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Le "je" d'Angot
Prendre la parole sans avoir la tentation de bâtir un discours de pouvoir, tels sont la source et l'objet même de l'écriture pour Christine Angot, dont trois textes ont fait l'objet d'un «chantier de théâtre» en 1999 et qui publiait la même année un nouveau livre, «l'Inceste».
Bien sûr le «je» chez Angot. Encore le «je» d'Angot. Y revenir pourtant car c'est sur ce pronom sujet que s'articule l'écriture de la romancière-et ses malentendus: «Ça va être pris comme de la merde de témoignage.»(1) À tel point qu'il lui faut régulièrement mettre les points sur les i. Encore dernièrement dans «Sujet Angot» à l'adresse de la journaliste Carole Vantroys: «Longtemps Christine Angot a publié des livres où elle parlait d'elle, des livres comme -des sanglots-». Tu me connais? On se connaît? Qui t'a dit que je parlais de moi? On ne se connaît pas. Tu n'as pas entendu parler dans tes études de la différence auteur-narrateur, ça ne te dit rien?»(2) Et Claude, le mari en narrateur de préciser: «Il n'y a pas de confession avec toi, jamais, pas de partage, jamais, pas de dépôt de rien avec toi. Jamais. Tu ne te confies pas. Jamais: tu mets en garde.» Mettre en garde: avertir, mais aussi adopter une position de défense, en escrime, en boxe, bref dans le cadre d'une situation à deux: l'affrontement.
Car Christine Angot le sait, la partie se joue à deux. Dès lors qu'il est question du «je», le lecteur trouve ici sa place. Mieux, la romancière le convoque au coeur des romans et autres textes jusqu'à en faire une figure imposée de son écriture, un motif dynamique au même titre que son «je». Premier lecteur, Claude: « Je lui ai fait lire en disant «tu seras mon seul public». »(3). Mais aussi le lecteur-spectateur de «L'usage de la vie»: «Qui aimez-vous? Lisez moi, lisez Camille Laurens.», et ce Christophe Dépussé qui « m'a écrit. C'est un lecteur. Si les lecteurs s'y mettent.».(4) Jusqu'aux rapports de lecture de « Laclave » chez Gallimard. Jusqu'au «je» lui-même lecteur, qui vient dès lors décevoir les attentes formelles de mises en abyme, de pacte participatif et autres coquetteries narratives. Ainsi le «je» de Christine Angot, lectrice du journal de Claude dans «Léonore, toujours», de «Philippe» -de Camille Laurens- dans «L'usage de la vie». Puis Claude en «je» lecteur du «Sujet Angot»: «Je voulais te dire aussi: je ne peux plus te lire. Je n'en peux plus du sujet Angot. C'est devenu une souffrance.»
Toute hiérarchie entre les deux instances s'abolit donc dans une confusion des statuts, servie par un «je» déceptif, véritable sujet, à tous les sens du terme, de l'écriture. Déceptif en cela qu'en dépit de son omniprésence à chaque page, il trompe l'exigence d'originalité qu'on se croit en droit de lui demander. Le voilà qui se répète: «Mais c'est souvent dans les moments de promenade ou de danse. Dans «Interview» je l'ai déjà dit. Je le redis. C'est souvent dans les moments de promenade ou de danse. »(4) Le voilà qui raconte la vie des autres -«Je n'avais plus d'idée. J'ai demandé aux autres de me parler. Ils ont des vies, qu'on doit pouvoir raconter. Je me disais. Les autres.»(5), -et qui recopie leur texte. «J'ai menti. C'était mercredi. J'ai recopié un poème dans «Impressions du Sud», une revue pas connue, et j'ai dit que c'était de moi.»(3); «Ce qui me plaisait c'était au théâtre, parler d'un livre, sans action inutile. Je trouvais ça génial. Mais à la fin, il y avait trop de passages en italique, pompés dans les livres, on n'y comprenait plus rien. Et il y aurait eu des problèmes juridiques de copyright, car dans le livre de Camille Laurens, je reprenais tels quels les passages. »(4)
Laurent GOUMARRE,
Publié le 1999-06-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : analyse
Thème(s) : écriture,
Mot(s) Important(s) : je, interaction, limite, mots,
Artiste(s) : Laurent GOUMARRE (rédacteur), Christine ANGOT (écrivain),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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