
Ah, que ne l'ont-ils fait ! Voici qu'Alain Declercq fait tourner sa
première voiture, coince le volant, l'accélérateur, saute en marche tout en
souplesse et regarde un moment la belle Mercédès glisser sur son orbite.
Fasciné. Prêt à lancer la seconde. Attentif à prendre la mesure du
cercle... C'est alors qu'une camionnette apparaît, approche doucement,
coupe la trajectoire de la voiture, comme la veille. Mais, contrairement à
l'autre, celle-ci ralentit. Nous lui faisons de grands signes pour qu'elle
avance, pour qu'elle accélére; mais la voilà qui s'arrête, juste à
l'endroit où... la trajectoire de notre Mercédès la rattrape. Nous hurlons,
nous lui faisons des signes affolés: Avancez ! Rien n'y fait et, à 20 à
l'heure, presque tranquillemnt, la Mercédès enfonce la camionnette dans un
grand chuintement de tôles froissées.
Le conducteur sort de son véhicule, fou de rage, mais il est vite cerné par
"nos" policiers qui tempèrent ses ardeurs, qui lui enjoignent de se calmer
et lui conseillent de ne pas nous chercher d'ennuis: nous sommes sous leur
protection. A la fois en plein rêve et en plein cauchemar.
Et le pauvre homme s'en va piteusement, filant doux et pestant.
Les flics nous aident tant bien que mal à remettre en place le pare-choc
enfoncé, l'aile froissée, appellent un mécanicien qui rafistole tout celà
en masquant les choses plutôt qu'en les réparant.
L'après-midi, Alain Declercq remet en piste la première Mercédès puis,
enfin, la seconde. Que se passe-t-il: presqu'immédiatement les deux
voitures entrent en collision. Trop c'est trop. J'éclate de rire. Alain
Declercq est catastrophé. A la vérité moi aussi.
Que vont dire les assurances ? Dans quel embarras allons-nous mettre Paul
Fournel ?
En tout cas une décision s'impose. Nous ne pouvons pas continuer ainsi.
Alain Declercq décide alors de supprimer une voiture et de se contenter
d'en faire tourner une seule. Apparemment, ici, celà suffit à étonner.
Nous ne sommes pas au bout de nos surprises: nous découvrons le lendemain
matin, à 9 heures, jour de vernissage qu'à l'emplacement où nous avions
pris nos marques une grande sculpture est en cours d'installation avec une
grue et une vingtaine de manoeuvres. Je file chez le directeur de la
biennale. Que se passe-t-il ? Son beau front se plisse de quelques rides.
Il se lève et vient voir. Obtient du sculpteur qu'il tempère ses velléités
expansionnistes. Mais celà ne suffit pas. Je sens Alain sur le point de
craquer.
Non: il s'agit maintenant de gagner du terrain centimètre par centimètre.
Ce que je fais en repoussant imperceptiblement, des madriers destinés à
baliser l'espace de la scultpure, qui trainent par terre. Le vernissage est
à onze heures. Déjà les groupes folkloriques se mettent en place, essaient
flûtes et tambours, quand, après moult essais en tous sens, le sculpteur,
blanc de rage, décide de tout remballer: il n'expose plus. Quelle bonne
idée: à nous la place ! Vite Alain Declercq s'installe au volant de l'une
de nos voitures les moins amochée, bloque tout, saute en souplesse. Il y a
foule. Dans un quart d'heure c'est le discours d'ouverture. En attendant,
la Mercédès constitue l'attraction.
Mais, à la manière des camionnettes d'hier et d'avant hier, des passants
traversent la trajectoire de la Mercédès, insouciants, habitués à la
circulation cairote, n'imaginant pas un instant que la voiture ne va pas
s'arrêter pour les laisser passer, échappent de peu au heurt avec le
véhicule traçant imperturbablement sa route circulaire, héberlués lorsqu'on
hurle ou que je fonce sur eux pour les soustraire à l'accident. Trois fois,
cinq fois, dix fois.
