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Le commencement infini


Fase



Retour sur «Fase», la pièce avec laquelle Anne Teresa de Keersmaeker débutait en 1982. Prémisses d'un art de la dépense.


Le premier pas. Celui qui ouvre un chemin, désigne une direction, engage un déséquilibre fondateur. Le premier pas va de l'avant, dans l'espoir que rien ne sera plus comme avant. Son tracé est définitif, le temps ne saurait l'effacer. «Fase» aura été le premier pas d'Anne-Teresa de Keersmaeker, celui par lequel, hors des chemins balisés, mais sûre d'un itinéraire encore inconnu, elle invente son propre devenir. Commencement d'une oeuvre à projeter autant qu'à accomplir. La généalogie dira d'autres sources, en amont. L'enfance et ses mystères. Jeux de poupées, jeux de marelle, jeux à grandir? L'apprentissage de la danse au centre Mudra (Bruxelles, 1978-1980). La danse, mais quelle danse? «Asch», un premier spectacle, vite brûlé. Histoire d'une «fascination réciproque entre une petite fille obstinée et un grand pilote blessé». L'obstination, déjà, Bruxelles qui macère, une obstination qui doit s'épanouir ailleurs. Terra incognita. Pour Anne-Teresa de Keersmaeker, comme pour beaucoup d'artistes de sa génération, ce sera New York. Une année pleine, où l'on peut imaginer, rétrospectivement, la rencontre du déracinement provincial et de l'effervescence cosmopolite. Quelques traces de ce passage. Un article écrit dans «The Drama Review» sur Valeska Gert, sorcière du siècle, danseuse grotesque. Par exemple. Un an, quinze minutes. Qu''y a t-il dans les bagages d'Anne-Teresa de Keersmaeker lorsqu'elle revient de New York? Indécelable aux contrôles de douane, il y a dans ses muscles le quart d'heure d'un solo construit sur une musique de Steve Reich, «Violin Phase». Premier pas, figure d'un commencement qui saura dédouaner les influences reçues, ouvrir un seuil. Force centrifuge qui trame, au sein d'une forme délimitée, la promesse d'un espace à construire. Commencement infini.(. . . )
Curieusement, «Fase», spectacle initial qui «propulse» Anne-Teresa de Keersmaeker vers la notoriété, n'est pas porté par ce cliché d'une «énergie aux limites du possible» qui sera ensuite accolé à la nouvelle scène flamande. Prémisses. Il s'agit d'articuler un art de la dépense, en composant avec le minimum d'effets. «Fase», sans doute, est «en phase» avec l'attente d'une danse qui saurait modestement (mais avec détermination) poser ses marques, donner à voir le corps dans la capricieuse mécanique des temps modernes, loin des beautés éthérées ou théâtralisées, loin des «grandes messes» où officient les corps de ballet, fussent-ils du XXème siècle. Une danse qui n'aurait d'autre narration à proposer que l'énergie qui la meut, la musicalité de ses lignes de flux. Dans la répétition cyclique qui l'anime, «Fase» est une pièce dont chaque séquence dit l'importance du pivot. En ce début des années 80, précisément, l'axe de la danse est en train de pivoter. Dans la simplicité rigoureuse qui l'engendre, «Fase» affirme l'évidence de nouvelles règles du jeu, le souci d'un art où le déséquilibre cesserait d'être improvisé. Forme à venir, en son commencement infini.

Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 1999-06-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : itinéraire, solo, mécanique, répétition, tension,
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Anne Teresa de KEERSMAEKER (chorégraphe), Michèle-Anne de MEY (chorégraphe), Steve REICH (musicien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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