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Vibrations au-dessus des anges
processus de composition
D'un premier solo, «Waw», à «Überengelheit», quatuor accompagné par la musique de Kasper Toeplitz, la danse de Myriam Gourfink travaille les corps en micromouvements, sans souci de hiérarchie.
Myriam Gourfink n'a pas dansé chez Merce Cunningham, mais elle en a retenu les leçons. Comme lui, bien qu'autrement, elle place l'aléatoire et la combinatoire au coeur du processus de composition comme dans le solo qu'elle écrit pour Jérôme Bel: «Je définis soixante-treize moments qui combinent plusieurs éléments, entre autres la respiration, la concentration, la place de la pensée dans le corps (à l'extérieur, à l'intérieur), les formes, le regard, etc. Ensuite, je fais des tirages sur ordinateur qui évaluent une moyenne et me donnent les combinaisons qui sortent le plus souvent. » «Überengelheit», superbe quatuor de soli (Julia Cima, Laurence Marthouret, Françoise Rognerud, Myriam), s'est aussi construit selon des principes cunninghamiens. Myriam Gourfink travaille séparément avec chaque danseuse, ne les réunissant qu'au moment de la représentation: «Je vais les voir chez elles, et les place chacune dans des espaces réduits: salle de bains, couloirs. . . Je fais des propositions à la voix pour travailler la respiration, chauffer la colonne, pour chercher des formes; par exemple prendre des postures dans des respirations en apnée poumon plein, en inspiration, etc. Je demande de tenir la position pour voir ce qui se passe alors, à savoir comment cette posture se dégrade et met en place des glissements, des micromouvements.» Pas de répétition du spectacle donc, mais le jour du filage l'accolement aléatoire de quatre corps qui s'ignoraient et qui ne chercheront pas à prendre repère les uns sur les autres. De la même façon, musique et danse sont dissociées. Kasper T. Toeplitz, selon une tradition désormais bien établie, a composé sans rien voir de la danse. Aussi, sur scène, les temps de la représentation musicale et chorégraphique ne coïncident-ils pas. Les danseuses se meuvent déjà depuis vingt minutes lorsque Toeplitz commence à jouer: «ce silence préliminaire fait partie de la partition » -. Il continue après leur départ et n'arrête qu'avec la disparition du dernier spectateur. En toute logique, le concert pourrait durer aussi longtemps, voire plus, que la danse (il suffit d'imaginer quelques spectateurs endurants), troublant le statut de ce qui est donné à voir: un concert? une chorégraphie? Cette liberté définitionnelle laissée au public (qu'est-ce que je suis venu voir exactement?) est cependant limitée par le désir très circonscrit de celui-ci. Venu là pour de la danse, il quitte la salle en nombre dès qu'il comprend qu'il n'y aura plus «que» de la musique. «Überengelheit» travaille donc aussi le statut du spectateur. D'une part, en lui prouvant par a+b qu'il n'est pas également disponible à tout ce qui arrive, qu'il n'est pas aussi prêt qu'il croit à accueillir l'imprévu; d'autre part, en le frustrant de l'expression de son plaisir puisque le dernier mot lui est refusé (j'ai aimé, un peu, beaucoup. . . ). S'il y a quelque chose qui s'échange entre la salle et la scène, ce n'est pas après, sous une forme institutionnalisée (les applaudissements comme mode traditionnel du contre-don), c'est pendant, c'est de vibrer (on y revient) dans un espace commun.
Laurent GOUMARRE, Stéphane BOUQUET,
Publié le 1999-06-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : analyse
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : contrepoint, dissonance, mouvement, lenteur,
Artiste(s) : Myriam GOURFINK (chorégraphe), Laurent GOUMARRE (rédacteur), Stéphane BOUQUET (rédacteur), Merce CUNNINGHAM (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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