Autour de nous les spectateurs se marrent. Pas nous. Ah, vite, que tout
celà s'arrête ! Alain Declercq me passe sa caméra. Mission: filmer
l'intervention dans cette ambiance de kermesse. Nous allons arrêter la
Mercédès dès la fin du vernissage et nous ne garderons que la vidéo. Faire
tourner la voiture est trop dangereux. Alain Declercq prend à son tour la
caméra.
Nous évoquions tout celà avec de grands sourires, le 18 mars, la veille de
mon départ pour la biennale de Sao Paulo. De là je revenais à Paris où je
restais une journée pour donner mon article, puis repartais à Séoul et
Gwangju pour une autre biennale.
J'enregistrais. Alain Declercq parlait. De son appartement qui s'écroulait.
De la police. "Jamais je n'aurais cru que j'aurais pu avoir ce genre de
rapport avec des policiers " disait-il, évoquant nos rapports étranges,
presqu'euphoriques, avec ceux du Caire.
De la police il m'avait abondamment parlé, tout au long de l'entretien et
en particulier, cette fois, des mégaphones utilisés pour appeler les gens
par leur nom dans certains quartiers: "Madame machin, descendez, c'est la
police " et ça réveille tout le quartier. "Ici, où tu habites c'est
impensable mais ailleurs ça ne l'est pas ".
Hasard ? A Sao Paulo, deux jours plus tard je tombais sur une manifestation
syndicale fermement ceinturée par un nombre phénoménal de policiers. Un
tous les mètres. A peu près un pour cinq manifestants ! La démocratie dans
toute sa splendeur répressive...
A Séoul, huit jours plus tard, manifestation encore, embouteillages
monstres, matraques géantes, échauffourées gigantesques. Et à Gwangju, au
sud-ouest du pays, la biennale qui utilisait pour la première fois le parc
de la Liberté du 18 mai où, au début des années 90, le régime militaire
avait tiré sur la foule des étudiants, faisant des centaines, voire des
milliers de morts, sans compter les tortures.
J'écoutais la bande réalisée à Paris quelques jours auparavant, la voix
rapide, boulée, d'Alain Declercq évoquer son intervention à Brétigny, si
semblable à celle du Caire, hors du Centre d'art, fermé à l'époque pour
cause de rénovation, sur le parking, au milieu de la cité, avec des
"Laguna" "des voitures de la classe moyenne " disait-il, ajoutant "j'avais
envie d'animer ce lieu mais c'est la tension, plus encore, qui
m'intéressait. Entre les voitures qui se frôlaient et menaçaient toujours
de se heurter... mais aussi avec les gens: jouer à un vrai jeu de gamin
avec des voitures d'assez haut standing pour le quartier, celà faisait
grincer des dents ".
Quand il fait livrer une Rolls Royce de deux tonnes, toute noire avec des
sièges en cuir rouge, vulgaire en diable, à Nantes pour l'ouverture de la
Zoo galerie, l'arrivée d'un objet au standing aussi clair, la présence d'un
symbole aussi fort, dans un quartier populaire aussi dur, crée des débats
tendus, des réactions. L'artiste installe sous la voiture une bulle
gonflable dont l'extrêmité se termine par un tuyau qu'il introduit dans le
pot d'échappement du véhicule. Le gaz gonfle la bulle qui agit comme un
cric et la voiture s'incline, se met en biais de manière absurde, bancale.
Façon de se situer de guingois, d'agir en décalage, d'enrayer plutôt que de
révolutionner, de glisser plutôt que de heurter, de proposer une autre
manière de voir, de se comporter, de vivre peut-être.
Il réalise une vidéo. Le fait-il toujours ? Non, mais, de plus en plus, à
partir de cette époque. Il s'efforce de lier la vidéo aux installations.
Ainsi à "Transpalettes", dans la banlieue de Bourges, il transforme la
friche culturelle en prison et tourne là une de ces vidéos en boucle qui
caractérisent sa pratique. On voit un gardien de prison -du moins quelqu'un
habillé en gardien de prison- qui tient en respect un groupe de gens, qui
court, avale un escalier, explose une verrière et attrape la corde que lui
lance un hélicoptère. L'engin fonce, survole la campagne. c'est là que la
boucle se met en place.
Sur les lieux, dans la guérite de contrôle où le maton est supposé regarder
les caméras de surveillance, tous les rushes du film étaient diffusés.
