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Les délices de Jérôme Bel
Un certain art du peu
Chapeau : Minimal, critique, ourlé d'humour, le travail de Jérôme Bel s'appuie sur la perte d'identité, le signe pour composer un certain art du peu. Il réfléchit avec une acuité inégalée cette fin de 20ème siècle et les enjeux du corps.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : entretien (Mots-clés : )
Genre Ressource : entretien
Apparence :
Rubrique : 5
Jérôme BEL danseur
Irène Filiberti rédacteur
Michel FOUCAULT philosophe
William Forsythe chorégraphe
Suzanne LINKE chorégraphe
Texte : Irène Filiberti : Chacun des interprètes reprend cette danse comme s'il endossait un vêtement. On pourrait alors se poser la question de la transmission en danse, du rôle de l'interprète aujourd'hui. Or cela ne semble pas le sujet.
Jérôme Bel : Effectivement. Pour «Le dernier spectacle», ma position est davantage celle de Jérôme Bel spectateur: j'ai vu une pièce, qu'en reste-t-il? Cette question, je la repose au spectateur. En tant qu'équipe artistique, nous nous investissons en projets, réflexion, travail, production. Quelle relation le public entretient-il avec le spectacle? Ce qui m'intéresse, c'est cette perte. Je n'ai pas d'envie muséale de conserver les oeuvres. C'est bien qu'une pièce soit transformée, perdue. On garde d'autres choses. Susanne Linke qui est venue nous voir a très bien compris les enjeux de ce travail, cet écart entre son solo et ce que nous en faisions. Cet espace entre ce que chacun de nous en fait, entre la représentation et le spectateur, entre tous les personnages: Hamlet, Agassi, Linke, Bel. Cela pour en revenir à l'authenticité, la croyance. Nous sommes devant une représentation des choses. Quelle est l'importance de la représentation pour chacun? Quel processus est en place dans chaque représentation? Identification, distanciation, dénégation. J'aimerais insister, rendre conscientes ces données. C'est une façon de réagir aux termes d'authenticité, d'originalité, qui ne me semblent plus très pertinents. Ce qui m'intéresse, ce sont plutôt des notions qui ont trait à l'intertextualité. Pour moi, c'est le spectateur qui fait le spectacle, c'est lui qui remplit les vides, qui projette. Je ne dis rien, j'organise cette subjectivité du spectateur.
Irène Filiberti : Il me semble pourtant que vos pièces abordent des questions assez précises et de façon plutôt critique, réfléchissant sur l'économie et le politique de multiples façons et bien sûr au travers de la danse, je pense toujours à Susanne Linke.
Jérôme Bel : Oui, j'utilise ce que Susanne Linke représente, l'aura, l'icône et cette grande partie de l'histoire de la danse contemporaine. Car aujourd'hui nous pouvons avoir conscience d'une histoire alors qu'il y a quelques années encore, on ne voulait pas en entendre parler. William Forsythe est dans ce domaine formidablement impressionnant. Il utilise quatre cents ans d'histoire de danse et il a tout compris. Et je pense qu'il est extrêmement important de voir que nous sommes constitués de cette histoire-là. Tout ce qui s'est toujours produit, s'écrit, dans l'histoire ou en rupture, peu importe, mais toujours en rapport avec ce qui a précédé. Ce qui m'intéressait, c'était d'intégrer au spectacle de la danse. . . «moderne», disons, que les historiens considèrent comme telle. Pour moi, cela commence surtout avec «Le Sacre du printemps» de Nijinsky. Donc il s'agissait de prendre en compte ces cent ans de danse, d'essayer de mettre cette danse en perspective, qu'elle soit plus complexe, composée de différentes strates et pas juste un moment de spectacle.
Je prends une position dans un champ donné qui est celui de la représentation, du théâtre et de la danse. J'inclus la danse dans le champ théâtral au sens architectural du terme. Pour moi le mot «théâtre», signifie le lieu du théâtre. C'est-à-dire le médium que nous utilisons tous ou presque. Je ne suis pas intéressé par un travail hors de ce cadre. C'est là où je suis peut-être critique car je me pose continuellement la question de ce que signifie chaque mouvement, et pourquoi on le fait; le dénominateur commun étant ce face à face de gens qui regardent et d'autres qui agissent. Je me place en tant que spectateur. En fait, je fais des spectacles pour pouvoir en voir. Mais le plus intéressant de mon point de vue c'est le champ chorégraphique, qui donne une certaine horizontalité, quelque chose de plus ouvert qu'un point comme le mot «danse». C'est une étendue. On peut s'y promener, tester ses limites. Cette position «campagnarde!» me permet le nomadisme, le déplacement. Une attitude très réjouissante.
Date de publication : 01/06/1999
Mots-clés : corps, interprétation, signe, lenteur
Inséré le : 14/05/2001 00:00
Thèmes : danse,