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Plan sur plan


Le cinéma des corps



De «Fase», sa première pièce à «I said I», sa toute dernière création, l'acuité d'Anne Teresa de Keersmaeker traverse tous les domaines: danse, théâtre, musique et cinéma. Elle poursuit avec maestria une oeuvre qui se vivifie dans le renouvellement des formes.


Une oeuvre peut chercher à varier ses plans d'exposition et cependant rester dans un rapport «plan-plan» au travail des formes, sans la moindre ébauche de remaniement. Tel n'est pas le cas d'Anne Teresa de Keersmaeker qui, dès ses premiers spectacles («Fase», 1982, puis «Rosas danst Rosas», 1983), a projeté la force centrifuge d'une danse délicatement capricieuse, traçant son sillon dans l'obstination d'une énergie cyclique dont les musiques répétitives de Steve Reich ont été le premier prétexte.
S'agissant de plan, la notion de «sillon» n'est pas anodine. L'une des origines premières du mot «plan» dérive en effet, au XIVe siècle, du verbe planter: «plantare», enfoncer avec la plante du pied. Dans la chorégraphie minimale de «Fase» (1982), les marches sur place, voltes et sautillements remplissaient cet office: vertus paysannes, jardinières de la danse d'Anne Teresa de Keersmaeker, dont la compagnie ne s'appelle pas pour rien Rosas, avec un spectacle initiatique intitulé (histoire d'enfoncer le clou, ou la graine) «Rosas danst Rosas» (1983).
La danse, donc, est un jardin qui se plante et qui s'architecture simultanément. Dès «Fase», ce travail des plans est élaboré par le jeu des séquences chorégraphiques et des lumières qui en découpent très précisément l'espace, du panoramique au focus. Virtuose des complexités, Anne Teresa de Keersmaeker va développer cette syntaxe des plans tout au long de ses créations. Fascinée un temps par l'oeuvre graphique en trompe l'oeil d'Escher, passionnée par la notion de «rythmique illusoire» dans les recherches musicales de Ligeti, elle insère rapidement dans la dramaturgie de ses pièces, à partir de «Bartok Aantekeningen» (1986), des fragments de textes et de films. A la différence de Pina Bausch, et en dépit de certaines «ressemblances» qui ont pu émerger un temps («Ottone, Ottone», 1988; «Stella», 1990), Anne-Teresa de Keersmaeker n'est pas tant une chorégraphe de l'hybridation des formes qu'une architecte de la juxtaposition des plans. «Erts» (1992), «Kinok» (1994), «Just before» (1997) et «Drumming» (1998) disent assez la pertinence d'une telle démarche, dans un renouvellement qui n'épuise pas la démarche artistique en simples «figures de style». Pendant cette même période, elle étend d'ailleurs le champ chorégraphique au film (réalisation de «Achterland» et de «Tippeke», tournage du court-métrage «Rosa»avec Peter Greenaway), à l'opéra («Erwartung / Verklärte Nacht», musique de Schönberg, mise en scène de Klaus Michael Grüber, à la Monnaie de Bruxelles en 1995) et au théâtre («Quartett», de Heiner Müller, en collaboration avec le collectif de théâtre Stan, où travaille sa soeur, Jolente de Keersmaeker).

Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 1999-06-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : mouvement, juxtaposition, itinéraire,
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Anne Teresa de KEERSMAEKER (chorégraphe), Henri MICHAUX (poète), Trisha BROWN (chorégraphe), Pina BAUSCH (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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