Alain Declercq entretient un curieux rapport avec les rushes. Un jour la
question mériterait d'être analysée.
La question du lieu -du travail en fonction du lieu- chez Alain Declercq
est primordiale. C'est en voyant la friche qui, selon lui, ressemblait à
une prison qu'il eut l'idée de la vidéo puis de la transformation du lieu.
Le danger était de transformer la friche en décor. D'où l'idée de la
guérite de contrôle où aboutissent tous les rushes, toutes les images.
Le lieu sert donc de déclencheur.
"Je n'ai pas un travail d'atelier. Ca m'arrive très rarement d'avoir une
pièce autonome. Comme avec la vidéo intitulée "Etat de siège" qui fait
ressembler Paris à Prague au moment du "Printemps de Prague". On voit les
rues de Paris désertes avec des chars partout. En fait ce sont les rues de
Paris désertes avec des chars d'assaut partout. En fait Declercq a filmé
les Champs Elysées et ses abords tôt le matin pendant trois ans avant le
défilé du 14 juillet. L'oeuvre avait été diffusée une première fois sur
Icono puis au Fresnoy.
Ce qu'on observe dans le travail d'Alain Delcercq c'est la place qu'y tient
moins la violence ostentatoire que l'autorité, les techniques de contrôle
et de surveillance. Dès son post diplôme, il utilisera des figures de
l'autorité comme le gradin, en s'en moquant, en renforçant son caractère
absurde, en embrouillant les planches de bois avec une allégresse de sale
gamin.
1998: c'est l'époque du plan "Vigipirate". Les flics et les militaire
"envahissent" Paris. 98, avec ses manifs, avec ce 9 qui paraît un 6 à
l'envers, c'est, à l'envers, 68. "Feedback", le film qu'il réalise là
dessus fonctionne comme une pirouette. Le propos d'Alain Declercq est
simple : "Je vais surveiller les surveillants pour voir comment on est
surveillé ": il repère un groupe de CRS d'assez loin en essayant de prendre
de la hauteur. Il zoome, se rapproche, se rapproche au point de filmer les
CRS, à la fin, à moins de vingt centimètres. "Mon rapport à l'autorité, à
l'ordre public a toujours été un peu difficile, dit-il. Je me faisais
vraiment violence en m'approchant ainsi. Ce film m'a libéré de pas mal de
choses ".
Il fonctionne en boucle, lui aussi.
Alain Declercq rapproche ce travail de celui qu'il intitule "Vis à vis",
inscrit sur un CD-Rom. Pourquoi ? Parce qu'au bout de 2 minutes, pour
"Feedback", on a compris; mais ça dure 30 minutes. Pour le CD-Rom intitulé
"Vis à vis", réalisé en 1999 avec 42 fenêtres, c'est presque la même chose.
Dès qu'on a cliqué sur une fenêtre et que la vidéo s'est mise en route, on
a compris. Les vidéos sont des séquences courtes réalisées à partir de chez
Alain Declercq montrant tout ce qu'on peut voir de sa fenêtre,
C'est anecdotique, assez obsessionnel. Pendant trois mois toutes les nuits
il se met à sa fenêtre et il filme. "Je n'avais pas d'atelier, je possédais
une caméra, dit-il. C'était en même temps sexuellement très orienté. Ca
joue beaucoup là dessus: l'excitation de la fenêtre. Ca n'allait pas
beaucoup plus loin; mais ça m'a donné une grande liberté de tournage ".
Et un premier succès et une première alerte. "Dès ma sortie de l'école on
m'invitait à faire des expositions mais on ne m'invitait pas moi, on ne me
demandait que ce CD-Rom. je donnais mon CD-Rom et je m'en allais. J'avais
d'autres choses dans le crâne mais j'avais du mal à le dire ".
C'est sans doute à ce moment-là qu'Alain Declercq décide de ne plus
travailler que par rapport au lieu. Comme il en a assez qu'on ne l'invite
que pour montrer ce CD-Rom, il décide d'aller voir ceux qui s'adressent à
lui, d'aller regarder à quoi ressemble le lieu de l'exposition et de dire:
"Votre lieu m'intéresse, voilà ma proposition ". C'est ainsi que, parfois,
s'opèrent des changements profonds dans la vie d'un artiste.
