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La couleur jusqu'à l'abandon
l'oeuvre de Mark Rothko
Chapeau : Une exposition au Musée d'art moderne de la Ville de Paris présentait, en 1999, pour la première fois depuis 1972 un ensemble complet de l'oeuvre de Mark Rothko. Un parcours éclairant en quelque 70 tableaux de cet artiste solitaire.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : analyse (Mots-clés : )
Genre Ressource : texte d'analyse
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Rubrique : 4
Michel ELLENBERGER rédacteur
Mark ROTHKO peintre
Paul CEZANNE peintre
Texte : Avec les grands formats des années 50 l'oeuvre de Rothko prend l'envergure de sa maturité. La troisième dimension entre dans la surface de la toile. La couleur intense semble venir de derrière le plan du tableau et s'en détacher irrésistibement pour envelopper le spectateur. Ces tableaux ne cessent de faire une impression profonde. Ils donnent à Rothko une place unique dans l'art contemporain. Comme dit Henri Maldiney, (les philosophes savent mieux parler de ces choses que les historiens de l'art !): «le monde est en avènement dans l'événement de l'oeuvre» (2).8nQuelle a été la démarche de l'artiste? Il s'est lui-même confié à une amie(3). Il a subi l'ascendant de la Vierge à l'enfant, la célèbre Madonna Teotoca de la cathédrale de Torcello (12e siècle), dont il s'est imprégné au cours de ses voyages en Europe. Cette immense figure en mosaïque est placée dans la concavité de la voûte de l'abside de la cathédrale. Visible de partout, elle plane dans l'espace, immatérielle et pourtant véritable pivot de toute l'architecture. Les couleurs qui sourdent des grandes toiles de Rothko ont la même prégnance et la même impalpabilité. Elles sortent comme des émanations hors du tableau. Accordées entre elles en tonalités proches (rouge/rouge orangé, par exemple) elles créent un effet de dissonance que ne résout aucune harmonie consonnante de couleurs complémentaires. Elles lancent des questions sans réponse et plongent le regardeur dans un état d'inquiétude. Cette inquiétude est proche de Cézanne: «La nature n'est pas en surface; elle est en profondeur. Les couleurs sont l'expression, à cette expression, de cette profondeur. Elles montent des racines du monde» (4). Le caractère non pas religieux, mais cosmique et sacré de la peinture de Rothko est évident.
A l'âge de soixante-six ans, au cours de l'année qui devait être la dernière de sa vie, Rothko abandonne la couleur. Il reste donc proche en esprit de Cézanne qui confia, certain matin de grande lassitude, à Joachim Gasquet: «tant qu'on n'a pas peint un gris, on n'est pas un peintre» (5). En effet, le jeu infini des vibrations colorées est sous-tendu par la basse continue de la lumière et de l'ombre. Cette plénitude du noir et de la gamme des gris, devient la préoccupation tardive de Rothko. Ses dernières toiles, toujours de grand format, toujours sans titre, «Untitled, Black on Gray», sont divisées en une partie supérieure noire et une partie inférieure d'un gris riche, très travaillé. Contrairement aux tableaux antérieurs qui élèvent le regard à la verticale, ceux-ci s'étendent à l'horizontale. Un ciel tragique, implacable, plane au-dessus d'une terre crépusculaire ou au-dessus d'une mer étale, silencieuse, fermée sur le mystère de ses profondeurs. Ce pourrait être l'abîme du début ou le chaos de la fin des temps.
Date de publication : 01/03/1999
Mots-clés : couleur, tableau, vision
Inséré le : 09/05/2001 00:00
Thèmes : arts plastiques, peinture,