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Une bombe qui n'a pas explosé
Borges
Matthias Langhoff monte Rodrigo García: avec Borges, il présente une mise en scène ciselée et intelligente, mais très éloignée de l'univers cru de l'auteur.
Borges de Rodrigo García, dans une mise en scène de Matthias Langhoff à Bonlieu, scène nationale d'Annecy, est annoncée dans le programme comme une «parrillada théâtrale». Une grillade pas comme les autres. Un parricide même, celui du poète argentin Jorge Luis Borges, que García adore et abhorre.
L'auteur, en bon élève révolté, n'hésite pas à mettre sur le gril son maître en personne. Envoie l'unique personnage – interprété par son acteur fétiche Marcial Di Fonzo Bo – à Genève saccager la tombe du grand Argentin, et imagine ses restes volant par-dessus l'Atlantique jusque dans le stade de l'équipe Boca, à Buenos Aires, où l'on vend sur des étals des sandwichs de chorizo chauds. En voilà une bouchée: «Les petits morceaux pourris du vieux Borges tombent sur le gril et ils se font bouffer. (...) Chaud devant! (...) Ce qu'il détestait le plus, bordel, le foot! Et il se fait bouffer en plein match!»
Le ton est donné. Malheureusement, cette «bombe concoctée par trois artilleurs de haut vol», toujours selon le programme, n'est pas près d'exploser. Rodrigo García, enfant terrible madrilène d'origine argentine, rencontre à travers l'acteur Marcial Di Fonzo Bo (Argentin lui-aussi) pour la première fois Matthias Langhoff, metteur en scène hors du commun qui monte en l'occurrence pour la première fois un auteur contemporain – Heiner Müller mis à part. Résultat, le texte de García est un vrai régal, la mise en scène de Langhoff aussi, mais les deux éléments réunis ne produisent pas l'effet souhaité.
Langhoff cache le plateau derrière une fine toile. Déguise son jeu en un film, puisqu'un vrai générique défile sur cet écran semi-transparent, et que l'acteur ne quitte cette cage qu'à la toute fin. L'éclairage le fait disparaître ou réapparaître à souhait, et souvent on le distingue en train de découper des carcasses alors que défilent en premier plan des images de l'Argentine du temps de Borges: réceptions, manifs, la guerre des Malouines, des matchs de foot.
Marcial Di Fonzo Bo joue un adolescent de 17 ans, fils d'un boucher argentin comme Rodrigo García, fou de littérature et qui admire Borges par-dessus tout. Un jour, traînant dans le fameux Café Tortoni, il tombe sur son idole accompagné d'Octavio Paz. «Je me suis levé deux fois pour aller pisser», raconte le héros, «rien que pour raser leur table, histoire de choper quelque chose au passage, et quand j'allais leur adresser la parole, je ne leur adressais pas la parole, parce que je n'avais rien à dire. Dix-sept ans! À cet âge-là, on ne sait pas ce qu'on admire.»
Sur scène, une saucisse et un couteau géants, un lapin blanc, vivant. Puis, après un black-out, le couteau souillé et un (autre) lapin, dépecé. Etrange pudeur que cette effacement de la mise à mort, face à un texte de García. Qui, dans Je crois que vous m'avez mal compris, présenté le même soir dans une mise en scène de l'auteur, fait préparer à son personnage un petit-déjeuner d'anthologie – boîte de cornflakes éventrée, œuf crus et confiture, jus d'orange et lait touillés à la main – et vider des poissons sur un rétroprojecteur.
Langhoff, lui, en artisan de la scène incontesté, reste correct, sage, intelligent. Tout est magnifiquement bien réglé, mais c'est comme si le metteur en scène n'avait pas réussi à dégoupiller le texte. Tant mieux, qui sait? Puisque pour parler d'une chose qu'il déteste, il faut que García, selon ses propres dires, trouve «un langage et une forme également détestables, pour être à la hauteur de ma détestation». Ce n'est pas pour rien que sa compagnie s'appelle La Carnicería Teatro, le Théâtre Boucherie, ou Carnage.
Borges, de Rodrigo García, mise en scène de Matthias Langhoff : A l'Espace Malraux, Chambéry, les mardi 4 et mercredi 5 février 2003.
Au Théâtre de l'Union, Limoges, du mardi 11 au samedi 15 février 2003.
Au Théâtre national de Toulouse, les mardi 8 et mercredi 9 avril 2003.
Anna HOHLER,
Publié le 2002-12-19
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Anna HOHLER (rédacteur), Rodrigo GARCIA (auteur), Matthias LANGHOFF (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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