Celà se situe très exactement au sortir de l'école, à la fin de ses études.
Ses études, elles méritent qu'on s'y arrête un instant. "Si j'avais été
informé -je ne l'étais pas- il aurait été logique que j'entre aux beaux
Arts après le Bac. Pour de multiples raisons je me suis dit que les Arts
Appliqués, ce n'était peut-être pas mal ".
Il entre à Olivier de Serre et il fait de la "communication visuelle".
C'est une première étape. Mais il ne supporte pas la pub. Mauvaise
orientation. Il s'en échappe en faisant de la photo.
Comme à chaque étape de sa formation, une rencontre lui permettra de s'en
sortir. Ici ce sera un photographe qui l'initiera au travail du labo, au
portrait, au reportage. Il est pris aux Arts Déco avec un dossier orienté
vers le reportage; mais, au moment où il entre, il commence à s'intéresser
beaucoup plus aux Arts Plastiques. "C'était une situation ingérable,
dit-il. A leurs yeux la photo était tellement limitée, que, déjà, tu
faisait une photo couleur tu avais un problème. Tu avais envie de coller
une photo sur un support ou de la déchirer, n'importe quelle manipulation
d'image ça ne passait pas. Le premier rendu que j'ai fait aux Arts Déco,
j'étais là depuis deux semaines, je montre un truc, le prof arrive et me
dit: "La merde, j'en ai assez vu pour aujourd'hui, je ne regarde même pas,
dégage ". J'ai détesté les Arts Déco. C'était une école pas créative pour
deux sous. Sauf que j'y ai rencontré un mec génial ". Encore. Patrick
Jeanne. De lui il dira que c'est la personne qui lui a le plus "ouvert la
tête". Il lui permettra de découvrir ce qu'il a envie de faire, vraiment.
Il passe quand même ses diplômes aux Arts déco. Heureusement: celà lui
permet d'entrer en post diplôme à Nantes. En même temps il est prof à
Paris.
"J'ai eu une formation arts appliqués, dit-il. Aujourd'hui je ne m'en
plains pas: si j'ai une idée, j'arrive à trouver le moyen de la réaliser en
vidéo, en photo, en sérigraphie ".
Il est encore en post-diplôme quand il réalise une pièce hautement
significative avec effet de Larsen, dans un lieu étrange, qui ressemble à
une galerie mais qui sert à des "test-clients", loué par des entreprises.
Par exemple, s'il s'agit d'une entreprise de nourriture pour chat on réunit
quinze personnes -qu'on rétribue- et on leur demande : "A quelle heure
mange votre chat ?", "Qu'aime-t-il ?", "Lui faites vous des calins ?" etc..
Et, en fonction des réponses, on propose de nouveaux produits. Dans ce lieu
il y a des micros incrustés dans les murs, des caméras de surveillance, un
énorme miroir sans tain.
Alain Declercq va mettre en boucle tout le système de surveillance. Il y
avait dans la salle de réunion deux micros super design grands comme des
bouches d'aération reliés à une petite salle derrière le miroir sans tain
où des gens avec casque, bloc-note observaient les autres, leur
comportement. Alain Declercq tire les ralonges des enceintes et il ramène
chaque enceinte en face des micros, ce qui crée un Larsen, rendant inutile
tout ce système de surveillance obsène. Il installe aussi douze hallogènes
de 500 watts dans la petite salle, ce qui va inverser la polarité du
miroir. De la salle de réunion on voit donc les gens derrière leur miroir.
Et c'est l'observateur qui est observé.
Chez Valentin Alain Delercq se servira de la musicalité apparue avec le
Larsen. Quand on marche, qu'on claque dans ses mains, quand on parle, tout
celà vient rebondir dans le Larsen.
La vidéo montrée en même temps, chez Valentin, est la première tentative de
narration d'Alain Declercq où l'on se retrouvera plusieurs faits concrets:
l'assassinat de Mesrine, l'élection de Chirac à la mairie de Paris quand
les motocyclistes de la télévision, en cortège, l'avaient suivi en "live"
absolu, toute la construction du film se faisant autour de cette image-là.
