Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Donner parole au silence de Pylade
Après Affabulazione, première incursion réussie dans l'univers pasolinien, Arnaud Meunier met en scène Pylade, «suite politico-fantasmatique de l'Orestie» comme la définissait Pasolini. Pylade n'est plus ici le témoin silencieux mais l'homme par qui arrive le scandale.
« Comme beaucoup de jeunes gens de ma génération, je ne connaissais l'œuvre de Pasolini qu'à travers quelques films de cinéma et la légende des scandales qu'il avait suscités en son temps. Comme beaucoup de jeunes gens de ma génération, j'avais la bêtise ou la naïveté de croire que cet artiste italien était un intellectuel ombrageux et austèrement dialectique dont l'œuvre ne pouvait être qu'hermétique et réservée à une élite grisonnante. J'avais tort. »
Ainsi commençait la « note d'intention » écrite il y a deux ans par Arnaud Meunier, à l'occasion de sa mise en scène d'Affabulazione, l'une des six tragédies écrites dans les années soixante par Pier Paolo Pasolini. Il avait bien tort en effet. Et l'admirable manière qu'il eut de s'approprier ce drôle d'objet qui ne se laisse pas facilement saisir lui a donné parfaitement raison d'avoir tort (car Affabulazione, comme le reste du théâtre de Pasolini, s'il se donne immédiatement au plaisir du spectateur au travers des si nombreuses fulgurances de sa langue – fût-ce en dépit de ses traductions françaises trop souvent approximatives – ne se laisse pas facilement circonvenir par ses metteurs en scène).
Le coup de foudre pour Pasolini vient à Arnaud Meunier devant Porcherie monté par Stanislas Nordey à Saint-Denis, l'été précédent. Il a raison – et il a de la chance : de tous les Pasolini mis en théâtre par l'ancien directeur du Théâtre Gérard Philipe, c'est le plus abouti. Peut-être même celui qui possède quelque chose que les autres n'avaient pas, cet acte nouveau qu'Arnaud Meunier a bien vu : l'accompagnement, par un geste répété de la main sifflant dans l'air, des mots et des phrases proférés (qui rend pour la première fois ludique, chez Nordey, sa curieuse réinvention de la métrique théâtrale pasolinienne). Nordey compte beaucoup pour Meunier ; le metteur en scène et directeur l'invite à l'assister et à assurer la reprise de Tri sestri, un opéra contemporain de Peter Eötvös, et à créer Affabulazione au TGP.
Depuis, Arnaud Meunier développe avec la compagnie qu'il a créée en 1997, la Compagnie de la Mauvaise Graine (en résidence au Forum Culturel du Blanc-Mesnil en Seine Saint-Denis), une activité militante et élaborée d'ateliers et d'action artistique, tout en œuvrant à ses créations propres. À la différence d'Affabulazione, Pylade a déjà été monté par Stanislas Nordey (au TGP, en avril 1994 1), mais aucune timidité de disciple n'est à craindre, car s'il y a filiation entre les deux artistes, à la fois imaginaire lorsqu'Arnaud fut spectateur et réelle lorsqu'il fut assistant, alors il faut considérer que l'élève a dépassé le maître. Si le texte pasolinien est, pour Nordey, « une pierre à aiguiser », elle est pour Arnaud Meunier non pas certes un texte sacré mais un bloc insécable de poésie fait pour être joué par des corps. Il est en cela très probablement représentatif d'une nouvelle vague à venir de pasoliniens du plateau. La parole,
ce n'est pas la langue, et rechercher la profondeur des textes théâtraux d'un des plus grands acteurs de sa propre vie (Pasolini), ce n'est pas, ce n'est plus (Ronconi en Italie, Nordey en France) désirer transformer en théâtre un texte supposé poétique.
Voilà l'enjeu nouveau : peut-être dépasse-t-il le seul cas Pasolini ? C'est avec impatience que l'on attend d'entendre résonner, sur le plateau d'Arnaud Meunier, toujours choral, le silence de Pylade, l'ami fidèle, le grand silencieux qui ne prononce que quelques maigres mots chez Eschyle, mais que Pasolini décida de faire parler dans sa « quatrième partie de la trilogie ».
1. Pylade a fait l'objet d'une mise en scène presque exactement contemporaine de celle d'Arnaud Meunier, par Sébastien Bournac, avec l'école du Théâtre National de Toulouse,
dite « Atelier volant » au TNT, à Toulouse, en décembre dernier.
Pylade de Pier Paolo Pasolini, mis en scène par Arnaud Meunier,
création du 7 au 11 janvier à la Maison de la culture d'Amiens
Du 15 au 17 et du 22 au 24 janvier à la Comédie de Reims
Les 13 et 14 février au Granit, à Belfort
Du 24 février au 15 mars au Théâtre Paris-Villette
Du 18 au 22 mars au Forum culturel du Blanc-Mesnil
Hervé JOUBERT-LAURENCIN,
Publié le 2003-01-08
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : portrait
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Hervé JOUBERT-LAURENCIN (rédacteur), Arnaud MEUNIER (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir :