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Franck Scurti : 2 expositions simultanées


Appel d'air



Le plasticien Franck Scurti capte et détourne les signes avec humour pour réinjecter du sens face à l'asphyxie médiatico-sémantique lors des deux expositions qui lui sont consacrées en janvier au Palais de Tokyo et au Centre National de la Photographie.


Frank Scurti joue avec les signes qu'il capte de-ci de-là, dans la rue, à la télévision, dans les publicités. Il emprunte à la mémoire vive de la collectivité des traces d´événements transformés en anecdotes par les médias. Il les déplace dans un contexte artistique, les remanie. La création devient une capture des signes à disposition, une opération faussement objective qui participe de menus décalages. Dans les flux incessants d´images, l´art devient combinatoire du sensible : association/dissociation, recyclage, réactivation critique. Dans ces jeux, Franck Scurti construit un langage plastique en perpétuelle mutation. Il s´empare de petits bouts de réel, d´emblèmes dérisoires qui déclenchent et révèlent des processus de reconnaissance immédiate, des habitudes visuelles devenues réflexes. Déplacement du même pour ouvrir une altérité. Questionnement des modes de production des signes. Révélation des prises en otage publicitaires du sens. Dans un travail ténu, inspiré du ready made et du minimalisme, Franck Scurti plonge au centre des mécaniques du regard. Il déstabilise la réception des signes, brouille l´identification du lien qui unit le signifiant au signifié, la chose et son nom, pour exprimer l´espace-temps d´une singularité perceptive.

Collusion symbolique
Un dessin animé, en noir et blanc, des oiseaux dégoulinant de mazout, un titre, Erika. Le dessin animé est projeté sur plusieurs écrans qui trônent sur un podium où sont installés des coussins ; juste à côté, un distributeur de café est en libre-service. Au centre du podium, comme une cloison kitsch, un rideau fluide est construit avec des motifs de rétines aux couleurs vives, déformées, ressemblant à des poissons. Dispositif ironique, le visiteur est invité à prendre ses aises pour contempler la stylisation d´une catastrophe annoncée aux accents trop actuels. Dispositif insidieux, l´artiste amène le spectateur à réaliser l´ineptie de sa posture. Il retourne son regard comme un gant, met en avant les stratégies de conditionnement du regard, amène avec légèreté, sans moralisme, à la prise de conscience des aménagements médiatiques du rapport émetteur/récepteur. Dans cette pièce, Franck Scurti prend le spectateur au jeu de l´aseptisation. Il piège les signes à leur propre mode de révélation. Radicalisation : il pousse les analogies, force les rapprochements. En écho, la vidéo Colors est diffusée sur un mur d´écrans plasma où défilent les images banales d´un match de rugby classique. Sur le terrain, les annonceurs ont inscrit avec des pigments de couleur leurs logos publicitaires. Pendant la partie, les joueurs se couvrent peu à peu de ces couleurs. Les joueurs et les marques finissent par se fondre, comme s´ils étaient partie intégrante de la publicité. Les extraits du match sont montés en boucle, dans un fondu enchaîné improbable. Au centre de la circulation horizontale des images, une mire fixe, essence colorée d´un écran de télévision, indique que nous sommes là devant ce que toute diffusion signifie. Au fur et à mesure de la vidéo, les joueurs deviennent les médias sur lesquels sont projetés les couleurs, analogie parfaite avec les images dans leur rapport à la télévision. Saturation en cercle vicieux de la représentation. Collusion des instances : ce qui dit, ce qui est dit ne font qu´un, dans une absurdité avérée. La communication ne communique plus qu´elle-même. La partie de rugby n´a plus d´autre raison que d´être motif, les règles ont disparu, il n´y a plus d´intrigue. En un pied de nez à l´histoire de l´art, cette vidéo rend obsolète le geste de Klein. Elle désigne un non-lieu de la création.

