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Du cirque à la danse, le cercle se coude

Animal regard

Chapeau : Héla Fattoumi et Eric Lamoureux offrent des objets extraordinaires à l'espace d'une rencontre renouvelée entre acrobates et danseurs.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : 2003

Héla Fattoumi chorégraphe
Eric Lamoureux chorégraphe
Gérard MAYEN rédacteur

du 05/02/2003 00:00 au 06/02/2003 00:00
Salle : Théâtre de L'Union - Centre Dramatique du Limousin
20, rue de coopérateurs
05 55 79 90 00
Limoges 87000 France (Centre)

Les 5 & 6 février

du 28/02/2003 00:00 au 28/02/2003 00:00
Salle : Espace Jules Verne
rue Henri Douard
01 60 85 20 85
Bretigny-sur-Orge 91220 France (Ile-de-France)

Le 28 février


Texte : Un garçon de corpulence adolescente presque trop parfaite se rit des hauteurs, en se posant, on ne sait comment, sur les portées souples et frissonnantes de gigantesques faisceaux de tissus tournoyant dans les airs. Fascinant, ce tableau de l'envol mythique ouvre Animal regard, nouvelle pièce d'Héla Fattoumi et Eric Lamoureux, où se retrouvent des danseurs et des artistes venus du cirque. Et il l'ouvre en si grand qu'à cet instant on peut craindre que la perception qu'on a des premiers s'abîme en se frottant aux seconds.
Car le cirque impose là une attention brusquée, intimidante et gymnique. Le cirque ne tergiverse pas dans son combat avec les lois de la gravitation. C'est avec la fulgurance du défi, qu'il transcende le cercle du destin humain. Il en fait émerger des lignes de prouesse très directes, où se rejoignent aussi bien les figures du fort de foire que du demi-dieu. Sinon d'enfant, il appelle un regard émerveillé par l'insolite. Son rapport au monde transperce et excite l'espace.
Pourtant peu après, c'est en se déplaçant par simples retournements et incurvations, lentement au ras du sol, qu'Héla Fattoumi creuse un foyer de présence aussi intense. On a beaucoup prêté à la danse une symbolisation du désir d'élévation. Mais par sa conscience émotionnelle contemporaine, introspective et tout autant connectée à l'univers globalisé, la danse nous rend avant tout une manière de vibrer à terre. Ses rêves d'ailleurs ont autant de palpitations intérieures que de projections dans l'immensité. Sinon d'adulte, elle appelle un regard retenu par le non révélé. Son rapport au monde diffracte et inquiète l'espace.
A cet instant la danseuse n'est pas seule pour dialoguer avec l'acrobate voltigeur (André Mandarino). Détaché dans l'espace désormais éclaté du plateau, le danseur Philippe Chosson, de son côté, soupèse de patients et fragiles équilibres hissés sur un étrange objet mouvant. Jusqu'à mi-hauteur d'homme, cette sorte de sculpture souple offre une lame incurvée de métal, soudain coudée en arrête pour présenter une autre surface, plane celle-ci. Ainsi cet instabile peut-il comme rouler ou ramper au sol si on l'y encourage. Alors il noue et dénoue des conjonctions d'espace multidirectionnelles, où s'épousent et se contrarient lignes courbes et lignes droites, par échappées et retours.
Le cercle est l'absolu symbole du monde inscrit dans la piste de cirque. Les angles dégageant des axes de déplacements suggèrent l'acte chorégraphique sur le plateau. Ici réunis. En découle une étrange dynamique ascensionnelle horizontale, agrippée et lovée dans des plis et des replis de matière et d'espace. Là précisément se cherche la troisième pointe du triangle dont les deux autres sont la danseuse et le circassien.
Frédéric Casanova a créé une série de ces objets offerts à la chorégraphie, qu'il a complétée d'agrès, eux aussi profilés en courbes soudain coudées sur des angles. Ni trapèzes, ni barres, ni cerceaux, mais un peu tout, ces accessoires permettent des prises inusitées, et supportent de fantastiques évolutions aériennes, dont un suffocant duo féminin.
La vulgate du métissage et de l'interdisciplinarité généralisés s'égare volontiers dans le confusionnisme d'un art total et consensuel, esquivant la contradiction. Ainsi certains prétendent-ils que dans Animal regard, on finit par ne plus distinguer les artistes venus du cirque, de ceux venus de la danse. C'est absolument faux. Bien avant qu'on ait pu différencier leurs niveaux de virtuosité acrobatique, les plus simples marches au sol font ressortir la conscience juste, vivante et souple de l'espace, qui est le propre de l'expérience chorégraphique. Au contraire, les mêmes qui se contorsionnaient deux minutes auparavant à sept mètres du sol, conjurent l'embarras de leur présence sur le plateau, par une recherche de grâce naïve et sur-jouée.
Et c'est cette gaucherie qu'on aime, car Animal regard n'est pas un spectacle lisse. Sa rencontre génère une écriture de la courbe étirée, toute en flexions et extensions sagittales, avec des suspensions et des précipités. On croirait lire une calligraphie arabe faite de gestes. Ces évolutions s'effectuent volontiers sur des lignes-plans successives, ou parfois tracent en dissonance. Alors – ailleurs si souvent affadi et rendu aussi nauséeux que la pirouette classique – le fameux spiralé du geste dansé contemporain retrouve ici tout son impact.
En revanche, sur une composition musicale accidentée, la structure de la pièce tend à se contenter d'aligner ses tableaux les uns derrière les autres. Avec peut-être celui de trop, pour faire trop joli, un peu graisseux. On aurait aussi bien imaginé d'arrêter sur la sortie de scène de l'une des acrobates, portant avec fragilité dans ses bras une frêle araignée scintillante, articulation de tiges souples translucides. Car cette fille est insensée : posez la sans rien sur le plateau, et la voilà godiche. Mais comme artisan démiurge que sont les artistes de piste, proposez lui n'importe quel accessoire, agrès, outil, au sol ou ailleurs, et aussitôt la voici transcendée.


Date de publication : 23/02/2003


Inséré le : 22/01/2003 00:00
Thèmes : danse, cirque,