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Retour sur un chantier de théâtre


Les autres, Sujet Angot, L'inceste



Six acteurs réunis par Alain Françon ont mis en voix et en espace l'écriture de Christine Angot lors d'un «chantier» de Théâtre Ouvert. Un véritable choc esthétique


Ça s'appelle «Mais aussi autre chose» et c'est le chantier n°10 de Théâtre Ouvert. Un titre neutre, opaque, anecdotique. Un titre qui n'annonce rien de précis, rien en tout cas de ce qui va avoir lieu, face à nous, pendant une heure et demie: la mise à nu par la parole d'une écriture, la chair du sujet Angot disséquée par six voix distinctes, voix d'hommes et de femmes, mûres ou adolescentes. Des voix incarnées ou abstraites, des voix qui, chacune à leur manière, s'emparent du texte, de ces mots de Christine Angot, qui les ingèrent ou les projettent en avant, les modulent, les troublent ou les scandent, les crachent comme une mitraille ou les distillent comme des gouttes de rosée, qui les empoignent, les étirent, les affrontent ou les enlacent, plongent dedans ou dansent autour et les posent devant nous comme autant d'objets fragiles, complexes, étrangers et déconcertants.
C'est sans doute cela qui est éminemment précieux dans un «chantier» tel que ceux organisés par Théâtre Ouvert: ce rapport direct, subtil et brutal à la fois, entre la voix et l'écriture, entre le corps de l'acteur donné à voir et les mots qui le traversent. A partir de là, la question de la théâtralité se pose d'une toute autre façon. Il ne s'agit pas de déterminer si le contenu ou la forme du texte est ou n'est pas «théâtral» mais si le choc de la rencontre entre l'écriture et la voix fait ou non «théâtre». Et dans le cas de Christine Angot, la réponse est évidente. D'autant plus, et c'est la deuxième particularité de ce chantier, peut-être la plus remarquable, que l'on a affaire ici à une gamme de variations, une diversité dans les façons de se situer par rapport au texte, que ce soit dans les corps ou dans les voix, une polysémie dans les parcours respectifs de chacun des acteurs et dans les différents travaux d'approche de cette écriture, qui éclate avec encore plus de force que l'on est dans ce contexte du chantier -ni lecture à la table, ni représentation d'un spectacle- et dans la saisie brève, presque clandestine d'un processus en cours de création et d'imagination. Il est temps de parler de Dominique Valadié, de sa façon extraordinaire de se jeter à corps perdu dans le texte, dans les mots d'Angot, de s'y livrer entière, de les laisser s'échapper d'elle, la transpercer et en même temps de les porter à bout de bras, ces mots, de nous les balancer en pleine face, de nous les faire entrer dans la peau avec violence, avec douceur, avec révolte, avec infiniment de désarroi et de désir. Sans jamais se départir de sa maîtrise de comédienne, sans jamais verser dans le compassionnel ou dans l'hystérie, nette, farouche, déterminée et sans concession. Jusqu'à ce moment sublime -forcément sublime!- où de dos, arc-boutée contre le mur du fond, elle frappe inlassablement ce mur de son poing, en un long, un interminable silence hurlé, projetant les phrases, les mots de Christine Angot à travers tous les coins du théâtre comme un volcan expulse sa lave jusqu'aux nuages, étirant le temps, vivante figure de l'insoumission, de celle qui ne renonce pas, qui ne se résigne pas et qu'on ne fera pas taire.

Marc MOREIGNE,
Publié le 1999-06-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse
Thème(s) : écriture, théâtre,
Mot(s) Important(s) : présence, incarnation, voix, variation,
Artiste(s) : Marc MOREIGNE (rédacteur), Christine ANGOT (écrivain), Alain FRANÇON (metteur en scène), Dominique Valadié (comédien), Claire Wauthion (comédien), Jean-Quentin CHÂTELAIN (comédien), Rodolphe Congé (comédien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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