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Prise de parole
Chantier d'écritures
Christine Angot expose une «parole» qui touche juste dès lors que la «provenance et l'adresse sont trouvées»; pour elle, «c'est la posture qui est importante».
Marc Moreigne : Christine Angot, un «chantier» théâtral à partir de trois de vos textes -«Les Autres», «Sujet Angot» et «L' Inceste»- vient de s'achever à Théâtre Ouvert. Quelles sensations éprouvez-vous à l'issue de ces douze jours de travail en compagnie d'Alain Françon et des acteurs et des quatre séances publiques qui les ont suivis?
Christine Angot : Avant tout, c'est l'impression d'avoir beaucoup reçu. Beaucoup reçu essentiellement de la part des acteurs. Une reconnaissance, une gratitude profonde devant ce don qu'ils m'ont fait à moi, auteur, par ce geste de s'emparer de la parole qu'il y a dans mes livres et de la porter, de l'exposer et de s'exposer eux-mêmes sur la scène. C'est cette prise de parole qui me touche parce qu'elle est semblable à la prise de parole que je tente de faire à travers l'écriture. Comme l'écrivain, l'acteur prend la parole. Il n'y a pas de situation dans mes textes, pas de personnages, il n'y a que cette prise de parole et les acteurs n'avaient pas d'autre appui que la langue. La seule situation visible dans ce chantier, c'était la situation théâtrale elle-même: qui parle à qui? Qui s'adresse à qui? Cette question, c'est celle du théâtre comme celle de l'écriture. Ce qui se dit n'a finalement en soi que peu d'importance, ce qui importe, ce sont ces deux points: la provenance et l'adresse. Au théâtre comme en écriture, le mot juste, la parole juste se trouvent dès lors que la provenance et l'adresse sont trouvées.
Marc Moreigne : Restons un peu sur cette question du théâtre et de la représentation. Comment, précisément vous situez-vous face à ces éléments concrets qui caractérisent dans une certaine mesure la théâtralité: l'incarnation, la représentation, la présence du public, l'existence du plateau, etc. . .?
D'abord, je voudrais dire que je parle d'une expérience spécifique, particulière, inscrite dans un cadre de travail extrêmement précis et singulier, tant dans son esprit que dans ses conditions et sa réalisation: ce chantier à Théâtre Ouvert. L'idée même de représentation est insupportable. La situation de la représentation. Les quatre présentations au public qui se terminent aujourd'hui sont à considérer comme des états d'une évolution, d'un processus qui a existé dans la limite de douze jours de travail avec le metteur en scène et les comédiens. Quant à cette question du public, je dirais qu'il s'agit d'une exposition réciproque et à plusieurs niveaux. La parole s'expose, le corps de l'acteur s'expose sur le plateau et le public s'expose à entendre cette parole. Le texte est adressé à cette écoute des spectateurs, une écoute non collective mais différenciée. Chacun doit réagir individuellement sur le texte. Et à la fin, les gens sortent divisés et non réunis, ils sortent seuls de cette traversée faite en commun. Autre chose aussi qui différencie à mon sens le théâtre de l'écriture et la posture de spectateur de celle du lecteur, c'est cette forme de dissolution de la parole qui se produit. Une dissolution dans l'air et dans l'art, pourrait-on dire. La parole au théâtre s'envole, flotte, se dissout en une infinité de particules qui tournoient et se déposent, légèrement. Ce que je ressens, c'est aussi cela: cette dissolution douce, légère. Le théâtre et l'art en général est le seul endroit où la violence -la violence du propos, la violence des mots- produit de la douceur. C'est cela aussi qui me bouleverse chez les acteurs, ce mélange de lourd et léger, de sérieux et de désinvolte.
Marc MOREIGNE,
Publié le 1999-06-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : théâtre, écriture,
Mot(s) Important(s) : écouter, parole, jouer, interprétation,
Artiste(s) : Marc MOREIGNE (rédacteur), Christine ANGOT (écrivain), Louis-Ferdinand CELINE (auteur), Patrick MODIANO (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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