Réactivation sémantique
Les signes semblent à ce point coller aux choses qu´il ne semble plus possible d´ouvrir un espace de respiration sémantique. Franck Scurti travaille autour de cette asphyxie du réel. Il constate et joue avec le constat pour amener le visiteur à un désir perceptif d´horizon, au désir d´invention de nouveaux territoires. Il ne construit jamais son geste à l´endroit de l´idéologie, de la prescription édifiante. Avec humour, il accroche au centre d´une cimaise blanche, un morceau de jean sous verre en forme de carte de France. Ironie, la carte, le symbole, devient le vêtement d´une réalité américanisée. La France comme un produit du plan Marshall, une pièce dans l´échiquier économique de la première puissance mondiale qui colle à son histoire, indissociable. Regard construit dans l´amalgame de ce qu´il capte. Comment habiter, construire une identité, dans le défilement incessant des choses, l´accélération des flux ? Comment produire une trace qui parvienne à faire exister la singularité d´une subjectivité ou simplement d´un espace/temps vécu et inversement comment se réapproprier des signes ?
En matière de boutade didactique, il crée un atelier de confection où des couturières professionnelles produisent des T-Shirts sur lesquels est imprimé, tous les jours, un dessin recueilli dans la presse quotidienne. L´art ne change pas le monde, il joue avec pour ouvrir des espaces de circulation et le rendre habitable, littéralement (sup)portable. Ainsi, les médiateurs du Palais de Tokyo portent des vêtements qui gardent la trace des chaises sur lesquelles ils ont pu s´asseoir. Déclinaison différentielle, des bouts d´histoire parviennent à prendre corps. Le gardien colle à la fonction du médiateur. Le déplacement des signes révèle le réel et fixe cette révélation dans une forme interprétable à merci. L´interférence des motifs, des régimes de représentation permet aussi de réinvestir subjectivement la réalité. Référence tendre et naïve, contrepoint à la déréliction contemporaine. Motif de l´enfance, la Linéa est un dessin animé où un petit personnage dessiné avec une ligne demande de l´aide à son dessinateur lorsqu´il doit affronter une situation périlleuse. Franck Scurti réutilise ce motif, le place à l´intérieur des chiffres et des diagrammes de la bourse. Dérisoire. Autres marques, autres traces, des enseignes lumineuses sont disposées au mur. Objets qui renvoient à une désorientation, une perte de repère, indication d´un lieu qui a perdu son lieu. Les enseignes codifient l´espace en fonction d´une fonctionnalité, d´une pragmatique. Ici, elles sont l´empreinte d´un regard troublé, d´une vision qui ne cherche aucune efficace. L´univers de Franck Scurti dessine une tentative pour ralentir le cours des choses, pour prendre le temps du regard, pour permettre l´émergence d´une distanciation critique. Il est avant tout une manière de voir, la matérialisation d´un regard qui mise avec lucidité et humour sur une intimité possible avec les choses. L´exposition au Centre national de la Photographie joue sur cette acception de l´image comme d´une manière de faire advenir des blocs de sensations à travers des motifs appropriables par tous. Des visions de villes surgissent comme des manières de circonscrire des perceptions ou des atmosphères, toujours la même ville et pourtant toujours une autre. Franck Scurti utilise les différents médias comme autant de points de vue qui réinjectent de la différence au sein d´une réalité qui se présente de plus en plus homogène, massive. Chacun de ses travaux est comme un trou dans le réel, une tentative d´appel d´air.

Franck Scurti au Palais de Tokyo jusqu'au 16 février et au Centre national de la Photographie, jusqu'au 24 février.
Cette exposition sera également présentée au Kunsthaus Baselland de Bâle en 2003.




Léa GAUTHIER,
Publié le 2003-01-06

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse
Thème(s) : installation, art plastique, vidéo,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Léa GAUTHIER (rédacteur), Franck SCURTI (plasticien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

A voir : http://www.palaisdetokyo.com
http://www.cnp-photographie.com/
http://www.kunsthausbaselland.ch