Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Pylade, de Pasolini

Pure boussole

Chapeau : Arnaud Meunier met en scène Pylade de Pasolini. La parole du poète italien prend une formidable actualité politique. Où l'on voit que ceux qui défendent la liberté, comme ceux qui la déciment, sont tous pris dans un espace de manipulations.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : 2003

Arnaud MEUNIER Metteur en scène
Bruno TACKELS rédacteur
Pier Paolo PASOLINI auteur

du 07/01/2003 00:00 au 11/01/2003 00:00
Salle : Maison de la Culture
03 22 97 79 79
Amiens 80000 France (Nord-Est)

Du 7 au 11 janvier

du 15/01/2003 00:00 au 24/01/2003 00:00
Salle : La Comédie
03 26 48 49 00
Reims 51100 France (Nord-Est)

Du 15 au 24 janvier

du 13/02/2003 00:00 au 14/02/2003 00:00
Salle : Le Granit
03 84 58 67 67
Belfort 90000 France (Sud-Est)

Les 13 et 14 février

du 24/02/2003 00:00 au 15/03/2003 00:00
Salle : Théâtre Paris-Villette
211, avenue Jean-Jaurès
01 42 02 02 68
Paris 75019 France (Ile-de-France)

Du 24 au 28 février 2003 et du 1er au 15 mars

du 18/03/2003 00:00 au 22/03/2003 00:00
Salle : Forum Culturel du Blanc-Mesnil
01 48 14 22 22

Du 18 au 22 mars


Texte : Pylade. Voici dix ans, Stanislas Nordey montait ce texte presque inconnu de Pasolini. Et cette nouvelle étape de l'exploration tragique menée par le poète italien trouvait déjà une force politique indéniable. Arnaud Meunier revient aujourd'hui sur ce texte. On y retrouve la même attention à la parole précieuse d'un poète ; mais on y découvre aussi que ce qu'écrivait Pasolini dans les années 70 trouve dans le temps actuel, après l'échec désastreux de la gauche de gouvernement, une force et une présence réelles. Dans ce contexte de déroute générale, le texte de Pasolini s'écoute comme une pure boussole. On y entend en particulier cette réalité incroyablement difficile à penser : le monde opprimé finira par choisir le camp de ses oppresseurs, en rejoignant le parti de la révolution de droite –le fascisme de gouvernement.

Pylade est l'une des six pièces de Pier Paolo Pasolini – six pièces écrites d'un seul jet, d'un geste compact qui forment un théâtre nécessaire, étonnement peu joué en France. La logique voudrait qu'on les monte ensemble, ou à la suite. C'est au fond ce que fait Arnaud Meunier qui poursuit ici le travail engagé avec Affabulazione, une autre pièce de Pasolini. Pylade est un personnage secondaire dans la tragédie des origines, dans l'ombre d'Oreste, le héros lumineux, décimeur des ténèbres archaïques, «l'inventeur» de la démocratie. Deux mille quatre cent ans plus tard, Pasolini redonne vie à l'ami silencieux d'Oreste – parce que la démocratie de l'Europe n'a jamais réussi à tenir ses promesses. Alors Pylade cesse de se taire. Il prend la parole et dit les injustices, les crimes portés par les hommes qui affirment la démocratie. Il organise la résistance avec les faibles, laissés-pour-compte et opprimés. Mais Oreste veille au grain. Avec l'aide de la (maintenant vieille) déesse Athéna (celle qui lui avait déjà prêté main forte en lui confiant la raison – architecte de la démocratie), il reprend la main en orchestrant «la révolution de droite», une idéologie capitaliste totalitaire qui ne masque même plus ses guerres et ses carnages (contrairement à l'ancien capitalisme, qui savait encore mimer la démocratie).

La parole de Pasolini n'aura jamais été aussi vive qu'aujourd'hui, pour nous qui voyons les classes populaires céder dramatiquement aux sirènes de l'intolérance et de la répression sécuritaire. La défaite de Pylade, esseulé, dépeuplé, sonne comme une incroyable préfiguration de notre Europe, cette Europe qui régresse et lâche ses vraies valeurs fondatrices. Avec cet étonnant et implacable retournement de l'histoire : comment et pourquoi les êtres les plus opprimés en viennent-ils à soutenir ceux qui les oppriment ? Comment et pourquoi Oreste reprend-t-il le pouvoir ? Comment et pourquoi la France de 2003 se «révolutionne-t-elle à droite» ? Nous n'avons pas encore les camps décrits («humoristiquement») par Athéna, où mijotent des ragoûts d'enfants dépecés, mais nous avons déjà les prisons qui se démultiplient, et l'école qui s'effondre, comme la culture, la santé ou la recherche. D'intéressants prémisses qui annoncent un horizon délibérément guerrier. Car le capital a besoin de la guerre – cela devient clair. Et puis on comprend que la violence sociale (puis guerrière) n'a qu'un seul levier : la peur de l'autre, la haine de l'inconnu.

Sur le plateau, Arnaud Meunier réussit à faire vivre réellement toutes ces questions qui pourraient ne rester que de pures cogitations philosophiques. Elles deviennent ici complètement fluides, parce qu'elles sont pleinement portées par les acteurs, et leurs marionnettes. L'écueil est en effet massif : la pièce est incroyablement dense, «de parole», construite par des mots qui croisent le fer et s'affrontent violemment – sur un mode quasi-théorique. La solution proposée est très simple : Hormis le fondateur trio mythique (Oreste-Pylade-Electre), toutes les voix du peuple (des notables aux soutiers – les uns et les autres manipulés) sont joués par des acteurs qui font vivre des marionnettes. Une idée simple, et profondément opérante. Où l'on voit que ceux qui défendent la liberté, comme ceux qui la déciment, sont tous pris dans un espace de manipulations. Dans la dernière scène, après son échec politique, Pylade reste seul, entouré d'un vieux et d'un jeune garçon, doublés de leur marionnette. A la fin de la scène, ils s'endorment. Après avoir maudit le dieu de la raison, et tous les autres dieux, Pylade disparaît, spectre de théâtre. Mais les marionnettes restent là, bien réelles, couchées au sol, qui nous regardent.


A noter : la parution de Contro la televisione, une anthologie de textes politiques inédits en français de Pier Paolo Pasolini, aux Editions Les Solitaires intempestifs.

Date de publication : 10/01/2002


Inséré le : 10/01/2003 00:00
Thèmes : théâtre,