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A Orléans, du 20 au 25 janvier.

Journal d'un inconnu, de Josef Nadj.

Chapeau : Un solo habité de multiples présences. Josef Nadj entreprend pour la première fois un solo, où rôdent les figures d'amis disparus. Théâtre d'ombres, lanterne magique : au-delà de toute biographie, « l'inconnu » qu' évoque Nadj est celui de la création artistique : une fête et un artisanat.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Apparence :

Rubrique : 2003

Josef NADJ chorégraphe

du 20/01/2003 00:00 au 25/01/2003 00:00
Salle : Scène Nationale Orléans, Le Carré Saint-Vincent
02 38 62 45 68
Orléans 45000 France (Centre)

Du 20 au 25 janvier 2003


Texte : Enfin, Josef Nadj vient au solo. Depuis Canard Pékinois, le hors d'œuvre initial qui, déjà, était plat de résistance, le chorégraphe n'a cessé de tisser une invraisemblable saga, tissée à même les souvenirs d'enfance, rafistolée à même le bric-à-brac du grenier de la mémoire, fabulée à partir des riches heures de la bourgade de Kanisza, en Voïvodine, où a grandi le futur chorégraphe. Une saga aussi attisée, tout de même, par le souffle littéraire de Kafka, Büchner, Borges, Beckett et autres grands-pères en imagination. En épousant les histoires des autres, les manipulant dans le castelet de sa propre fantaisie, Josef Nadj est devenu lui-même, c'est-à-dire artiste de sa propre vie, entre les planches du théâtre, les croquis du carnet à dessins et les mots de son journal.
Au début, certains qui cherchèrent sans doute à raccrocher cette danse inédite à du déjà-vu, comparèrent Josef Nadj à Tadeusz Kantor. Evidemment, quelque chose ressemblait, à première vue : cette façon de déplier le temps, de bricoler les matières, de faire du théâtre sans les mots. Mais Kantor avait inventé cette incroyable figure de diable en coulisse, observant du coin de l'œil –et de la scène- les drôles de manèges qu'il avait conçus. Josef Nadj, lui, s'est toujours impliqué à l'intérieur de ses pièces. Il n'aurait pu être cet œil extérieur, ce marionnettiste habile à tirer les ficelles. Dans ses spectacles, Nadj aura souvent été le pantin de ses propres fables : façon « d'intimiser » cette extériorité du cadre de scène qu'il aura, tout de même, maintes fois truffé de chausse-trappes, doubles fonds, dispositifs d'escamotage.

La danse classique est toute entière fondée sur la noblesse de « l'en-dehors ». Josef Nadj, dont la formation n'a rien a voir avec cette technique-là, a cultivé l'artisanat de « l'en-dedans ». Le théâtre, pour lui, est semblable à la caverne de Platon, c'est une lanterne magique. Mais combien se seraient perdus dans le grouillement de ce théâtre d'ombres ? Combien auraient fait de cette introspection un insupportable nombrilisme ? Nadj, lui, a su révéler le monde immense qui est en lui. Il n'a aucun privilège ; chacun porte le monde en soi, mais nous sommes plus ou moins habiles à le reconnaître et à le projeter. En bon artisan, Josef Nadj a entrepris le chemin d'être jusqu'au bout la poésie qui le concerne. Dans ce rendez-vous continu qu'il s'est donné avec la vérité (et qui, donc, aura emprunté les sentiers de la fable), le chorégraphe a depuis quelque temps éprouvé le besoin de laisser reposer la « saga » pour se mettre lui-même sur l'établi. Ce furent alors deux duos, exceptionnels : Le Temps du Repli (titre oh combien significatif) avec Cécile Thiéblemont (et la complicité du percussionniste Vladimir Tarasov) ; puis le somptueux Petit Psaume du Matin partagé avec un autre lutin, Dominique Mercy.
Voici donc venir, enfin, un solo, le premier en quinze ans de chorégraphie. Soyons honnête : ce solo n'en est pas tout à fait un. Les mots du poète hongrois Otto Tolnaï (1) dansent aussi dans l'espace où entre, comme par effraction, Josef Nadj : « (...) Laisse le rat / cet ouvrier zélé / perceur de tunnels / se faire un chemin à travers mon ventre / Laisse le loup / enfermé en moi / mâcher bruyamment mon visage / émerveille-toi plutôt de nous voir / plus que tu ne le fus jamais / en voyant des amants épris (...). ». Rat ou loup, l'homme est donc multiple, comme enceint des créatures qui le rongent ou le font hurler. Après le fameux « Je est un autre », pourquoi ne pas risquer un « autrui est moi ».
Autoportrait de cette multitude de l'artiste, le solo de Josef Nadj porte de surcroît un titre énigmatique : Journal d'un inconnu. Qui est donc cet inconnu qui vient ici hanter le solo d'un autre ? Des autoportraits de Vincent Van Gogh, remarquant que le peintre n'avait jamais réalisé de portraits de ses proches, l'écrivain Pascal Bonafoux demandait en substance : Qui est donc cet inconnu à lui-même que Van Gogh peint dans ses autoportraits ? On sait qu'en danse, Mary Wigman composa son premier solo, Hexentanz (Danse de la sorcière) après avoir pareillement surpris, alors qu'elle s'était levée en pleine nuit, les traits d'une sorcière sur son propre visage. Etrange coïncidence, il y a d'ailleurs dans le Journal d'un Inconnu, une figure de sorcière, mais elle fait davantage penser à une peinture de James Ensor qu'à Mary Wigman. Alors, par quel « inconnu » Nadj serait-il alors possédé ?
A la suite d'une répétition publique en mai dernier à Orléans, dans son studio de travail, le chorégraphe a fourni une des clés de l'énigme, évoquant trois de ses plus proches relations lorsqu'il étudiait les beaux-arts à Budapest : deux d'entre eux, un peintre et un sculpteur, s'étaient soudain suicidés ; le troisième s'était rendu à Rome détruire à coups de marteau une œuvre d'art. Ces trois personnages, qui ont basculé dans la mort volontaire ou dans la folie (volontaire, elle aussi ?) formeraient donc conjointement « l'inconnu » dont Nadj entreprend le « Journal ». On retrouvera dans le solo nombre de signes qui renverront au concret de ces « biographies ». Mais pas besoin d'être sorcier pour comprendre qu'au-delà de l'histoire de chacun, « l'inconnu » dont il est question est celui de la création artistique, qui rôde à la lisière de la démence et de la mort. L'art est une fête (parfois tragique) et un artisanat (souvent sublime), et Nadj est précisément cet artisan qui sait métamorphoser en fête la plus sombre des nuits. Dans le « Journal d'un inconnu », il suffit de quelques images rudimentaires (ce sont en général les plus sophistiquées) pour dire que le geste de créer prend place dans le cycle infini de la vie et la mort : une ombre chinoise réalisée avec un peu d'eau et un peu d'encre, un berceau qui devient baignoire puis cercueil. Tout est dit, ou presque. Evoquant une visite dans l'atelier abandonné de son ami sculpteur, Nadj raconte : « Les araignées avaient tissé leurs fils entre les sculptures. C'était magnifique : les araignées avaient complété l'œuvre ».

Jean-Marc Adolphe


Journal d'un inconnu
solo de Josef Nadj

20 au 25 janvier 2003
Scène nationale d'Orléans,


Date de publication : 15/01/2003


Inséré le : 15/01/2003 00:00
Thèmes : danse,