Il y a une grande ligne droite, une voiture qui roule. Alain Declercq est
sur une moto, derrière le conducteur, avec sa caméra et un flash en
batterie: le parfait équipement télé, suivant une voiture prise sous les
feux des sunlights.
C'est avec un équipement encore plus imposant et fait pour être vu, pour en
imposer, qu'Alain Delercq va se promener sur un "pick up à l'américaine"
avec une génératrice électrique de chantier, dans le quartier chic de
Montréal, se poster devant une villa qu'il éclaire de toute la puissance de
ses floods comme la villa d'un criminel. Et photographie. La villa. Le
dispositf. Il s'agit, là encore, d'un retournement.
Souvent Alain Declercq procède ainsi, qui n'est pas loin de la boucle. Mais
qu'en est-il de ce qu'il nomme ses "faux en écriture" qui constituent l'une
des dérives les plus troublantes de son activité ? Un "retour à l'envoyeur"
?
De quoi s'agit-il ? Quelqu'un envoie à Alain Delercq une lettre et ce
dernier répond à son correspondant avec son écriture en signant "Alain
Delercq". Comment ? Il scanne toutes les lettres de son correspondant une
par une, un "r" en milieu de mot n'étant pas le même qu'en fin de mot, et
il fait une typo Macintosh: il tape alors sur son clavier et, ce qui sort,
est une lettre avec l'écriture du correspondant. Alain Declercq possède une
collection impressionnante de signatures qui lui permettent, en fait, -ou
lui permettrait- tous les faux en écriture; mais l'ensemble lui donne aussi
la possibilité de semer agréablement, à sa guise, la zizanie autour de lui.
Imaginez...
Etrangement Alain Delercq considère cette activité comme du dessin. Mais
comment nomme-t-il, alors, cette activité proche qui consiste, lorsqu'il
doit rencontrer un écrivain, un essayiste, à apprendre par coeur quatre ou
cinq phrases compliquées d'un de ses ouvrages à les ressortir dans la
converation au grand trouble de l'interlocuteur ?
" C'est une façon, pour moi, d'entrer dans l'intimité des gens, dit-il. Pas
frontale. Je n'aime pas affronter les gens de face. C'est une infiltration
".
Pendant un moment, par rapport à la surveillance Alain Declercq a fait pas
mal de pièce au premier degré. La vidéo surveillance des flics de ses
débuts est même du super premier degré. Aujourd'hui, de plus en plus, il
évolue dans ces renversements qui l'amusaient jusqu'alors, jusqu'à faire
participer la police à son travail au Palais de Tokyo.
Ce seront des gens de la police qui ont eu un rapport (indirect) avec
Mesrine. "Pour moi c'était intéressant de travailler avec ces gens là.
L'idée de la pièce, au départ, était de faire une palissade dans laquelle
des impacts de balle dessinaient un mot: "Instinct de mort". Et puis l'idée
peu à peu a germé de faire écrire ces mots par des gens proche de cet
évènement là. Je me suis retrouvé face à un flic à l'opposé de la
caricature qu'on peut s'en faire. Je lui avais dit "vous savez c'est au
Palais de Tokyo, dans le XVI°, juste en face du muée d'art moderne. Je ne
sais pas si vous savez où est le musée d'art moderne". Il m'avait répondu:
mais je suis un flic qui va au musée. Bon. N'empêche, c'était, c'est un
tireur d'élite... Je me suis dit: je fais entrer la police directement dans
mon travail: qu'est-ce que ça veut dire ? " Le jeu se complexifie. En
Egypte nous avions retournés les flics en notre faveur en les attirant sur
notre terrain, en les amusant. Au Palais de Tokyo, Alain Declercq avait
fait écrire la phrase de Mesrine ("Instinct de mort") par un flic qui,
probablement, l'avait traqué et il l'avait, finalement, disait-il, employé
comme un ouvrier, à tirer 650 balles pendant deux fois 1/2 heure.
Mais à Brétigny ? Lorsqu'il maquille une voiture (une Citroën "Evasion"...)
en voiture de police et propose à qui veut tenter l'expérience de
l'emprunter pour faire un tour dans la cité proche, celui qui est tenté,
que peut-il faire ? On lui met sous le nez deux articles du code pénal
(433-15 et 433-22) qui l'alertent sur les dangers d'un tel geste, de même
qu'un "contrat de prêt" plus que dissuasif. Il ne s'agit donc pas de se
donner des frissons pendant quelques minutes, de risquer de se faire
arrêter par les vrais flics ou caillasser par les voyous. Non: au lieu
d'observer l'observateur ou de perturber le système, ici on vous suggère de
vous mettre dans la peau d'un flic, d'imaginer de l'intérieur ce qu'est
l'autorité, la surveilance et de comprendre ses mécanismes et ses ressorts.
Au Caire c'était autre chose. Peut-être un pas de côté dans l'exception
culturelle égyptienne.

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S'il était une figure emblématique de la démarche d'Alain Declercq à
retenir, ce serait incontestablement celle de la boucle. Une image de
boucle correspondant à cette notion de réflexivité où tout élément,
après un court détour, une brève envolée - où se succèdent exaltation,
plaisir et voluptueuse déception - se voit renvoyé à lui-même de façon
inéluctable. Qu'il s'agisse de ses installations - Feed back microphone,
1998, dispositif sonore où le visiteur se voit agressé par des larsens
qu'il provoque lui-même par ses propres déplacements - de ses vidéos -
Démystifications, 1998 : par des coupures au montage (d'une simplicité
désarmante), un personnage (l'artiste lui-même) shoote dans un ballon
qui lui revient immanquablement sur le pied - de ses interventions -
Crash cars, 2000 : deux voitures vides, sans chauffeur, effectuent deux
cercles parfaits tout en se croisant (les deux cercles forment un 8)
sans jamais se percuter - de ses photographies - Antihéros, 1998 : dans
un autoportrait, la main droite de l'artiste est transformée en une main
gauche qui se trouve ainsi dédoublée - ou même de ses dessins - Faux en
écriture : à l'aide d'un logiciel spécial, il conçoit et envoie des
lettres élaborées uniquement à partir des propres lettres -et écritures-
des destinataires - il y est question de façon récurrente d'un retour
sur soi, d'un sujet qui " s'autodétermine " (souvent en vase clos), d'un
processus qui nous fait tourner en rond.
Cet éternel retour sur soi, ce redoublement, ne signifie pas pour autant
la répétition, mais plutôt, en véritable " mise au carré ", un
renforcement, une présence accrue où le réel, comme vu à travers des
verres grossissants, se voit ainsi réaffirmé, magnifié.
L'un des thèmes de prédilection de l'artiste concerne tout ce qui touche
aux moyens de contrôle, voire de défense et de répression, mis en place
par la société pour notre sécurité supposée. Outre le fait que ces
divers systèmes de (vidéo) surveillance et d'espionnage peuvent être
reliés à cette perspective d'exaspération du réel - on lorgne, on
focalise, et l'observé apparaît nécessairement démesuré - l'artiste, à
nouveau, les retourne pour les utiliser à contre-courant dans la plus
pure tradition de l'arroseur arrosé, en droite ligne de la fameuse pièce
de Sophie Calle employant un détective privé pour obtenir un dossier sur
ses propres agissements.
Le nouveau projet qu'Alain Declercq proposera spécialement pour son
exposition à l'Université de Paris I-St Charles, s'inscrira dans la
logique de cette démarche, avec une tendance, déjà fortement inscrite
dans son travail, à brouiller les pistes, à déstabiliser. On y
découvrira, dans un environnement constitué de pièces de mobilier de la
faculté récupérés, une nouvelle vidéo, Etat de siège, 2000, où des
mouvements de troupe engagés dans un quadrillage de la capitale font
apparaître la " grande muette " comme un envahisseur particulièrement
inquiétant.


Xavier Franceschi
(janvier 2001)


Publié le 2003-01-17

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse
Thème(s) : art plastique,
Mot(s) Important(s) : pouvoir, subversif, surveillance,
Artiste(s) : Alain DECLERCQ (plasticien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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